René Mathias Akakpo, à propos des secteurs pourvoyeurs identifiés par la SN-EFTP : « Ces choix de secteurs n’ont pas été faits au hasard » - Journal Educ'Action

René Mathias Akakpo, à propos des secteurs pourvoyeurs identifiés par la SN-EFTP : « Ces choix de secteurs n’ont pas été faits au hasard »

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Elaborée en 2019 pour s’étendre de 2020 à 2030, la Stratégie Nationale de l’Enseignement et la Formation Techniques et Professionnels (SN-EFTP) est désormais l’ambition portée par le gouvernement du président Patrice Talon pour changer le visage économique du Bénin. Ce document désigne six secteurs comme étant des secteurs pourvoyeurs. René Mathias Akakpo, conseiller technique à l’Enseignement technique, nous fait le point de ces filières et les actions à mettre en place pour faire de cette stratégie nationale une réalité.

Educ’Action : Qu’est-ce que la Stratégie Nationale de l’Enseignement et la Formation Techniques et Professionnels (SN-EFTP) ?

René Mathias Akakpo : La Stratégie Nationale de l’Enseignement et la Formation Techniques et Professionnels (SN-EFTP) est une stratégie voulue par le chef de l’État, suite au constat qu’il a fait avant 2016 en tant qu’industriel et aussi après 2016 en faisant le diagnostic réel de la situation des populations de notre pays. Le but est de relancer l’Enseignement et la Formation Techniques et Professionnels (EFTP) pour donner aux jeunes et aux femmes, la possibilité de mieux se former pour répondre aux besoins des entreprises. Parce qu’à partir d’un moment donné, le constat qui est fait, est que des entreprises viennent s’installer, des entreprises nationales se créent mais quand elles ont besoin des compétences, de la main d’œuvre qualifiée, elles n’en trouvent pas. Donc dès le début, après l’adoption du PAG, le gouvernement a décidé de mettre en place une équipe pour faire un diagnostic approfondi du sous-secteur de l’EFTP afin d’élaborer une stratégie nationale pour mettre en place les outils appropriés. Ceci, pour que la formation dans l’EFTP s’améliore et qu’on ait moins de personnes formées non qualifiées pour répondre aux demandes des entreprises.

Quel est le résultat du diagnostic approfondi fait par cette équipe sur le terrain ?

Le diagnostic a été approfondi parce que dès le début, des grands travaux ont été initiés par le gouvernement. Pour l’asphaltage par exemple, nous n’avons pas de techniciens bien formés que ce soit dans les lycées techniques ou même dans le Supérieur, pour accompagner les entreprises adjudicataires. De même, dans notre quotidien, si vous avez un véhicule à injection électronique, très peu de gens peuvent vous assurer un diagnostic réel pour vous satisfaire. Il en est de même dans le domaine agricole où nous avons vu beaucoup de tracteurs, de machines agricoles, qui ont été importés mais qui sont laissés à l’abandon très tôt. Or, nous avons des bras valides qui malheureusement, n’étaient pas bien formés, ou des offres de formation non adaptées continuent d’être proposées aux jeunes. Nous avons une pléthore de diplômés à tous les niveaux mais qui ne peuvent pas être employés ou s’auto- employer même face aux demandes ordinaires auxquelles nous faisons face tous les jours. C’est vraiment regrettable. C’est pour cela qu’après le diagnostic, l’élaboration de la stratégie a permis de mettre en place les dispositifs nécessaires pour relever ces défis que déjà nous avons identifiés dans le Plan National de Développement (PND).

Cette stratégie a identifié six secteurs comme étant les secteurs pourvoyeurs d’emplois. Quels sont ces secteurs ?

Les six secteurs économiques qui ont été identifiés sont : le Numérique, l’Artisanat, le Cadre de vie plus les infrastructures, le Tourisme Hôtellerie et Restauration (THR), l’Energie, puis l’Agriculture et l’Agro-industrie. Ce sont les secteurs sur lesquels nous nous sommes basés au cours de l’élaboration de la stratégie pour donner les orientations stratégiques à suivre pour la relance de l’EFTP.

Quels sont alors les métiers retenus dans chaque secteur ?

