Violences faites sur les apprenants : Quand la cellule familiale contribue à la destruction de l’enfant - Journal Educ'Action

Violences faites sur les apprenants : Quand la cellule familiale contribue à la destruction de l’enfant

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(Nécessité de recruter des psychologues dans les établissements scolaires)

L’harmonie familiale, essence de l’épanouissement de l’enfant, est souvent perturbée par les violences exercées par l’un ou l’autre des parents. Les conséquences de ces actes de violence dirigés contre l’enfant, handicapent la croissance psychologique, intellectuelle et morale de ce dernier qui, au même moment, peut recourir le manteau d’apprenant. Dès lors, ses rendements scolaires prennent aussi un coup. Face à cette situation de plus en plus récurrente dans notre société, Educ’Action s’est référé aux spécialistes du bien-être de l’enfant et de la famille. C’est à travers ce reportage !

Il est cinq heures du matin à Sodo. Dans ce petit quartier de Womey, situé dans la commune d’Abomey-Calavi, des bruits de réveille-matin sortent du lit certains riverains. L’obscurité profonde qui assiège cette localité a de quoi dissuader tout usager qui trainerait dans les rues. Ce qui n’est pas le cas de cette jeune dame qui tient par la main sa fille. « Je n’en peux plus, laissez-moi rentrer chez mes parents », crie la jeune dame, la quarantenaire, après avoir longuement toqué au portail de son beau-frère, qui s’est à peine ouvert. Tenant sa jeune fille de sa main gauche, elle exprime sa lassitude au frère aîné de son époux, appelé « Atagan » dans les traditions du sud Bénin et du sud Togo.
« Atagan », lance-t-elle à son beau-frère dressé devant elle. « C’est à cause de vous que je suis toujours dans cette maison. A plusieurs reprises, je vous ai écouté mais là, je cris mon ras-le-bol. Je ne veux plus être mariée à cet homme. Qu’ai-je fait à votre frère pour ne pas être en paix dans sa maison et chaque jour, c’est les mêmes histoires. Dites-lui de faire sortir mes bagages pour que je retourne chez mes parents », hurle-t-elle sous l’humidité matinale. Les larmes aux yeux, la voix grave, les paroles entrecoupées de multiples pauses, signe d’essoufflement, elle continue de relater son calvaire. « Des enfants, j’en ai déjà fait quatre dans votre famille. On ne dira pas que c’est parce que je suis stérile que mon mari m’a quittée. Mais je ne vais pas me laisser tuer sous prétexte que je veux rester auprès de mes enfants », dénonce-t-elle.
Bouche bée, visiblement dépassé par la situation, immobile, le frère aîné reste de marbre avant d’être rejoint par d’autres membres de la famille qui essaient de la faire revenir à la raison. « Atagan, je veux partir. Cette fois-ci, je veux partir », crie-t-elle de plus belle, alertant ainsi les maisons avoisinantes. Face à son insistance, le frère aîné se retourne et finit par s’asseoir dans l’un des fauteuils du salon, la tête baissée et posée entre les deux mains, espérant que sa belle-sœur puisse enfin accepter de parler calmement. Au contraire, elle reprend en sanglots, faisant part de sa souffrance à l’épouse de son beau-frère qui, visiblement, a une idée de la situation qu’elle vit avec son époux. « A chaque fois qu’il commence et que les enfants tentent de dire ou de faire quoi que ce soit, cela devient leur bagarre aussi. L’a-t-on forcé à me prendre pour épouse ? On est assez adulte pour se dire la vérité. Cela lui coûte quoi de me dire simplement qu’il ne veut plus de moi ? J’en ai marre, je ne veux plus de cette union », s’écrie la maman bastonnée devant sa fille d’environ treize (13) ans, qui est aussi en larmes comme sa mère. A en croire les propos de cette jeune femme, bastonnades, injures et autres violences sont devenues un rituel auquel sacrifie son mari à chaque fois qu’il prend un verre de trop. En plus de ces violences, il existe d’autres types de violences qui sont infligées aux membres de la famille à tort et à travers.

