Prise en charge de la dyspraxie chez l’apprenant : Un soutien familial accru, gage de la réussite scolaire - Journal Educ'Action
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Prise en charge de la dyspraxie chez l’apprenant : Un soutien familial accru, gage de la réussite scolaire

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Le Plan Sectoriel de l’Education (PSE 2018-2030) en son point 4 prévoit l’accès à l’éducation pour tous. Cependant, il n’est pas rare de constater que beaucoup d’enfants ne bénéficient pas d’un accès équitable à l’éducation en raison de nombreuses difficultés qui les rendent inaptes aux conditions d’apprentissage. Dans le lot de ces enfants en situation difficile, on note les enfants dyspraxiques qui, pour des problèmes de motricité, éprouvent d’énormes difficultés à suivre les activités pédagogiques. Mieux, malgré les efforts consentis par l’Etat béninois pour promouvoir l’éducation inclusive, la prise en charge spécifique dont ont besoin ces enfants, ne permet pas toujours aux acteurs du corps d’encadrement d’assurer leur apprentissage. Acteurs de l’école, spécialistes de la santé et experts s’expriment ici sur la dyspraxie, ses causes, et l’accompagnement qu’il faut à ces apprenants pour un meilleur apprentissage. Lisez plutôt !

Au Bénin, il est rare de voir dans les écoles publiques comme privées des apprenants en situation physique difficile très typique telle que la dyspraxie. C’est un trouble qui affecte la motricité en empêchant une bonne coordination des gestes dans le temps et l’espace et dans certains cas, affecte aussi souvent une bonne articulation de la parole. Quel enseignant peut être aussi patient avec plus d’une vingtaine d’enfants à tenir et supporter « le mal être » d’un enfant à besoin spécifique qui pourtant n’est pas responsable de sa situation. Aider à écrire, à bien tenir son stylo qui peut tomber plus d’une dizaine de fois en quelques secondes, à marcher, prendre le temps de l’écouter sur plusieurs minutes avant de cerner le fond de ses pensées. Trop de travail. Pardi ! Alors que finir coûte que coûte les programmes scolaires est tout aussi bien un objectif crucial à atteindre. Il n’y a donc pas de temps à perdre. Pourtant « chaque enfant que l’on enseigne est un homme qu’on gagne », a si bien dit Victor Hugo.

La dyspraxie : les spécialistes en parlent

Comme énoncé plus haut, la dyspraxie est un trouble qui affecte la motricité d’un individu. Hermann Degla, psychologue comportemental et expert en neurosciences appliquées le confirme et explique : « La dyspraxie est une perturbation de la capacité de l’enfant à effectuer certains gestes ou activités volontaires. L’enfant n’arrive pas à faire certains gestes volontaires qu’il désire. C’est une maladie qui touche un peu la zone qui commande la motricité au niveau du cerveau ». Se voulant plus précis El’Mourchid Bello, pédiatre périnatologiste, promoteur de la maison d’enfants Le berceau des libellules renseigne que la praxie est un ensemble de gestes élaborés, volontaires, finalisés mettant en jeu un ensemble de gestes élémentaires dans le but de réaliser une action précise (tel que prendre le repas à la cuillère et le porter à la bouche). La dyspraxie est donc un trouble du ‘‘ Comment faire ‘‘, un trouble du geste que l’on observe chez des enfants. Il s’agit en d’autres termes, d’un trouble de l’acquisition des séquences de mouvements qui aboutissent à la réalisation d’un geste orienté vers un but ». Comment reconnaître un enfant dyspraxique ? La réponse n’a pas tardé à se faire savoir. Les enfants dyspraxiques sont souvent ceux que l’on remarque avec « des gestes maladroits, qui ont des difficultés à apprendre de nouveaux gestes, à écrire et à faire des dessins. Ils peinent aussi à s’orienter dans l’espace et perdent leur équilibre quelques fois » a mentionné Hermann Degla.