Au niveau de ces différents secteurs économiques, il y a effectivement différents métiers. Mais c’est compte tenu de la demande du secteur privé, des entreprises, que nous identifions ensemble avec les différents acteurs, les métiers pourvoyeurs d’emploi dans chacun des secteurs. Aujourd’hui, vous allez entendre parler de la fibre optique. Donc, il faut des techniciens pour intervenir que ce soit au niveau de la pose de la fibre optique ou de l’entretien des installations fixes et de la maintenance en général. Il y a différents métiers dans lesquels on peut former les jeunes, niveau Bac, niveau Bac+3.
Aujourd’hui, nous avons retenu au niveau de la stratégie, d’associer le secteur privé et le secteur public dans les commissions techniques sectorielles et ce sont ces commissions qui se réunissent et analysent les besoins du moment. Parce que d’une année à l’autre, un métier peut s’avérer caduque. S’il y a un bon système de veille informationnelle, on a ces éléments pour décider du choix du métier à l’instant t et pour demander des offres de formations pour répondre à ces besoins. Quand nous prenons le numérique, les téléphones portables tombent en panne après quelques semaines d’utilisation. On peut former beaucoup des jeunes pour la maintenance de ces équipements, qu’on n’aurait pas formé de chômeurs. Même chose dans le domaine de l’informatique ou de l’installation de la fibre optique, nous n’avons pas d’école dédiée à cela. C’est pourquoi depuis quelques années, le gouvernement a décidé de créer une école des métiers du numérique de Bac-3 à Bac+3.
C’est dans cette même logique que le gouvernement a décidé de créer sept écoles de métiers justement dans ces secteurs économiques. Notamment Energie et développement durable ; Numérique ; Automobile et équipement industriels ; Eau et assainissement ; Industrie du bois et de l’aluminium ; THR et bien d’autres. Des apprenants y sortiront avec un Diplôme de Technicien aux Métiers (DTM), niveau Bac ou un Diplôme de Technicien Supérieur aux Métiers (DTSM) niveau Bac+2.
Je voudrais déboucher en même temps sur la création des lycées techniques agricoles. Vous avez dû entendre parler de trente Lycées Techniques Agricoles (LTA), vingt vont être créés et les dix anciens vont être rénovés. Le gouvernement a anticipé en recrutant 662 élèves-professeurs qui viennent d’être mis en formation, dont la formation a démarré à Kétou avec des enseignements préliminaires en anglais.

Quels sont les critères de choix de ces six secteurs ?

Lors de l’élaboration du PND, adopté le 24 octobre 2018 pour la période de 2018 à 2025, le défi majeur à relever était le développement du capital humain. Ces défis avaient pour base les secteurs économiques qui ont été identifiés. Pour relever le niveau de développement du capital humain, il faut une certaine diversification et une modernisation de l’économie dans les secteurs à fort potentiel de développement retenu par le gouvernement. C’est à partir de ces secteurs à fort potentiel de développement qu’une extraction a été faite pour prioriser cela à travers la nouvelle stratégie. Ces choix de secteurs n’ont pas été faits au hasard, mais ils ont été extraits de la planification faite par le gouvernement à partir du PAG, du PC2D et du PND, pour améliorer les conditions du capital humain. C’est dans ce sens que la stratégie de l’EFTP a défini les orientations stratégiques.

Est-ce que cela veut dire que ces six secteurs permettront le développement économique de notre pays ?

Tout à fait ! Mais il faut reconnaître que tous les acteurs impliqués dans le développement de notre pays doivent s’adapter aux orientations stratégiques du gouvernement à chaque étape de développement de notre pays. Il y a la vision du chef de l’Etat de développer notre pays aujourd’hui qui fait que beaucoup d’initiatives sont prises pour permettre aux jeunes de s’auto-employer ou d’avoir de l’emploi partout où c’est possible. J’évoque cette vision parce que nous avons élaboré la stratégie, et nous avons un PND. Maintenant, il y a des initiatives qui étaient déclinées dans le PND qui se concrétisent et qui exigent des acteurs du système éducatif, des acteurs de l’EFTP, de s’adapter aux réalités du moment.
Je prends l’exemple de Glo-Djigbé où la zone économique spéciale a commencé à s’installer avec de nouvelles réalités dont il faut tenir compte. Dernièrement, notre ministre en charge de l’EFTP nous demande déjà de voir qui s’installe sur cette zone, notre apport pour répondre de façon plus précise encore aux demandes des entreprises qui s’installent. Il y a au moins treize nouvelles entreprises qui sont déjà installées pour produire sur le site. Je pense aux filières cajou, textile et habillement que nous n’avons pas priorisées dans nos offres de formation. Voilà que nous aurons des dizaines de milliers de jeunes qui doivent travailler dans ces différentes entreprises. Comment est-ce que nos centres de formation doivent répondre à la formation de ces jeunes ? Même si les entreprises s’engagent aujourd’hui à former certains jeunes, ils ne peuvent pas former rapidement le grand nombre qui va être demandé d’ici deux à trois ans. Donc, le ministre Kouaro Yves Chabi nous a demandé de commencer la réflexion pour innover afin de répondre promptement aux besoins de ces entreprises.
D’ailleurs dans ce cadre, le Cadre National de Promotion et de Concertation (CNCP-EFTP) a réuni les responsables du secteur privé, les professionnels pour qu’on puisse réfléchir avec eux sur leurs besoins avant de proposer les décrets et les arrêtés d’application de la stratégie de l’EFTP avec la loi-cadre qui vient d’être adoptée. Nous avons tenu cette séance et nous voyons déjà que nous devrons répondre effectivement à leurs besoins pour que des offres de formation ponctuelles et nouvelles soient proposées à des jeunes pour satisfaire ces besoins.