Des types de violences exercées dans les familles

Les violences constatées dans les familles sont multiples et multiformes. Psychothérapeute, psychopédagogue et psychologue-clinicien, diront qu’il existe les violences verbales ainsi que les violences physiques. « Lorsqu’on parle de violences verbales, ce sont les reproches agressifs, les insultes ou les propos qui dévalorisent et qui dégradent l’état psychologique d’une personne. En ce qui concerne les violences non verbales, il s’agit des violences physiques entre le père et la mère, le couple. Il peut arriver que le papa, en voulant revendiquer sa position de chef de famille, lève la main sur maman. Elle peut être également faite sur l’enfant », explique au prime abord Kévin Hèkpazo, en sa qualité de psychopédagogue. Psychologue-clinicienne et psychothérapeute à la fois, Dr Rosalie Aïhounzonon Kpadonou, dans sa robe droite qui dessine sa forme svelte, dira qu’au nombre de ces violences, « on peut avoir les violences conjugales, les violences sur les enfants, les violences financières, les violences physiques, psychologiques, les violences sexuelles. Il y a également la négligence qui est considérée comme une violence ».
Ces types de violences qui se remarquent dans certaines familles, et surtout entre le père et la mère, ont des causes de l’avis de Dr Rosalie Aïhounzonon Kpadonou. « Les causes qui justifient ces violences au sein d’un couple sont d’abord la méconnaissance de soi et de l’autre ; la non-maîtrise des fondamentaux de la relation à deux, c’est-à-dire de la relation conjugale et de la relation familiale », énumère-t-elle. Faisant allusion à la relation à deux, elle explique que, « l’institution d’une famille doit être normalement basée sur l’amour et la maîtrise des lois, des normes qui régissent cette vie familiale. Mais souvent, les gens se mettent ensemble sans rien connaître de ce qu’on appelle la vie à deux et la vie familiale. Il y a aussi un point capital, l’amour. Il est facile de dire je t’aime mais l’amour, qu’est-ce qu’on y met ? Les gens ne savent pas ce que veut dire aimer et ne connaissent pas leurs responsabilités en tant que membre de cette famille».
Psychothérapeute de la famille et président de l’ONG Notre Dame des Victoires, Bruno Messan fait observer en sa qualité de spécialiste de la famille, que ces violences entre parents participent à la destruction de l’enfant qui est censé être le fruit de l’amour entre le père et la mère. « Lorsqu’un enfant est dans une famille où papa et maman passent leur temps à se battre, c’est l’enfant qui est détruit, brisé parce que cet enfant est le signe de l’amour des deux, il symbolise l’amour uni des deux. Lorsque lui, qui symbolise l’amour uni des deux, est en face d’un amour qui se détruit, cet enfant ne s’épanouira pas. Il ne s’épanouira que lorsque l’amour s’épanouit entre ses deux parents », fait remarquer l’homme dans sa tenue locale bohoumba.
Ces réalités que déclinent les spécialistes ont des conséquences bien souvent trop graves sur les enfants, qui sont aussi des apprenants. Elles créent des traumatismes qui constituent des blocages dans la vie de l’enfant à bien des égards.

Conséquences psychologiques des violences familiales sur les enfants

Pour Dr Rosalie Aïhounzonon Kpadonou, psychologue-clinicienne et psychothérapeute, lorsque l’enfant n’est pas psychologiquement bien portant, il ne pourrait réussir dans aucun autre domaine de sa vie. Parlant des répercussions psychologiques que les violences familiales pourraient avoir sur l’enfant, elle affirme pour commencer, que la famille est le premier miroir de l’enfant sur le plan social. Par conséquent, informe-t-elle, le mode de fonctionnement d’un enfant reflète ce qu’il vit au sein de sa famille. Du point de vue purement naturel, la psychologue précise que « l’enfant construit sa personnalité au sein de sa famille. Tout ce qu’il fait, c’est au sein de la famille. Si l’enfant est tout le temps exposé à ces genres de violences, il ne peut qu’imiter ces violences, de façon naturelle, parce que les enfants apprennent par mimétisme. Ils voient faire et ils veulent reproduire ». Ce qui déteint, sans nul doute, sur la psychologie de l’enfant. « Sur le plan purement psychologique, les conséquences sont énormes. Il y a d’abord la perturbation des relations dyadiques, des relations triangulaires, il y a la mauvaise construction et connaissance de soi qui peut provoquer un problème d’estime de soi, d’affirmation de soi avec ses corollaires comme la timidité où l’enfant ne pourra pas s’exprimer et s’épanouir. Des problèmes de stress, d’angoisse et d’attachement vont survenir. Tout cela détermine maintenant sa réussite », explique-t-elle. Poursuivant ses explications, elle a ajouté que cela joue un grand rôle dans son cursus scolaire parce que, quand l’enfant va à l’école, il y a le système de cohésion qui doit se développer et s’adapter à chaque niveau de sa connaissance. Si l’état psychologique de l’enfant est perturbé, sa vie en société et sa vie scolaire prendront bien évidemment un coup, diront les spécialistes de la question.

Régression et échec scolaire comme répercussions

L’enfant qui est témoin des violences entre ses parents ou sur lui-même, est traumatisé. Ce qui crée un état de stress post-traumatique chez ce dernier. Conséquences, cela ne favorise en rien la réussite de l’apprenant sur le plan scolaire. D’abord, c’est le cerveau de l’enfant qui est touché. On retient cette information des propos de Bruno Messan, psychothérapeute de la famille. A l’en croire, un enfant témoin de bagarres et d’insultes entre ses parents ou, parfois même, un enfant qui subit des violences verbales ou physiques de la part de ses parents avec des paroles comme : « tu ne vaux rien, tu es nul, tu es paresseux, tu es taré », est bloqué à l’école à cause du rétrécissement de son cerveau. « Le cerveau est un muscle qui se développe, qui grandit, qui doit s’épanouir. Mais lorsque les violences sont faites sur l’enfant, ce muscle se rétrécie au lieu de se développer et on assiste à des retards de croissance et de maturité au niveau de l’enfant ». Ces propos du spécialiste de la famille vont être renchéris par ceux du psychopédagogue Kévin Hèkpazo. A partir des exemples concrets, il explique qu’un enfant qui, autrefois, brillait en classe, peut subitement régresser sans aucune raison dans son rendement scolaire et lorsque rien n’est fait pour l’accompagner, poursuit-t-il, cela peut entraîner un échec scolaire. Evidemment ! Va répondre à la suite de Kévin Hèkpazo, psychopédagogue, le Dr Rosalie Aïhounzonon Kpadonou qui soulève la perturbation de l’organe psychique en face des violences familiales. « En face de ces violences, l’organe psychique est perturbé et cela n’évolue pas comme cela se doit. L’enfant, dans le milieu de formation, a de la peine à intégrer des informations. Il y a les symptômes post-traumatiques qui font qu’il a la reviviscence, c’est-à-dire que l’enfant revit la scène de tout ce qui se passe à la maison. Cela remplit tellement sa conscience que même devant les enseignants, il est dans la classe physiquement mais sur le plan psychologique, il n’est plus présent. L’enseignant peut être en train de dispenser son cours mais l’enfant n’entendra rien ».

La reproduction de la violence et une image erronée de la vie de couple, comme répercussions sociales

