Surprotection parentale : Quand la sévérité des parents étouffe l’émancipation des enfants - Journal Educ'Action

Surprotection parentale : Quand la sévérité des parents étouffe l’émancipation des enfants

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L’un des rôles principaux de tout parent est la protection de sa famille, en l’occurrence de ses enfants. Pour mieux jouer ce rôle et sans imperfection, certains géniteurs, sans s’en rendre compte, privent leurs progénitures de toute liberté et de toute expérience personnelle pour se construire et gagner en autonomie. C’est ce que l’on assimile à de la surprotection, parfois nourrie par la sévérité des géniteurs. Levons le voile sur une attitude parentale qui n’est pas sans conséquences sur la construction de l’enfant.

«Je m’appelle Maeva (prénom attribué), fille aînée d’une fratrie de six (06) enfants, cinq filles et un garçon. Je me rappelle comme si c’était hier, de toute l’énergie qui caractérisait notre père. C’est un homme qui était trop rigoureux, qui voulait toujours tout contrôler et qui ne permettait pas que ses enfants sortent de la maison. Notre monde tournait autour du trajet ‘’école-maison’’ et le portail était toujours fermé à clef. Nous ne faisions jamais rien par nous-mêmes, à part quelques rares travaux domestiques. Quand on quitte l’école, on est attendu à la maison les minutes d’après. Le chauffeur nous déposait à l’école et revenait nous chercher à la sortie. C’est toujours le chauffeur qui nous achetait tout ce dont on avait besoin. On n’était pas autorisé à sortir. Papa ou le chauffeur se chargeait pratiquement de tout. On n’avait pas d’amis à part nos cousins qui venaient en vacances chez nous. Mais très tôt, ils ont préféré leur mode de vie au nôtre. Nos distractions se résumaient à la télé et au sommeil. On ne pouvait pas sortir pour aller acheter, maman le faisait à notre place pour éviter les hurlements de papa. Au départ, on était heureux de savoir que nous avions tout à notre disposition, mais à un moment donné, on n’en pouvait plus. A 19 ans, dès que j’ai eu l’occasion de suivre une formation en ville, précisément à Godomey, j’ai découvert un autre monde. J’avais l’occasion de contempler des choses et de rencontrer des gens. C’est ainsi que, avant même la fin de ma formation, je suis tombée enceinte dans la foulée de ma première aventure amoureuse. J’ai alors réalisé que je suis devenue sa déception. Cela n’a pas été facile pour moi. Mais aujourd’hui, je vois la liberté qu’ont désormais mes jeunes sœurs et je regrette d’avoir été l’aînée ». Voilà l’histoire de Maeva âgée aujourd’hui de 30 ans et mère de 3 enfants.
Une autre histoire racontée par la jeune Huguette (prénom attribué), dans le cadre de la rédaction d’un article sur les grossesses en milieu scolaire et publié un an plus tôt par le journal Educ’Action, permet de mieux cerner le sujet.
«Je m’appelle Huguette. J’étais en classe de 4ième et je me préparais à avoir mes 15 ans. Je peux dire que les raisons qui m’ont poussée à aller au sexe très jeune, sont mes parents et l’ignorance. J’accuse mes parents, mon père surtout, parce que lui, on peut dire qu’il est très différent des autres parents. Il est tellement sévère, tellement protecteur au point où il voit le mal partout. Il m’était même impossible d’être en compagnie de mes camarades de classe qui sont des garçons. Parfois, il nous fait suivre quand on sort pour aller n’importe où que ce soit à l’école, à la messe ou au marché. Puisque j’étais têtue, l’ignorance et la curiosité m’ont conduit à une sexualité précoce. Après ma découverte, je suis tombée enceinte toujours en 4ième. Un père très sévère qui apprend que sa fille tombe enceinte à 15 ans, imaginez la suite ».
Ces deux histoires propres à Maeva et à Huguette sont vécues dans différentes familles mais soulèvent le même problème : celui de la sévérité et de la surprotection des enfants par leurs parents. Cependant, la finalité de ces histoires porte à croire que cette méthode n’est pas la mieux appropriée, même si certains parents prétextent de la trop grande affection pour leurs progénitures pour justifier la surprotection.

