Suite au décès d’un des géniteurs : Les apprenants entre perte de l’équilibre et baisse de performance

La mort, un fait tragique, affecte les jeunes et les vieux de diverses couches sociales. A l’école, on compte des apprenants éplorés en situation de classe. Cependant, le décès d’un de leurs parents ou proches empiète sur le rendement scolaire de ces apprenants. Votre journal Educ’Action fait une incursion dans la vie scolaire des apprenants éplorés. Reportage !

Nous sommes à Akpakpa, quartier Tanto, le samedi 11 avril 2021, il est 17 heures. Sydney (prénom attribué), un élève en classe de 3ième est toujours affecté par le décès de sa mère, il y a trois (3) mois. Teint ébène et d’une forme svelte, le jeune élève revit les faits marquants du décès de sa génitrice. « Je revenais des travaux dirigés, le mercredi 13 janvier 2021. J’ai vu mes oncles et mes tantes attristés au salon. Je les ai salués. Je voulais rentrer dans ma chambre quand l’une de mes tantes m’a tiré par la main. Elle m’a emmené manger dans un restaurant pour enfin m’annoncer que ma mère s’est évanouie sous la douche et qu’elle est passée de vie à trépas », s’est rappelé, les larmes aux yeux, Sydney. Cette douleur profonde que traine Sydney n’est pas propre à lui. A l’école, les apprenants éplorés sont légion. Ils ruminent, au quotidien, cette affliction due au décès d’un parent ou d’un proche. C’est le cas d’un autre apprenant l’année scolaire écoulée. « Moustapha, élève en 6ième M4 l’année dernière au CEG1 Ekpè, travaille bien en classe. Il est d’ailleurs le premier du collège. Il a souvent 17 de moyenne. Mais quand il a perdu son père, nous avons du mal à le reconnaître. Il a perdu la joie de vivre, de travailler. Il vient rarement à l’école et s’il doit venir, c’est qu’il est en retard. Ses notes ont complètement baissé en classe », fait savoir Habib N’ouéni, enseignant de français au CEG 1 Ekpè, montrant ainsi l’impact du décès du père de cet apprenant sur son rendement scolaire. Cette situation inattendu n’épargne aucun acteur de l’école. Seulement, les souffrances varient d’un acteur à un autre.

Des souffrances selon l’âge et l’affinité…

Les conditions et le genre de décès du parent contribuent au degré de souffrance de l’apprenant. « Il y aura une différence si la mort du parent est violente ou non. Chaque fois qu’il grandira, il va toujours se remémorer cette partie de lui-même. Il y restera donc, en lui, des marques profondes de la présence de cette personne morte. L’apprenant perd une partie de lui-même », a affirmé au micro de Educ’Action, Modeste Houessou, docteur en sciences de l’éducation. Il ajouter que le deuil chez l’apprenant dépend de la proximité qu’il a avec le parent défunt. Le psychologue-clinicien Alban Zounon, spécialiste en santé mentale et soutien psychosocial voit cette variation beaucoup plus au niveau du processus de développement de l’apprenant éploré. Il clarifie exemple à l’appui : « Quand je prends le cas d’un enfant, selon l’âge de son processus de développement, un enfant de sept (7) ans ne va pas exprimer de la même manière une perte qu’un enfant de douze (12) ans. Cela voudra dire que la manifestation de la perte ou du deuil varie en fonction du processus de développement de l’enfant ». Toutefois, il rejoint Modeste Houessou, affirmant que tout dépend de l’affinité qu’à l’élève avec la personne décédée. Dans cette condition, la présence d’esprit, en situation de classe, des apprenants affligés, laisse à désirer. Affectés par le décès de leur proche, ils se laissent distraire au cours des séquences pédagogiques. Ce qui n’est pas sans conséquences sur le rendement scolaire.