Justement, quel sera le rôle du secteur privé dans la mise en œuvre de cette stratégie ?

Le rôle du secteur privé est primordial parce que parmi les orientations stratégiques qui ont été indiquées, il y a de nouveaux dispositifs de formation qui sont prévus. Formation en alternance, formation duale, formation en entreprise et même formation à distance. Donc, ce sont des dispositifs de formation qui ont besoin de l’implication du secteur privé qui pourrait nous donner les outils nécessaires pour améliorer la qualité de la formation à travers la formation en situation réelle. Nous faisons la pratique dans les lycées mais en entreprise, ce sont des situations réelles de travail. Quand nous attendons de finir la formation des jeunes avant de les envoyer en stage pratique pendant les vacances ou à la fin de leur cycle, ils ne sont pas imprégnés des réalités des entreprises. Donc, de par leur intégration dans les commissions techniques sectorielles, commissions qui relèvent du CNCP-EFTP, nous les associons à toutes les étapes de l’élaboration des curricula de formation, à toutes les étapes de la formation et à toutes les étapes du fonctionnement des mécanismes et dispositifs d’insertion professionnelle. Quand un chef d’entreprise reçoit en alternance un apprenant à la fin de la formation, il a une idée de la qualification de cet apprenant, de la qualité des compétences de cet apprenant et il peut le recruter assez facilement. C’est pour cela que le partenariat public-privé doit être une réalité chez nous à ce niveau. Les formateurs doivent suivre des formations, des renforcements de capacité compte tenu de l’évolution rapide de la technologie. Donc dans tous les domaines, nous devons veiller au renforcement de capacité de ces formateurs puisque au fur et à mesure, il y aura des acquisitions d’équipements de nouvelle génération.
Dans le cadre de la mise en œuvre de cette stratégie, il a été créé l’Agence de Développement de l’Enseignement Technique (ADET). Elle supervise toutes les activités qui entrent dans le cadre de la mise en œuvre de la stratégie comme la mise en place des infrastructures, la supervision des équipements et l’élaboration des curricula de formation. Tous les éléments sont réunis pour que nous ayons un cadre de formation adéquat et approprié.

Le gouvernement compte orienter 70% des apprenants béninois vers l’enseignement technique. Quel est le mécanisme mis en place pour atteindre cet objectif ?

L’inversion de la tendance pour atteindre 70% d’apprenants dans l’EFTP à l’horizon 2030 n’est pas de la magie. Tout à l’heure, je vous ai parlé de la zone industrielle de Glo-Djigbé. Il faut une professionnalisation progressive des jeunes pour répondre à tous ces besoins des entreprises qui vont concourir au développement de l’économie de notre pays par l’amélioration des conditions de formation dans le sous-secteur de l’EFTP. Plus nous allons mieux former les gens et rapidement, mieux nous allons les insérer facilement dans les entreprises qui sont en création. Pour l’asphaltage par exemple, pour la construction des stades, l’installation des lampes solaires et autres, il faut de l’entretien. Est-ce qu’on a formé les jeunes pour cela ? Donc nous devons élargir les offres de formation. Former en journée, en soirée, même jusqu’à 22 heures.
A l’étape actuelle, la plupart de nos établissements utilise les équipements à peine à 30%. Si on s’organise bien, on peut faire des offres de formation certifiante, qualifiante, en 6 mois, 12 mois, 18 mois, et sortir des jeunes. Si on veut former aujourd’hui en privilégiant une reconversion des titulaires de BTS, de Licence, qui traînent parce qu’ils ne savent pas faire quelque chose de leurs mains, vu leur niveau, en 6 mois, en un an, on peut les reconvertir et ils seront utiles. Je parlais tout à l’heure du domaine du textile et de l’habillement. C’est vrai que nous avons des ateliers de couture, de tissage, mais nous n’avons pas cela à grande échelle. Vu le boom au niveau de la production du coton, l’option du gouvernement de transformer le maximum de coton dans notre pays est extraordinaire et très louable. Cela va nous permettre d’habiller nos élèves, nos forces de l’ordre, l’armée. Au lieu qu’on importe beaucoup de tissus de Chine ou autre, cette option va permettre de transformer sur place, d’avoir encore des sous-produits pour faire de l’huile. C’est la même chose pour le cajou, dont les coques seront utilisées pour la production de l’huile qui sert dans l’industrie. C’est une vision futuriste, une vision de développement très marquée, très orientée vers le développement du capital humain.