La protection des enfants, mission primordiale des parents

Protéger ses enfants fait partie intégrante du rôle de parent. Cette affirmation est attestée par toutes les personnes ressources abordées dans le cadre de ce travail. C’est un rôle qu’on ne saurait dénier à un géniteur. « En matière de protection, il n’est pas instauré quelque part une norme de protection. Tout parent doit protéger sa famille, en l’occurrence ses enfants. C’est tout-à- fait normal. Quel que soit le parent que vous prenez, il protège naturellement sa famille et chaque parent en fonction de son degré d’élévation, d’ouverture et de son niveau d’obligation, cherche beaucoup plus à protéger les siens », a reconnu et insisté, en sa qualité de père de famille, Vincent Orekan, géographe et enseignant-chercheur à l’Université d’Abomey-Calavi (UAC). Pour ce père de famille visiblement conscient et attaché à son rôle, l’exemple le plus banal de protection que l’on puisse prendre et qui témoigne bien cette affirmation, est celui relatif à la mère poule qui cherche nécessairement à protéger ses petits. Tout-à-fait vrai. « Quand on aime, on protège et c’est très important que les parents protègent leurs enfants au prix de leur vie », vont clamer haut et fort et à tour de rôle, plusieurs parents interrogés sur la même question.
Mais, cette protection qui incombe aux parents exige-t-elle de ces derniers un comportement que l’on pourrait assimiler à de la surprotection, parfois alimentée par la sévérité, comme c’est le cas dans les histoires racontées plus haut ? A quel moment peut-on supposer que le parent est surprotecteur ? Les réponses à ces questions ne vont pas tarder à se faire connaître.

Les facettes de la surprotection

Pour certains parents comme Vincent Orekan, spécialiste en télédétection et système d’information géographique en fonction à l’UAC, il n’est pas instauré quelque part une norme de protection. Son collègue Dr Bruno Montcho, sociologue de la débrouille et de la déviance, dira lui aussi que, parler de surprotection suppose qu’il y a une marge, une barrière ou une ligne rouge à ne pas franchir et lorsque cela arrive, il y a surprotection. Ce qui n’est pas le cas.
Néanmoins, il estime que ce que l’on pourrait appeler surprotection de la part du parent, résulte de l’éducation reçue par ce parent lui-même. « Tout part de l’éducation et tout revient à l’éducation. Tout part des caractéristiques de l’enfant qu’on aurait souhaité avoir et de comment on souhaite qu’il agisse ou qu’il soit dans la société », a-t-il soulevé. Se référant à sa connaissance de la société africaine et précisément béninoise, le Docteur Montcho explique ce qui peut justifier une surprotection de la part d’un parent. « Nous sommes dans une société où les valeurs éducatives prennent le pas sur tout et lorsqu’on dit de quelqu’un qu’il n’est pas bien éduqué, on insulte indirectement ses parents. Donc, tout part du fait que le parent se dise obligé de donner le maximum de lui pour que ses enfants aient les bases élémentaires d’une bonne éducation, du respect de l’autre, du respect de la chose », a exposé le spécialiste des comportements en société, pour tenter de justifier cette attitude parentale.
Si pour Vincent Orekan et Bruno Montcho,