Hermann Degla, psychologue comportemental et expert en neurosciences appliquées

Pour sa part El’Mourchid Bello, allant dans le même sens, va ajouter qu’au moment de l’apprentissage des gestes usuels, on se rendra compte que l’enfant a du mal à réaliser les gestes faciles pour les autres enfants. Pour le dire autrement, argue-t-il, la dyspraxie se dévoile quand l’enfant n’arrive pas à percevoir et à agir aussi rapidement et adéquatement que la majorité des petits de son âge et de son temps. Cela dit, il poursuit ses envolées explicatives en présentant succinctement les manifestations récurrentes chez les enfants dyspraxiques. « À titre d’exemple, on aura un enfant avec une écriture illisible, qui a du mal à s’habiller, à s’organiser. Un enfant avec des cahiers sales et déchirés, des problèmes en géométrie, qui se cogne, qui tombe, nul en sport, en vélo, très maladroit, qui ne mange pas proprement etc. », explique le pédiatre. Ces propos des experts dans la description et la présentation des signes manifestes de la dyspraxie, renseignent à suffisance sur la situation d’Emmanuel (prénom attribué), élève dans une école privée inclusive de la place.

Le cas typique d’Emmanuel, apprenant dyspraxique

Nous sommes le jeudi 31 mars 2022. Par une belle matinée ensoleillée, l’équipe de Educ’Action s’est rendue dans une école située à quelques mètres de l’hôpital de zone de Mènontin. Comme bon nombre d’écoles ouvertes au profit des enfants en situation de handicap, le complexe scolaire Sainte Jocelyne se veut une école inclusive. La fondatrice de cette école, créée il y a vingt (20) ans, Perpétue Afomassè, veut accompagner, elle et toute son équipe, sur le plan éducatif, les enfants en situation physique difficile. Nul doute de se fier à cette initiative parmi tant d’autres rien qu’en visitant le complexe scolaire Sainte Jocelyne. Ici, au premier étage de l’école qui mène droit au bureau de la directrice, un spectacle alimente les yeux. Une poignée d’enfants en récréation et jouant en plein air sous la vigilance de leurs enseignantes. Des enfants atteints de pathologies aussi différentes les unes que les autres. Infirmes Moteur Cérébral (IMC), dyslexiques, trisomiques et bien sûr dyspraxiques pour ne citer que celles-là. Emmanuel (prénom attribué) âgé d’une quinzaine d’années ne reste pas inaperçu dans ce lot d’enfants. L’adolescent noir de teint et d’une taille moyenne, se distingue par la complexité de ses mouvements. Ce dernier peine à marcher convenablement de même qu’à faire les gestes habituels auxquels se prêtent avec aisance ses autres camarades. Se prononçant sur le cas d’Emmanuel, la fondatrice de l’école inclusive Sainte Jocelyne ne fait que confirmer les dires des experts. Ainsi, elle précise, au sujet de son apprenant : « La dyspraxie est un trouble qui affecte beaucoup plus la motricité des enfants. Emmanuel a du mal à se tenir debout, marcher, à appréhender les choses, écrire, dessiner. Il n’a pas tout sur le plan de son équilibre physique et même psychique ».
Pour l’heure, les causes de la dyspraxie sont encore méconnues de la science. Il n’en demeure pas moins que des hypothèses sont déduites du fait de plusieurs circonstances. « Je suis très loin de trouver les causes parce que même les recherches n’ont pas encore abouti aux causes réelles de la dyspraxie. Les causes sont encore ignorées jusqu’à maintenant. Mais, on sait que c’est beaucoup plus les enfants nés prématurés ou réanimés qui ont ces problèmes de déséquilibre physique et psychologique », avance Perpétue Afomassè. Elle est rejointe par Hermann Degla, psychologue comportemental et expert en neurosciences appliquées. Ce dernier informe que « les enfants dyspraxiques sont souvent de très grands prématurés ». Jouant la carte de la précision, El’Mourchid Bello, pédiatre périnatologiste renseigne : « Avant tout, la dyspraxie est un trouble du développement neurologique. On ne peut pas réellement pointer du doigt une cause (car très mal connue) mais on sait qu’elle est associée soit à une grande prématurité (Ici, il s’agira des séquelles de sa prématurité, car un grand prématuré naît avec beaucoup d’immaturités surtout au niveau du cerveau), soit à un trouble du développement du cerveau ». Si la prématurité et la réanimation post natale peuvent affecter le cerveau, Emmanuel en est un exemple, c’est d’ailleurs ce que conclut la fondatrice du complexe scolaire Sainte Jocelyne. « Emmanuel est dyspraxique mais il a d’autres déséquilibres. Nous, personnellement, l’avons classé parmi les enfants à insuffisance cérébrale. Donc, c’est une insuffisance motrice cérébrale que nous avons pu diagnostiquer. Mais, il présente beaucoup de symptômes qui prouvent qu’il a la dyspraxie ».