Des conséquences pédagogiques du décès d’un parent d’apprenant…

« Que ce soit l’isolement ou l’hyperactivité distractive, l’apprenant a une baisse de concentration sur les activités pédagogiques. Le deuil arrache votre attention à ce qui vous occupait. Il y a des élèves qui deviennent évasifs ou hypersensibles à tous signes et voient un lien avec leur perte. D’autres arrêtent les classes un moment avant de reprendre », a expliqué, d’un air franc, Atinkan Amahou, enseignant de français, renseignant ainsi sur quelques effets néfastes du décès d’un parent sur le cursus scolaire de l’apprenant. Une affirmation qui trouve son ancrage dans celle de son collègue Habib N’ouéni. « Ils n’ont plus la joie de vivre quand bien même leurs camarades essayent de s’amuser avec eux. Ils ne retrouvent plus la joie. Ils sont isolés, pensifs. Lorsque le parent joue bien son rôle à la maison et qu’il meurt, cela laisse toujours un grand vide. Cela agit sur le rendement de l’apprenant parce que la pédagogie est une science », a-t-il précisé. A la lumière de ces propos, on retient que l’apprenant endeuillé perd le goût à l’étude et à la compagnie en tout lieu, notamment à l’école, d’où un impact sur l’efficacité scolaire de l’apprenant voire son abandon de l’école. « S’il s’agit d’un rapport parental qui intègre l’affectivité et les besoins fondamentaux de l’apprenant, il est à double titre handicapé : affectivité et moyens matériels. Entendez donc que le risque d’abandon est désormais présent. Mais, quand ce n’est pas à une telle extrémité, il existe de petits éléments qui nous échappent. Il y a la perte de motivation, le désengagement, les troubles de la mémoire et du langage susceptibles d’entraver les apprentissages. Ces élèves hébergent la tristesse, se construisent un isolement, une solitude », a confié l’enseignant de français Atinkan Amahou. Cadre par excellence d’instruction et d’éducation, l’école peut devenir un moyen de résilience pour l’apprenant attristé en vue de surmonter la tragédie. « Cette perte importante peut aussi amener certains élèves à surinvestir la scolarité, à être plus performants et à devenir matures plus rapidement », a ajouté Amahou Atinkan, montrant ainsi le caractère résilient que peut susciter la mort d’une personne importante.

De l’accompagnement psychologique de l’apprenant éploré…

La mise en place d’un creuset d’échanges et d’écoute des apprenants endeuillés doit être privilégiée en termes d’accompagnement psychologique. « Il faut faire comprendre à l’enfant qu’il ne peut plus voir la personne décédée, être en sa compagnie. Donc, il faut aider l’enfant à travers des messages clairs pour qu’ils puissent comprendre la situation survenue afin de s’y habituer », a proposé le psychologue-clinicien, Alban Zounon pour orienter sur le soutien à apporter à ces cas d’apprenants. Mais, du constat effectué sur le terrain, cette orientation n’est souvent pas appréhendée voire suivie par les enseignants. Ce qui constitue une entrave à l’éducation inclusive. Cependant, les spécialistes rencontrés n’ont pas manqué de lever le voile sur le rôle de l’enseignant en présence d’un apprenant affecté par le décès. « A l’école, si l’enseignant est informé, il doit manifester un sentiment de disponibilité et d’écoute à cet enfant. C’est à l’enseignant, l’éducateur de savoir comment orienter l’enfant pour qu’il comprenne au mieux sa situation. Si les enseignants ne montrent pas une disponibilité, cela peut rendre l’enfant plus vulnérable sur le plan psychologique », a clarifié le psychologue clinicien allumant ainsi les projecteurs sur le rôle d’un enseignant dans ce contexte de crise psychoaffective. Même son de cloche chez les enseignants de français approchés. Pour eux, à défaut d’un soutien à la maison, celui de l’enseignant s’avère important. « S’il n’a pas un soutien à la maison, c’est l’enseignant qui devient son soutien, son guide. Il doit être là tout le temps pour lui. C’est en cela que le métier d’enseignant est un sacerdoce. Il doit mettre la main à la poche pour aider l’apprenant s’il n’a pas encore mangé. Car, si l’enfant ne mange pas, il ne peut pas suivre le cours », suggère Habib N’ouéni, enseignant de français avant d’arguer que les enseignants sont souvent affectés quand un élève brillant tombe dans ce travers. « Ce qui est important, c’est de normaliser et de légitimer le ressenti des enfants, c’est-à-dire la tristesse qu’ils ont. Ils doivent permettre à l’apprenant d’exprimer sa tristesse, son émotion. Il faut lui faire comprendre ses émotions. Si on ne leur permet pas de s’exprimer, ils vont se recroqueviller et l’élève qui était brillant peut perdre le niveau », dira Modeste Houessou, docteur en sciences de l’éducation, invitant ainsi à accorder une attention particulière à l’apprenant concerné. Reconnaissant le format réduit du système éducatif pour s’occuper spécialement de ces cas d’apprenants, l’enseignant de français, Atinkan Amahou, affirme néanmoins que : « l’équipe enseignante doit être informée et doit adopter un certain nombre de mesures au niveau académique. Les enseignants peuvent ainsi réduire ou adapter leur niveau d’exigence, raccourcir les devoirs à domicile, laisser plus de temps pour les tests ou les examens. S’ils constatent de mauvais résultats aux évaluations, les enseignants principaux devraient aussi vérifier si cette contre-performance est liée au deuil ».

Enock GUIDJIME

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