Prise en charge sanitaire des apprenants à l’Ecole : L’univers difficile des infirmiers et infirmières

La vie d’infirmière scolaire n’est pas du tout repos. Au quotidien, des défis s’imposent pour mettre à contribution des compétences médicales et sociales pour le bien-être de la communauté scolaire. Ce quatrième numéro de la thématisation du mois montre une autre facette de la vie des infirmières scolaires : les actions en dehors de l’infirmerie et les dangers du métier.

C’est un matin comme tous les autres. Ralliant l’école, plusieurs choses trottent déjà dans la tête, preuve que l’agenda est bien chargé. Comme tout agent au service de l’État, il y a toujours des choses à faire. Mais Keathlean Goudégnon était loin de s’imaginer que cette journée d’infirmière scolaire ne serait pas comme toutes les autres. « J’étais venue un matin, j’avais un autre programme dans la tête. Je garais ma moto quand je vois ma terrasse bonder de monde. Quand je demande ce qui se passe, les élèves me répondent qu’il y a une fille qui est tombée », se remémore l’infirmière du CEG 2 Abomey-Calavi.

Portail du CEG 2 Abomey-Calavi

 

Le temps d’ouvrir l’infirmerie pour parer à l’urgence, l’infirmière demande que la jeune demoiselle soit posée sur l’un des lits d’observation de l’espace de soins. Celle qui est couchée, c’est Rose (prénom attribué), élève dans l’une des classes de troisième de l’établissement. « Quand je l’appelle Rose, elle me regarde de la tête aux pieds et ne répond pas. Je l’appelle encore plusieurs fois avant qu’elle ne réponde : ‘‘ce n’est pas Rose qui est là !’’ », se souvient-t-elle. Face à cette situation inhabituelle, certains apprenants curieux observent la scène de loin ; l’infirmière quant à elle redouble de vigilance. « Je demande encore : ‘’toi, tu es qui ?’’, insiste l’infirmière les yeux grandement ouverts et la fille de répondre à nouveau : « ‘’pourquoi tu veux connaître mon nom ?’’ ». La déduction devient immédiate pour l’agent de santé qui comprend qu’il s’agit d’une manifestation spirituelle. A situation exceptionnelle, mesure exceptionnelle !, dit-on. Les apprenants, les plus courageux qui sont restés avec la fille, font alors des révélations : « Nous avons prié pour cette fille de 8 heures à midi, même le professeur de sport nous a rejoints. L’esprit est parti mais il a dit que d’autres viendront ». Le temps de souffler un peu devant la jeune demoiselle étendue de tout son long, dans un état d’inconscience, une voix se fait entendre du dehors. « Rose, vient on va partir ! ». C’était le grand-père de la jeune demoiselle, qui avait été prévenu comme l’exige les procédures à suivre. « Il n’a salué personne, ni cherché à savoir ce qui s’était passé, il a seulement appelé la fille. Elle est sortie, elle est entrée dans la voiture et ils sont partis », témoigne la jeune dame, la trentaine, le visage avec un air d’étonnement. « Jusqu’à présent, je n’ai plus eu de nouvelles de la petite qui pourtant était une belle demoiselle, intelligente, brillante. Malheureusement, elle n’est pas allée à l’examen cette année », ajoute-t-elle.
Des situations plus ou moins similaires, Keathlean Goudégnon en a vécues plusieurs mais celle-ci l’a vraiment terrifiée dans sa carrière d’infirmière scolaire. Dans sa position, elle en voit de toutes les couleurs. « Etre infirmière scolaire est une très lourde charge. On doit avoir Dieu avec soi pour exercer ce métier. À tout moment, il y a des élèves qui tombent, qui commencent à raconter des histoires : ‘’je vois quelqu’un qui veut m’étouffer’’. Dans certains cas, l’élève soulève des tables dans l’infirmerie, se jette par terre et casse tout dans l’infirmerie », raconte-t-elle. Malgré toutes ces situations aussi tumultueuses les unes que les autres, elle estime que c’est une expérience enrichissante, mais il faut être sur ses gardes, notamment sur le plan spirituel. « Il faut prier matin, midi et soir pour que Dieu soit avec vous, sinon vous ne pouvez rien faire. Il y a un peu de tout parmi eux. Mais, je suis fière d’être infirmière scolaire, fière de soigner des enfants ». Cette passion et cet amour du service l’ont souvent éprouvée.

Quid de la gestion de la Covid-19 en milieu scolaire ?

«Nous avons eu dix cas de Covid-19 dans l’établissement qui ont été soignés convenablement. Nous avons reçu une formation à l’hôpital de zone d’Abomey-Calavi au cours de laquelle on nous a dit que devant tout cas de fièvre aujourd’hui, il faut demander le test Covid ». Le respect scrupuleux de cette prescription administrative lui a sauvé la vie plus d’une fois. « J’ai une fille qui est venue pour une fièvre. J’ai cru que c’était le paludisme, je l’ai soignée et je lui ai dit qu’elle allait faire le test de Covid-19. Elle a murmuré et s’y est opposée. Je lui ai dit que c’est pour son bien et celui de sa famille en lui exposant que ‘’si tu es positive, tu mets tout le monde en danger. Tu vas ventiler la Covid-19 gratuitement et les gens seront positifs sans le savoir’’. Elle s’est faite dépistée et elle était positive », explique stupéfaite, l’infirmière en se rappelant des conditions dans lesquelles elle a reçu la jeune apprenante. « Moi-même, j’ai été dépistée trois (3) fois », martèle-t-elle pour illustrer les dangers qu’elle court en étant au front pour la riposte dans l’établissement.
La leçon est vite tirée : « Comme ceux qui font le dépistage ne sont pas loin de nous, dans la maison du peuple qui est derrière nous, systématiquement quand quelqu’un présente une fièvre, je l’envoie automatiquement se faire dépister. A partir de 38 degrés, tu te fais dépister », justifie-t-elle, balayant du regard, la cour du CEG bondée d’apprenants de Troisième, subissant les épreuves physiques et orales pour le compte de l’examen du BEPC. Puisque mieux vaut prévenir que guérir, la responsable de la santé de l’établissement ne s’en arrête pas là : « Dès que quelqu’un est déclaré positif, on dépiste toute la classe et on isole la personne qui est contaminée. On dépiste aussi la maisonnée qui est mise sous traitement».
Le rôle de l’infirmière ne consiste pas uniquement à parer au plus pressé. Elle anticipe aussi sur les comportements et autres maladies à risques.

Mieux vaut prévenir que guérir

L’autre pan des activités d’une infirmière scolaire, c’est la sensibilisation pour préserver les apprenants afin qu’ils se consacrent corps et âmes à leurs études. Ainsi, elle utilise aussi son temps pour des séances de sensibilisation. « Cette année, nous avons reçu une formation sur la gestion des menstrues chez les filles. Juste après la formation, j’ai commencé à rencontrer toutes les promotions. J’ai fait ces séances de la 6ième en 1ère. C’est seulement avec les Terminales que je n’ai pas pu travailler cette année »,
explique Keathlean Goudégnon. Infections Sexuellement Transmissibles (IST), Maladies Sexuellement Transmissibles (MST), grossesses précoces ou non désirées, nutrition, etc. Bref ! