Suite et fin de l’Affaire EPP Egbèdjè : Des enseignements s’imposent… - Journal Educ'Action

Suite et fin de l’Affaire EPP Egbèdjè : Des enseignements s’imposent…

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Les jours passent mais la douleur persiste. Les images de l’EPP Egbèdjè prises en plein cœur de la ‘‘forêt scolaire’’ continuent de traumatiser plus d’un d’entre les Béninois et à raison ! Loin d’une comédie télévisée, Educ’Action a prouvé que la passation de charge entre directeurs entrant et sortant à l’EPP Egbèdjè est bien une triste réalité. Une réalité qui cache des dysfonctionnements structurels et fonctionnels du système éducatif national. Que faire alors pour que des passations de service à la Egbèdjè ne se reproduisent plus jamais sous nos cieux ? Revoir les arrêtés ministériels ? Corriger le cadre normatif ? Actualiser le système de gestion des statistiques ? Revisiter le processus de nomination des directeurs ? Voilà autant de points d’amélioration qui peuvent susciter réflexions et actions dans ce troisième et dernier épisode. Affaire EPP Egbèdjè, suite et fin, c’est ici et maintenant !

Nous sommes à la veille de la rentrée des classes 2021-2022, précisément en septembre. Un dossier puant et nauséabond ébranle l’école béninoise et noircit les efforts de ses gouvernants. Dans le souci de contribuer à la manifestation de la vérité dans la plus stricte neutralité, le journal Educ’Action arbore son manteau d’investigateur. Il décide de jouer sa partition en éclairant l’opinion sur le scandale ‘‘EPP Egbèdjè’’. Des descentes successives à Kétou ont permis de rencontrer les parties prenantes au scandale à la base. Elles ont été écoutées et leurs versions restituées puis analysées dans nos précédentes parutions. Après Kétou où les principaux acteurs ont donné leurs versions des faits, cap est mis sur le ministère de tutelle pour comprendre cette situation indigeste qui laisse un goût amer de la gouvernance de la chose éducative au Bénin. Les divers recoupements laissent entrevoir de graves dysfonctionnements dans la gouvernance au niveau local comme central. Comment a-t-on pu nommer un directeur, au cœur d’une ‘forêt’, et programmer sa prise de service ? Personne ne s’est rendu compte, ce faisant, qu’un fait insolite était en téléchargement ? La question est alors de savoir ce qui ne fonctionne pas dans le processus de nomination d’un directeur d’école.

Le processus de nomination d’un directeur d’école au scanner…

Il convient de repréciser ici comment est-ce qu’un enseignant se retrouve en position de directeur. Selon les explications de Rock Ahokpossi, Directeur de l’Inspection et de l’Innovation Pédagogique du MEMP, «Au cours d’une année scolaire N, les enseignants qui veulent être promus à l’année N+1 écrivent à l’autorité qui est le Chef de Région Pédagogique (CRP) pour demander à être inscrits sur la Liste d’Aptitude aux fonctions de directeur d’école. L’Inspecteur organise cette activité qu’il exécute ensemble avec les Conseillers Pédagogiques, et des responsables syndicaux directeurs d’écoles. Une fois la Liste d’Aptitude établie au niveau de la Circonscription scolaire et de la Région Pédagogique, elle est validée au niveau départemental sous l’autorité du Directeur Départemental et son Chef Service des Enseignements Maternel et Primaire comme bras technique. Après validation, la Liste d’Aptitude est remontée au niveau central avec les propositions de nominations, plus les postes susceptibles d’être vacants pour l’année N+1, soit au total trois (03) documents (Liste d’Aptitude, Propositions d’enseignants à nommer aux postes de directeurs et les postes susceptibles d’être vacants). Lorsqu’au niveau départemental, ce point est fait, il est envoyé avec rapport au niveau central à la Direction de l’Administration et des Finances qui le traite à travers le Service des Ressources Humaines. Au niveau central donc, le point des propositions nationales est fait et il y a une Commission qui siège pour étudier les propositions aux fins de sortir l’arrêté de nomination des directeurs d’écoles. Ainsi se présente le processus et chaque partie joue sa partition.» De ce descriptif, on ressort plusieurs questions. Pourquoi l’enseignant lui-même est celui qui demande à être inscrit sur une Liste d’Aptitude pour finir éventuellement par être nommé directeur ? Dans un contexte socioculturel très imbriqué où le relationnel vaut son pesant d’or, n’importe qui pourrait alors se retrouver sur la Liste d’Aptitude et devenir directeur sans forcément en être capable. La qualité de l’enseignant ne devrait faire l’ombre d’aucun soupçon de médiocrité ou d’affairisme. Mieux, c’est selon le bon vouloir du Chef de la Région Pédagogique et du Directeur Départemental que la Liste d’Aptitude est validée et transmise au cabinet qui se réserve aussi le droit d’entériner ou non les propositions de la base. Si l’autorité au niveau central ne fait systématiquement pas confiance à la base qui connaît mieux ses enseignants, il se pose également un problème de responsabilité. Qui est donc responsable des dégâts causés par telle ou telle nomination ? Dans le cas d’espèce, le directeur nommé à Egbèdjè n’a jamais été proposé par la base. Pourquoi le ministre a-t-il alors puni la base ? Les personnes rencontrées au cours de notre enquête ont d’ailleurs soulevé les couloirs sordides qu’impose une nomination au poste de directeur. Et pourtant, la lutte contre la corruption est un enjeu majeur d’une gouvernance scolaire de qualité. D’un autre point de vue, pourquoi sortir les meilleurs enseignants des classes pour les promouvoir directeurs d’écoles alors qu’il est bien possible de former un personnel clé pour l’administration des écoles. S’il est vrai que le poste de directeur est plus une fonction administrative que technique, un personnel dédié comme sous d’autres cieux serait forcément bienvenu. Ainsi, les meilleurs enseignants continueront d’apporter leur expertise aux enfants dans les classes. En résumé, le processus de nomination des directeurs d’écoles porte des biais qu’il convient de corriger pour éviter des situations comme ‘‘Egbèdjè’’. Qu’en est-il de la carte scolaire ?