Est-ce à dire que ceux qui ont eu la Licence, le BTS, pourront se reconvertir ?

Absolument ! C’est tout cela qui rentre dans le paquet du développement des compétences techniques et professionnelles des jeunes et des femmes. Il y aura des formations de courte durée à l’endroit des jeunes et des femmes déscolarisées. Pour les personnes qui n’ont pas les moyens pour financer leur formation, l’État va y contribuer. Nous l’avons vu pour la formation des 540 femmes dans le cadre du projet PEJ. Cette année également, le Projet d’Inclusion des Jeunes (ProDIJ) va démarrer pour la formation des jeunes et des femmes sur une courte et une moyenne durée. C’est tout un programme qui permettra sans doute, avec les orientations qui sont données, d’offrir aux jeunes la possibilité d’être vraiment utilisés.

Quel message avez-vous à l’endroit des parents, des jeunes qui ne savent pas encore quel chemin prendre malgré tout ce qui est en train d’être dit par rapport à la stratégie nationale ?

Je dirai tout d’abord que les parents et les jeunes ont besoin d’information. C’est l’occasion de remercier Educ’Action qui porte l’information utile aux éducateurs et aux apprenants. Je pense que vous devez être accompagnés, aidés parce que vous faites quelque chose d’appréciable et un travail de qualité au niveau de votre organe de presse. Parce que vous avez l’ambition d’aider les populations à mieux orienter leurs enfants, d’aider les chefs d’établissement privés et publics à mieux accompagner les enfants dans leurs cadres de formation, et d’aider le gouvernement à mieux orienter les apprenants. C’est tous les acteurs que vous touchez, que vous sensibilisez autour de la problématique de l’éducation et de la jeunesse de notre pays.
Cela fait plusieurs années que nous échangeons sur cette thématique et cela doit être une priorité aujourd’hui. Quel dispositif d’orientation scolaire, professionnelle et universitaire doit être mis en place, dans de très bonnes conditions, pour aider les parents, pour aider les jeunes, à comprendre et à connaître le métier qu’ils veulent choisir ? Pour savoir à quoi ils se destinent, à quoi ils doivent s’attendre ? Parce qu’ils finissent leur formation et ils disent je ne sais quoi faire. Donc il faut forcément résoudre ce problème et vous y contribuez activement. C’est pour cela que je souhaite que les grands décideurs puissent vous aider à nous aider.
Aujourd’hui, il faut repenser profondément la formation des jeunes. Est-ce qu’il faut aller s’asseoir dans les facultés à longueur de journée sans apprendre un métier ? Il faut qu’on aille à l’école de la Suisse, il faut qu’on aille à l’école de ces pays qui ont développé l’industrie comme le chef de l’État a l’ambition de le faire aujourd’hui. Il faut que nous allions en voyage d’étude dans ces pays où les formations en alternance sont développées pour améliorer les conditions de formation à travers les nouveaux dispositifs de formation que nous mettons en place.
Je voudrais exhorter les jeunes à travailler plus, et à rechercher des formations professionnelles de courte durée pour avoir un métier et ils pourront financer leur formation universitaire après, quand ils auront les moyens. Nous voyons aujourd’hui des jeunes qui finissent le Bac et poursuivent leur formation en Licence. Quand ils finissent la Licence, ils ne font pas d’expérience et continuent en Master et ils veulent rentrer en Doctorat. Pour faire quoi dans les entreprises et les industries qui vont être créées et se développer d’ici-là. Donc, allons chercher un métier pourvoyeur, lorsqu’on sait qu’on est déjà outillé, à tout moment on peut poursuivre les études supérieures. Et aux universitaires de proposer beaucoup plus de formations à distances, des formations en soirée plutôt que de rassembler encore des jeunes dans les amphis.
Aujourd’hui, nous devons ouvrir nos universités et viser la professionnalisation des jeunes. Dans nos universités, on peut créer des pôles de formation techniques où les jeunes sortent des facultés et viennent choisir un métier et ainsi de suite. Si nous voulons vraiment développer notre pays aujourd’hui nous devons penser innovation, penser recherche-action pour voir comment accompagner les jeunes dans le choix de leur métier.

Propos recueillis par Estelle DJIGRI

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