De même que les plans scolaire et psychologique sont impactés par ces violences, le comportement de l’enfant victime de violences, est également corrompu. On le sent d’ailleurs dans ses agissements de l’avis des personnes ressources interrogées dans le cadre de cette production. « Lorsque l’enfant est toujours en contexte de violences, cela peut l’amener à avoir des troubles de concentration. Ce sont des enfants qui sont hyper agités, ils n’arrivent pas à rester stables, ils sont hyper actifs. On observe aussi chez ces enfants des comportements déviants ; l’enfant en grandissant peut avoir tendance à être agressif parce qu’étant resté dans un environnement souvent agressif », fait savoir Kévin Hèkpazo.
Etant donné que les enseignants ne sont pas toujours formés pour reconnaître les enfants victimes de violences parmi tant d’autres, ces spécialistes n’ont pas manqué de donner des caractéristiques qui, selon eux, pourraient mettre la puce à l’oreille des enseignants et les amener à initier une démarche à l’endroit de ceux-ci. « Les enfants victimes de violences ont un langage propre à eux. Ce sont des enfants tristes, soucieux, agités. Certains communiquent la violence qu’ils ont reçue. D’autres s’investissent dans la dépravation sexuelle, la cigarette, la drogue. Pour d’autres encore, ce sont des affronts lancés aux autorités, ils défient les autorités, les professeurs, ils manquent de respect à tout le monde », liste Bruno Messan. Pour sa part, Dr Rosalie soutient que « ces enfants s’expriment par le mode de retrait, ils ne veulent pas rester avec les camarades. Ils sont tristes, timides, ils ont de la peine à s’intégrer et à communiquer avec les autres. Ce sont des enfants qui régressent sur le plan des études. De l’autre côté, on peut avoir des enfants qui deviennent agités, turbulents, agressifs, rebelles ; ils ne veulent plus rien comprendre, ils réagissent contre tout le monde. Ils provoquent les autres, ils ont envie de se bagarrer, de se décharger ».
Les spécialistes sont d’accord pour dire que les enfants qui ont toujours été témoins de violences familiales finissent toujours par avoir une image erronée de la vie de couple. Ce sont, plus tard, pour répéter leurs propos, des hommes et femmes qui refusent d’aller au mariage parce qu’ayant vu papa faire violences sur maman ou vice-versa. Pire, ce sont des hommes ou femmes qui reproduisent les mêmes violences dans leur couple.

Des méthodes d’accompagnement pour sortir les enfants victimes de violences de leurs difficultés

S’il est démontré que les violences familiales ont bien des répercussions sur la vie de l’apprenant, il est vrai et primordial que ces victimes ont besoin d’un accompagnement pour sortir de cette difficulté. Seule femme interrogée dans le cadre de cette production journalistique, Dr Rosalie Aïhounzonon Kpadonou, psychologue-clinicienne et psychothérapeute, invite tout d’abord, les parents à une préparation de la venue du bébé. A l’en croire, les violences faites sur une maman enceinte sont susceptibles d’avoir des répercussions sur l’enfant depuis le ventre. « De la même manière qu’on prépare l’accueil physique de l’enfant au sein de la famille par l’achat des berceaux et autres, de la même manière il faut que l’attention soit portée sur la préparation du berceau psychique pour l’accueil de chaque enfant. Sinon quand l’enfant est dans le ventre et que maman subit des violences, cela agit sur l’enfant avec des troubles émotionnels et leurs conséquences. Ce sont des décharges émotionnelles, des décharges d’énergies négatives, des décharges d’hormones qui perturbent l’évolution normale de ces enfants. Cela peut créer toute forme de handicap », avertit la mère de famille en conseillant les couples.
Pour faire face à cette situation, elle propose, dans un premier temps, l’installation des cellules d’écoute pour l’identification de ces difficultés dans les écoles, à défaut des psychologues éducatifs. Dans un second temps, elle plaide pour une large sensibilisation en direction des familles. Elle sera rejointe dans ses propositions par Kévin Hèkpazo qui demande que l’Etat pense à faire appel à des spécialistes en éducation (éducateurs spécialisés) ou des psychologues scolaires pour limiter les déviances dans lesquelles les violences familiales plongent souvent les apprenants. Quant à Bruno Messan, psychothérapeute de famille et président de l’ONG Notre Dame des Victoires, qui a pour vision de vaincre l’échec en milieu scolaire, la chicotte ne pourra rien régler dans ce cas. La meilleure façon de sauver ces enfants, selon lui, est la méthode qui consiste à écouter les enfants. De même, il préconise l’accompagnement des familles car, pense-t-il fortement, tout le mal de la société vient des familles.

Estelle DJIGRI

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