Professeur Expédit Wilfried Vissin, Président de l’Association Internationale de Climatologie : « Je fais ce que je dois faire pour que le Bénin soit connu »

Ils sont peu nombreux, ces Béninois qui font rayonner le Bénin dans l’espace scientifique international. Mieux, ils sont rares ceux qui sont à la tête des sociétés savantes mondiales. Le professeur Expédit Wilfried Vissin, vient de rejoindre cette crème de la crème depuis quelques jours. Il préside désormais aux destinées de l’Association Internationale de Climatologie (AIC) qui regroupe de nombreuses sommités de la climatologie à travers le monde. Père de deux filles, époux d’une ravissante femme, ce passionné de cinéma, de football et de lecture retrace son parcours long et enrichissant au micro de Educ’Action. Scientifique rigoureux, qui aime qu’on exécute le travail confié, et détestant le mensonge, il fait le point des heurs et malheurs de sa vie de climatologue chevronné et bon teint. Initiateur des formations en Hôtellerie et Tourisme à l’Université d’Abomey-Calavi (UAC), son principal défi dans la vie est d’œuvrer à la valorisation et au rayonnement du secteur de l’hôtellerie, de la restauration et du tourisme afin que le Bénin ait les devises nécessaires pour son développement. Le reste, c’est dans cette interview exclusive !

Educ’Action : De l’élève à l’enseignant, racontez-nous un peu votre parcours scolaire et universitaire ?

Prof. Expédit Wilfried Vissin :
J’ai commencé mon école primaire à Ahouaga à Abomey. Ensuite, je suis venu à Cotonou où j’ai continué ma scolarité à l’école Saint-Jean jusqu’au CM1, à l’époque où cela appartenait à l’État. Puis, je me suis retrouvé en Côte d’Ivoire où j’ai fait le CM2. Suite à l’obtention du CEPE, j’ai continué en classe de Sixième puis de Cinquième. Je suis revenu au Bénin et j’ai été inscrit au CEG 1 de Parakou. J’ai refait la Cinquième, puis j’ai poursuivi jusqu’en Troisième. J’ai continué la Seconde ST, la C d’aujourd’hui, au lycée Mathieu Bouké à Parakou. Les parents étant revenus à Abomey, j’ai été inscrit au CEG 2 en classe de Première puis en Terminale où j’ai eu le Bac en 1992. Après le Bac, je suis venu m’installer à Cotonou car il fallait que je fasse l’université. Je me suis inscrit en géographie parce que j’aime le paysage, j’aime le naturel, j’aime l’eau. J’ai obtenu ma Licence en 1995-1996 car nous avons connu une année blanche. J’ai soutenu ma Maîtrise en 1998.
Le laboratoire de climatologie était en partenariat avec l’université de Bourgogne en France. La coordonnatrice de cet accord est venue au Bénin et a demandé à avoir un étudiant qui va suivre une formation en Master. J’ai déposé mes dossiers et j’ai été sélectionné pour continuer les études en France. Là-bas, j’ai fait le Master que j’ai soutenu en juin 2001. Malgré les opportunités qui existaient pour continuer les études en Doctorat, j’ai dû rentrer au pays pour diverses raisons. J’ai fait le monitorat pendant trois voire quatre ans. C’est en 2005 que l’enseignante qui m’a encadré en Master est revenue au Bénin. Elle a demandé de revenir en France pour continuer en année de thèse. Je me suis réinscrit en thèse en 2005 à l’université de Bourgogne. Deux ans et demi après, j’ai soutenu ma thèse le 12 décembre 2007. Je suis immédiatement rentré au Bénin deux jours après. Le 18 janvier 2008, j’ai été recruté comme assistant à l’UAC en tant que spécialiste en hydro-climatologie.
Maintenant, il fallait que j’évolue. Mon premier article a été publié en Master. Mon directeur avait exigé que j’écrive un article à soumettre à l’Association Internationale de Climatologie (AIC). L’Association avait une revue et organisait des colloques annuels. En 2001, j’ai participé pour la première fois au colloque de l’AIC à partir des résultats de travaux de Master.
En 2010, je me suis inscrit sur la liste d’aptitude au grade de Maître-Assistant. Puis en 2013, je n’ai pas été inscrit sur la liste d’aptitude au grade de Maître de conférences pour une raison incroyable, mais en 2014 j’ai passé le grade malgré toutes les péripéties qui attendaient. Au lieu de cinq articles demandés, j’en ai publié dix. Les embûches n’arrêtent pas la bonne volonté et la détermination. Le professeur Sinsin m’a beaucoup soutenu en son temps. En 2018, je suis passé Professeur Titulaire avec cinq encadrements de thèses. Aujourd’hui, j’ai près d’une trentaine de thèses déjà soutenues. Celles qui sont en attentes sont aussi nombreuses. J’ai encadré de nombreux mémoires en Licence et en Master. J’ai plus d’une centaine d’articles à mon actif.