Un apprentissage difficile, une pédagogie différenciée

Instruire un apprenant dyspraxique est loin d’être chose facile. Il faut que ce dernier fasse suffisamment d’efforts pour suivre les activités pédagogiques. Emmanuel n’y échappe pas et doit se surpasser chaque jour pour apprendre. « Quand je veux écrire, ma main me fait très mal et quand je veux marcher, j’ai l’impression de toujours courir parce que si je marche doucement, mon genou me fait très mal ». C’est le témoignage du jeune adolescent qui, hormis ses difficultés motrices, est touché par une affection de la parole qui le rend, la plupart du temps, incompréhensible lorsqu’il s’exprime. Si l’apprentissage demeure un calvaire pour l’apprenant dyspraxique, Emmanuel va rencontrer toutefois la ferveur de ses encadreurs qui vont se mobiliser pour lui apporter le nécessaire en termes d’apprentissage. La création d’une école inclusive aux dires de Perpétue Afomassè, fondatrice du complexe scolaire Sainte Jocelyne relève d’une approche de solutions dans le but de régler quelques problèmes auxquels elle était confrontée durant ces années d’exercice dans le service public. « J’ai travaillé 21 ans dans les écoles publiques mais j’avais un manque : les enfants vivant avec le handicap n’étaient pas pris en compte. Cela a été ma motivation pour la création de mon école. Ici, c’est une école inclusive. C’est une école comme toutes les autres, mais qui prend en compte les enfants à besoins spécifiques », a-t-elle précisé. Abordant la question de l’apprentissage d’ Emmanuel , la directrice fait comprendre que les enfants à besoins spécifiques ne s’adaptent pas aussi facilement aux besoins de l’apprentissage. Dans ses explications, dame Afomassè fait savoir qu’ « Emmanuel ne peut jamais être au même niveau d’information que les autres. Il vit avec les autres et est ensemble avec eux. Il profite aussi de tout ce dont les autres profitent mais il a un retard quoiqu’on dise. Ce retard fait qu’il ne peut pas avoir le même niveau que les autres. Mais il progresse à sa manière et à son rythme ». Face aux difficultés observées chez Emmanuel de même que chez les autres enfants à besoins spécifiques, le corps enseignant en accord avec dame Perpétue Afomassè s’évertue à employer des méthodes particulières. Ainsi, « ce que nous faisons de façon particulière dans cette école, c’est qu’à part la prise en charge globale dans les classes, nous faisons des prises en charge spéciales au niveau de chaque enfant. On le prend à part durant 30 minutes par ici, 40 minutes par là, pour lui faire revivre les séquences de classe qu’il a faites en grande communauté avec toute sa classe. C’est notre méthode de travail », explique la directrice avant de poursuivre : « Il y a des heures qui sont prévues afin que la psychologue, les enseignants et moi leur consacrions personnellement un peu de notre temps. Il nous arrive de demander à un enfant dyspraxique de prendre un colis et d’aller le rendre à celui à qui il est destiné. L’objectif est de voir comment il va prendre le colis et comment il va se débrouiller pour le déposer. Cet exercice l’aide, par exemple, à améliorer ses difficultés ».