La carte scolaire géolocalisée… un rêve encore lointain ?

Des situations comme celle de l’EPP Egbèdjè posent encore le débat de la carte scolaire. Les divers sous-ordres de l’Enseignement au Bénin peuvent-ils fournir une cartographie fiable des écoles fonctionnelles du territoire chaque année ? Comment arriver à géolocaliser toutes les écoles dotées d’une classe avec des coordonnées précises permettant aux autorités de tenir à jour les statistiques en matière de besoins d’infrastructures, de redimensionnement des espaces scolaires et de gestion des flux. La mise en place d’un système d’information sur la gestion de l’éducation (SIGE) dans un continuum avec les autres ordres de l’enseignement permettra d’avoir aussi une vue holistique des réalités de l’école. Si l’EPP Egbèdjè était dans une base de données fiable, géolocalisée et actualisée, le scandale aurait pu ne pas se produire…

Une classe délabrée

Du cadre normatif et juridique

Depuis les années 96, le Bénin a commencé à se doter des normes EQF (Ecole de Qualité Fondamentale) pour le pilotage d’une éducation de qualité au Bénin. Où en sommes-nous aujourd’hui ? Il faut rappeler que la norme est un ensemble de règles, de lignes directrices, de caractéristiques ou de spécifications techniques attendues des différentes entités dans l’éducation et la formation. Et les domaines d’application des normes commencent par les infrastructures et équipements. On parlera ensuite de la formation et des qualifications des enseignants, des programmes scolaires et le matériel pédagogique ; des processus d’Enseignement apprentissage, de la gouvernance de l’éducation et de la formation ; enfin, on tiendra compte des compétences des apprenants, les variables individuelles liées aux apprenants et des variables de contexte. Lorsqu’on regarde de près ces piliers normatifs, on se demande pourquoi en 2014, l’Etat béninois par arrêté 2014 N°1034/MEFPD/MEMP/DC/SGM/DPP/SP a autorisé la création de l’EPP Egbèdjè ? Selon nos informations, à la rentrée d’octobre 2014-2015, l’école à scandale n’avait enregistré que trois écoliers. Aucun bâtiment administratif, un hangar sorti de terre grâce au génie de la communauté. Le Directeur d’alors Pierre Soton Sètondji en héros, parcourait les hameaux pour sensibiliser les parents et faire inscrire les enfants. Il dormait à côté du fétiche local dans une piaule de fortune où tout au long de la nuit, les adeptes venaient faire leurs sacrifices. C’est à ce prix et avec ce patriotisme que le directeur d’alors a fait son travail dans le zèle et le dévouement total. Il a achevé sa course en 2017 avec 56 écoliers avant que les conflits n’éclatent. Aujourd’hui, il est sanctionné comme un vil individu alors même que le premier responsable de la Région Pédagogique ayant demandé la mise à disposition d’un directeur à Egbèdjè pour la rentrée 2021-2022, n’est nullement inquiété. En tout cas, à date ! Les témoignages des acteurs du système éducatif révèlent que les écoles sont quelques fois créées sur fond de pressions politiques, ou d’influence des milieux d’affaires pour consolider des électorats ou des fiefs électoraux. En conclusion, les écoles cessent de fonctionner très rapidement faute d’apprenants et de conditions décentes de travail. Et pourtant les subventions continuent. Au ministère, on pense que l’arrêté 2009 N°185/MEMP/DC/DPP/SP, permet d’admettre cette situation.