Vous êtes géographe à la base avant d’être hydro-climatologue. Comment vous êtes-vous retrouvé dans l’hôtellerie et le tourisme ?

La géographie c’est la découverte, l’espace. Le tourisme se fait dans l’espace, on ne peut pas parler de tourisme sans parler d’espace, de patrimoine, du naturel. La géographie s’occupe du naturel, des ressources en eau, des ressources naturelles de façon générale, qui sont ses objets d’études. Pour faire du tourisme, il faut maîtriser le climat, les saisons, le milieu physique, c’est-à-dire la composition végétale, les cours d’eau, les sols, etc. Le tourisme est partie intégrante de la géographie.

Aujourd’hui, vous êtes président de l’AIC. Comment a commencé votre aventure dans cette société savante internationale?

Quand je partais aux colloques de l’AIC, j’emportais les communications de tous les membres du laboratoire. Je passais cinq, six, sept, huit communications dans plusieurs panels. J’étais tellement visible que tout le monde se demandait d’où je venais et comment est-ce possible. Je défendais toutes les communications comme si j’avais pris part à chacune des recherches. J’ai fait cela de 2002 à 2006. L’une des anciennes, toute étonnée, m’a repéré la dernière fois et c’est ainsi qu’il a été décidé qu’une même personne ne pouvait présenter que deux communications au maximum et tout le reste devait se faire en posters scientifiques. A partir de 2002, je présentais deux communications et tout le reste était en posters. Je faisais tout mon possible pour aller aux colloques de l’AIC.
J’ai montré à tous les européens et américains que l’Afrique est à respecter parce que les gens donnent l’impression que la pauvreté chez nous est aussi une pauvreté scientifique. Ils donnent l’impression qu’ils maîtrisent l’Afrique, qu’ils maîtrisent nos pays plus que nous. Sur un sujet, j’ai dit clairement à un professeur que ce qu’il disait était faux, parce que je suis Béninois et je sais ce dont il s’agit. C’était en 2005. Ma communication s’était terminée par un réquisitoire terrible et tous les membres du bureau de l’association sont venus s’excuser auprès de moi. En 2006, quand je suis reparti, c’était le respect absolu. J’ai soutenu ma thèse en 2007 et quand je suis reparti en 2008, le respect a grandi. Quand je prends la parole, tout le monde veut écouter le jeune béninois qui choque les gens.
A chaque colloque de l’Association, il y a une assemblée générale et chaque trois ans, il y a des élections. Au fil du temps et des AG, j’ai attiré l’attention de mes collègues sur le fait qu’il faudrait qu’il y ait une assise de la climatologie chez nous au Bénin. En 2016, à l’issue du colloque que nous avons organisé pour les professeurs Michel Boko, 1er climatologue docteur d’État d’Afrique de l’Ouest, et Afouda, grand syndicaliste qui a œuvré pour l’épanouissement de l’enseignement supérieur, en présence de nos pairs venus de toute l’Afrique, nous avons créé l’Association Béninoise de Climatologie. J’ai été élu président de l’association. Je me suis donné deux ans pour créer l’association ouest-africaine de climatologie. Les chercheurs des autres pays s’y sont mis et ont créé des associations nationales de climatologie. En 2018, je suis entré dans le conseil d’administration de l’AIC. Trois enseignants du département partaient à la retraite et nous avons décidé d’organiser un colloque en leur honneur. Les participants au colloque sont venus de toute l’Afrique. Nous en avons profité pour faire une surprise au professeur Sagna du Sénégal en l’associant au trois Béninois pour en faire quatre. Nous avons honoré les quatre avec les mêmes choses. A l’issue du colloque, en sa présence, nous avons mis en place l’Association Ouest-Africaine de Climatologie. Il y avait le Bénin, le Togo, la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso, le Sénégal, le Niger.

Quels sont les objectifs et les missions de cette association mondiale de climatologues ?