Bruno Montcho, sociologue de la débrouille et de la déviance

 

il n’y a pas d’indicateur de surprotection, selon la psychologue clinicienne Faridath Ibrahim, il y a certains comportements qui laissent entendre que le parent est surprotecteur. Tout en reconnaissant elle aussi, que protéger l’enfant est l’un des rôles fondamentaux des parents, elle informe cependant qu’on peut estimer qu’il y a surprotection dès lors que la protection devient envahissante et abusive. « Le parent devient surprotecteur dès qu’il fait les choses à la place de son enfant, lui évite tout danger, lui évite de faire ses propres expériences et est toujours dans son dos pour que rien ne lui arrive », a expliqué cette dame, à la fois psychologue clinicienne et mère de famille.
Plutôt que d’appeler surprotection, cette manière de faire de certains parents, le mot approprié, selon l’entendement de l’enseignant-chercheur Vincent Orekan est tout simplement de l’ignorance. « Je ne parlerai pas de surprotection mais plutôt de l’ignorance. En faisant cela, le parent pense protéger les enfants et c’est ce sur quoi nous pensons les protéger qui arrive finalement. Ce qui se passe aujourd’hui, surtout avec certaines personnes intellectuelles, est extrêmement grave », a-t-il farouchement déploré avant de s’expliquer. « Mettre à la disposition d’un enfant un véhicule pour qu’on aille le déposer, le chercher, c’est déjà fausser la base à l’enfant. L’enfant ne cherche pas réellement à se débrouiller de lui-même. Il faut laisser un peu la main à l’enfant. C’est vrai qu’il y a certains parents qui ont souffert et qui ne veulent plus voir leurs enfants souffrir comme cela été le cas pour eux. Mais cela participe de l’éducation de l’enfant, cela participe de la formation de l’enfant. Il faut mettre de temps en temps l’enfant à l’épreuve. C’est en le mettant à l’épreuve qu’il se confronte aux réalités de la vie », a développé le père de la petite famille Orekan, qui, selon ses propres témoignages, ne manque pas de mettre ses enfants filles comme garçons à l’épreuve. A en croire ces hommes et femmes, plusieurs raisons peuvent justifier cette façon de faire des parents.

De la justification de la surprotection des parents

La surprotection peut avoir plusieurs sources. Pour Bruno Montcho, tout part de l’éducation reçue par les parents eux-mêmes. « Tout revient toujours à nos valeurs éducatives. Dans tous les cas, tout part de la manière dont le parent a été formaté dès le départ en tant qu’enfant et après en tant que parent. L’élément qui formate notre façon d’être, notre existence est ce que nous essayons de projeter en termes de modèle à nos enfants. Mais, nous ne prenons pas en compte parfois l’évolution du temps, étant donné que des éléments nouveaux ce sont rajoutés à présent. Au point où, ce qu’on nous faisait faire avant, on ne peut plus le faire aujourd’hui, avec les enfants du présent, d’aujourd’hui », a-t-il dit pour justifier le comportement de ces parents.
Autres raisons évoquées par Faridath Ibrahim, c’est que, « les parents ne sont pas souvent conscients de ce comportement. Ils cherchent à compenser quelques manques de leur propre vie à travers leurs progénitures. Les parents anxieux ou angoissés sont souvent ceux qui sont enclins à exercer une surprotection vis-à-vis de leurs enfants ». Le refus de voir son enfant souffrir comme ce fut le cas du parent dans un passé, l’amour que le parent porte pour son enfant, la peur de voir son enfant être victime des horreurs que l’on constate de jour en jour avec notamment la disparition des enfants, l’environnement dans lequel vit l’enfant, éviter les grossesses non désirées à ses filles, sont autant de raisons qui poussent les parents à cette attitude.
Cette posture parentale, devenue habitude et ancrée dans la personnalité de nombre d’entre eux, ne manque pas de conséquences sur la vie des enfants.

Avantages et inconvénients de la surprotection des enfants

Plus de conséquences découlent de la surprotection des enfants que d’avantages. Pour ce qui concerne les avantages, les enfants sont moins négligés et ne manquent pas d’affection. De même, ils montrent plus de respect qui illustre la qualité de l’éducation et de l’encadrement reçus de leurs parents, leur façon d’interagir dans leur environnement avec les autres tire sa source de la façon dont les parents les ont éduqués.
Cependant, les déviances observées laissent perplexe sur la plus-value apportée par cette surprotection des parents. « La surprotection s’accompagne de conséquences sur la croissance de l’enfant : la perte d’autonomie, la dépendance affective, le manque de confiance et d’estime de soi », a listé Faridath Ibrahim.