Pourquoi la mise à disposition de subventions malgré la fermeture tacite ?

Selon les dispositions de l’arrêté 2009 N°185/MEMP/DC/DPP/SP du 30 juillet 2009, la fermeture d’une école est effective à deux conditions simultanées : si l’effectif de l’école est resté inférieur à dix (10) écoliers malgré la sensibilisation des parents et ce, sur une période de trois (03) ans ; et si la demande est formulée par le Chef de Circonscription Scolaire. A la lecture de ces conditions cumulatives, il faut d’abord relever que les textes ne prévoient pas les cas de force majeure comme l’extermination naturelle ou par conflit des habitants d’un village. Lorsqu’un village aura par exemple brûlé et qu’il ne restera que des cendres, on continuera de penser que les parents seront sensibilisés sur trois ans et qu’un Chef de Circonscription finira par formuler une demande de fermeture lorsqu’il en décidera. Il faut ensuite noter qu’aucune disposition ne parle d’affectation de ressources. Pourquoi se réfugie-t-on alors derrière cet arrêté pour dire que tant que la fermeture n’est pas prononcée, le ministère est fondé à envoyer les ressources financières. Une évidence s’impose au regard du dysfonctionnement que créé ce vide juridique sur les finances de l’école. Il faut relire les textes et y introduire quelques articles sur la gestion financière des écoles. Quand et comment approvisionner les caisses de l’école notamment en cas de crise ? Ceci est d’autant plus nécessaire que les ressources mises à disposition aujourd’hui ne sont jamais à concurrence des besoins de nos écoles. Et donc, une meilleure redistribution ne fera qu’améliorer la qualité tant recherchée. De la qualité de l’école dépend aussi la qualité des hommes qui l’animent. C’est pour cela qu’il faut créer un institut du service à la Nation pour former ou recycler les responsables à divers niveaux, les décideurs sur le sens du service public.

Magister Servus…

L’une des grandes leçons à tirer de cette enquête est l’idée que les dirigeants se font de leur position pourtant passagère. Nous avons pu rencontrer des personnes assez humbles avec une idée juste de leur position. Malheureusement, d’autres totalement imbues de leurs personnes se sont prises pour le centre du monde oubliant que le service public doit toujours se vivre dans la dialectique du Maître serviteur. La fonction publique qui n’est rien d’autre que le service à la communauté n’est pas un privilège pour écraser le faible ou le pauvre. Pour reprendre l’écrivain sacré, «Que le plus grand d’entre vous soit votre serviteur !» C’est pour cela que nous suggérons la création d’un institut du service public. Un institut qui enseignera, entre autres modules, l’éducation à l’humilité dans le service à la communauté de qui les dirigeants élus ou nommés, tiennent toute leur légitimité. Ainsi, des responsables des plus insoupçonnés ne seraient plus tentés de dire à des journalistes en quête d’information et reçus sur rendez-vous «Sortez de chez moi !», alors même qu’ils sont dans des bâtiments publics dont ils ne connaissent certainement pas les fondations, et qu’ils quitteront rapidement au bon vouloir d’un chef de gouvernement pour insuffisance de résultats ou faible représentativité politique.

Une table-banc vétuste à l’EPP Egbèdjè

 

Quoiqu’il en soit, l’Affaire EPP Egbèdjè aura permis de mettre le doigt sur plusieurs plaies qui gangrènent la gouvernance scolaire. Votre journal spécialisé Educ’Action, fidèle à sa ligne éditoriale et à ses valeurs, aura essayé dans les limites de ses moyens de vous faire toucher du doigt la réalité de l’école. Oui pour une école ad valorem !

Réalisation : La Rédaction 

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