Cette association regroupe tous les scientifiques touchant de près ou de loin à la chose climatique. Nous avons des climatologues et des spécialistes d’autres domaines. C’est en synergie d’action qu’on peut mieux comprendre les phénomènes climatiques. L’association regroupe des francophones, des Canadiens, des Italiens, des Allemands et autres, mais la langue de discussion c’est le français. Depuis trois ans, nous avons ouvert les communications en anglais. Cette association a une revue qui publie chaque année les articles les plus pertinents, les plus richement écrits.

Qu’est-ce qui a penché en votre faveur pour que vous soyez désigné à sa tête ?

C’est la détermination et les travaux qui ont été faits. Si je n’étais pas régulier à l’AIC, si les gens ne m’avaient pas découvert à travers mes travaux, jamais ils n’accepteraient que je sois à ce niveau. En 2013, nous avons organisé au Bénin le colloque de l’AIC. Jusqu’à aujourd’hui, c’est encore gravé dans les mémoires. Mes collègues et moi avons bataillé pour que le colloque ait lieu ici et depuis 2013, les gens se disaient celui-là, si on lui confie l’association cela pourrait marcher. C’est la confiance de cette communauté scientifique qui a permis cette élection. C’est le fruit de 20 ans de régularité aux colloques de l’AIC. Les anciens présidents m’ont appelé et m’ont félicité. Mais c’est à Dieu que le mérite revient. Je fais ce que je dois faire pour que le Bénin soit connu.

Quelles leçons vous tirez de tout ce parcours ?

La recherche est passionnante. Pour qu’elle s’épanouisse au Bénin et serve véritablement au développement, il faut qu’il y ait un financement. Le gouvernement béninois ne finance pas la recherche. Chaque enseignant se débrouille pour faire la recherche. Tous les pays qui sont développés ont pris pour sous-bassement la recherche et l’enseignement. Il y a aussi la santé. Quand les Présidents sortent, voyagent, il y a toujours dans la délégation une équipe de chercheurs. Prenez la France, quand le président Emmanuel Macron veut sortir, il y a toujours un noyau de chercheurs dans sa délégation qui suit, qui observe, qui écoute. Au Bénin, il n’y a rien que des Politiques. On aligne les députés et autres, des gens qui sur le plan de la recherche n’apportent rien du tout. C’est la recherche qui apporte des solutions aux problèmes qui se posent. C’est quand vous allez chercher un projet et que vous gagnez, que vous avez un peu d’argent pour faire tourner votre laboratoire.

Pr Expédit Vissin lors de sa désignation                            comme président de l’AIC

Que pouvez-vous partager avec la jeune génération ?

C’est une jeunesse éparpillée, pas très concentrée. Il faut qu’on revienne à la concentration, c’est-à-dire à la maîtrise de soi. Les jeunes ne savent plus ce qu’il faut faire aujourd’hui. Ils doivent avoir des repères et il en existe. Nous devons être des exemples pour ceux qui nous suivent, nous devons leur montrer la voie. Nous ne sommes pas tous mauvais à l’UAC. Il y a certes des brebis galeuses entre nous, mais nous ne sommes pas tous pareil. Comme je le dis souvent aux jeunes, suivez-moi et vous ne tomberez pas. Si je tombe, je me relèverai avant que vous ne veniez. Comme cela, quand vous arriverez à côté de moi vous me verrez debout. Si nous ne montrons pas la voie à la jeune génération, elle va se perdre. Elle va devenir exactement comme les jeunes français qui n’ont plus de repère. Nous devons canaliser les énergies de nos jeunes. Que les parents rentrent dans leur rôle de parents et d’éducateur. Les parents démissionnent. Je gère des enfants qui pleurnichent quand vous criez sur eux parce qu’ils viennent à l’université à 16 ans, 17 ans, 18 ans. Les enfants ne savent pas pourquoi ils sont là. Vous êtes obligés de leur dire que la vie n’est pas un boulevard ouvert. Il y a des embûches sur le chemin qu’il faut avoir le courage d’affronter. C’est pour cela qu’on leur apprend le savoir-vivre, le savoir-être.
Il leur faut aussi de la détermination et de la patience. Ils veulent y arriver tout de suite ! Pour aller quelque part, il faut aller de façon sûre et avoir de la patience pour y arriver. Pour demain, je voudrais que nous ayons des Béninois engagés, déterminés et qualifiés pour assurer l’épanouissement et le développement de notre pays. Il faut qu’on forge leur tête à comprendre qu’il faut se sacrifier pour y arriver.

Propos recueillis par Adjéi KPONON

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