Faridath Ibrahim, Psychologue-clinicienne

La liste sera davantage allongée par Bruno Montcho, sociologue de la débrouille et de la déviance. « Quand on compresse certaines substances, elles finissent par détoner, exploser, et on n’arrive plus à contrôler ce qui sort de la détonation. C’est exactement ce qui se passe avec les enfants compressés. Le fait d’être sévère, surprotecteur, fait que les enfants ne s’épanouissent pas ; ils ne sont pas vifs, ils sont trop timides, ils subissent la vie et leur façon d’être remet en cause ce que les parents ont fait », fait savoir le sociologue avant d’ajouter : « Protéger l’enfant, c’est très bien, surprotéger l’enfant, c’est aussi bien. Mais surprotéger l’enfant peut l’amener à ne pas être ce qu’il doit être, même de savoir gérer son foyer ».
Par ailleurs, il ne manque pas d’ajouter qu’il y a quand même des enfants, qui, malgré ce que font les parents, restent égaux à eux-mêmes. « Parfois, le parent va tout faire mais il y a certains enfants qui feront toujours le contraire de ce qu’on leur dit. Bizarrement, ce sont ces enfants, qui, à des moments donnés, cassent la rigidité des parents et s’en sortent, tandis que ceux ou celles qui respectent la volonté des parents obligent les parents à se demander s’ils ont été utiles à ces enfants », a-t-il fait observer.
Face à cette situation combien sensible, les personnes ressources ne manquent pas de dégager des pistes de réflexions pour aider les parents dans leur rôle de protection de leurs enfants.
Protection et dialogue, choisir le juste milieu pour aider les enfants

« Les parents doivent permettre aux enfants d’être libérés et de se confronter à la société. Cela n’empêche pas de contrôler l’enfant. Il faut le libérer mais tout en lui parlant. Il faut dialoguer avec l’enfant et lui permettre de connaître la société et de temps en temps, le retirer de la société et lui dire attention sois prudent, il y a un certain nombre de pièges dans lesquels tu ne dois pas tomber. Il faut parler avec l’enfant, il faut lui permettre de s’ouvrir au monde. Ainsi, on lui évite de tomber très rapidement dans les pièges de la vie. Aussi, voudrais-je demander aux parents, d’être beaucoup plus vigilants en contrôlant l’enfant. Il ne faut pas faire le suivisme et il ne faut pas tout mettre à la disposition de l’enfant, afin de lui permettre de souffrir de temps en temps ». Ce sont les conseils du spécialiste de télédétection et système d’information géographique, Vincent Orekan à l’endroit des parents pour une meilleure éducation de leurs progénitures. Il ajoute par ailleurs que, malgré les efforts des parents, il y a des enfants qui tombent dans certains pièges. A ce propos, ils invitent les pères de famille à prendre cela comme les vicissitudes de la vie qui aident l’enfant à prendre conscience qu’il est tombé et qu’il doit se relever pour avancer.
Pour sa part, la psychologue clinicienne Faridath Ibrahim pense fortement que le parent a un travail à faire à son niveau avant toute chose. « Il faut que le parent identifie ses propres peurs et angoisses, arrive à les canaliser, afin de ne pas les transmettre à son enfant. Il faut faire confiance à l’enfant plutôt que de s’exclamer de façon alarmante sur les actions aux conséquences bénignes. Il ne faut pas aller au-devant des actions de l’enfant si les risques sont mesurés », a-t-elle préconisé avant de les inviter à encourager l’enfant, le rassurer de leur affection et établir les limites claires. Le parent doit laisser l’enfant faire ses expériences personnelles sous leur regard vigilant et essayer de dédramatiser les insuccès et l’amener à identifier des stratégies pour atteindre son but.

Estelle DJIGRI

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