Le soutien familial : premier remède

L’enfant qui souffre de la dyspraxie a plus que besoin, en premier lieu, de sa famille pour le soutenir. Au nombre des autres multiples difficultés que rencontre cette catégorie d’apprenants, le manque de soutien des parents proches et surtout l’exaspération de ces derniers rendent l’apprentissage peu reluisant. Perpétue Afomassè en fait si bien mention lorsqu’elle explique que les apprenants dyspraxiques « dans notre pays généralement, on ne les voit pas beaucoup parce que les parents ont tendance à ne pas faire sortir ces enfants-là, puisqu’ils jugent la situation de l’enfant pas très commode ». C’est pourquoi Hermann Degla, psychologue comportemental et expert en neurosciences appliquées interrogé, met l’accent sur l’accompagnement familial. Il explique : « L’enfant qui souffre de la dyspraxie a besoin du soutien familial. Les thérapies doivent être beaucoup plus familiales. L’enfant a besoin que ses parents soient là. Il a besoin de se sentir en famille. Les parents doivent être beaucoup patients de même que ceux qui l’accompagnent en comprenant que ce n’est pas la faute de l’enfant, mais son cerveau qui l’amène à faire. Avec la patience, on aide l’enfant à développer certaines habitudes beaucoup plus adroites. Donc, l’enfant doit vivre en famille, on doit être à son écoute, lui donner de l’attention, l’accompagner et être beaucoup plus patient ». Pour sa part, El’Mourchid Bello, pédiatre périnatologiste va plus loin et renseigne que les parents doivent apprendre à l’enfant à se faire confiance, à avoir une grande estime de lui-même, au niveau des tâches à la maison, l’aider à installer de bonnes habitudes de routines, l’habiller de vêtements amples tout en respectant ses goûts vestimentaires, structurer son environnement et son espace de travail, de loisir (ne pas lui proposer des livres trop chargés en écriture, préférer des livres aux gros caractères, proposer des jeux qui ne nécessitent pas la répétition des mêmes gestes etc.). « Les parents doivent accepter que les difficultés ne s’améliorent pas avec l’âge », précise t-il.

L’école a une grande part de responsabilité

El’Mourchid Bello, après avoir montré le rôle qui incombe à la famille dans le traitement de l’enfant dyspraxique, n’a pas omis de faire cas d’autres acteurs indispensables dans le processus de traitement de la dyspraxie. Au nombre de ceux-ci, le pédiatre va coordonner la prise en charge en orientant vers les différents spécialistes et en indiquant le rôle de chaque acteur ; l’ergothérapeute, acteur principal de la prise en charge car, il va identifier et décomposer les gestes utiles au quotidien, et ensuite les automatiser chez l’enfant. L’orthophoniste qui, lui, aidera l’enfant à améliorer la motricité fine, l’écriture, les calculs, etc. L’école aussi, à en croire le pédiatre, a un rôle important à jouer. Pour ce spécialiste en pédiatrie, dans la mesure du possible, il faut former une équipe éducative qui va accompagner l’enfant. « Il faudra donc y faire des aménagements en utilisant des supports visuels clairs et aérés, en limitant la copie (proposer des photocopies), en privilégiant les réponses orales, en valorisant ses efforts, en évitant la double tâche, en ne le mettant pas en échec (susciter en lui l’envie et le plaisir d’apprendre) ». Toujours dans le même ordre d’idées, la directrice du complexe scolaire Sainte Jocelyne n’y va pas par quatre chemins lorsqu’elle explique qu’un enseignant qui veut réussir ne doit pas économiser le temps. Il doit se consacrer aux enfants, leur donner du temps, leur montrer qu’ils sont importants, qu’on attend beaucoup d’eux, qu’ils sont aimés, leur donner beaucoup d’amour et puis tout le reste vient naturellement. Aussi, souligne dame Perpétue Afomassè : « Si un enseignant peut déjà démontrer à son apprenant qu’il est important, qu’il a de la valeur à ses yeux, le travail marche obligatoirement. Mais ce que nous constatons, la plupart du temps, est que les enseignants ont souvent la relation école avec les enfants. Ce qui ne favorise pas du tout les apprentissages. Un enseignant ne doit pas que donner l’instruction. Si l’enseignant donne l’instruction tout court sans pimenter un peu l’instruction avec le besoin immédiat de l’enfant, il échoue », a-t-elle fait savoir.
Par ailleurs, dame Perpétue Afomassè n’a pas omis la question de la prise en charge de l’enfant dyspraxique. « Avez-vous vu des psychomotriciens au Bénin ? S’il y en a pas, on ne peut pas prendre en charge la dyspraxie », a-t-elle relevé avant de conclure qu’« une école primaire sans psychologue, psychomotricien, éducateur spécialisé ne donne rien puisque l’enseignant seul ne peut pas tout faire ».

Gloria ADJIVESSODE

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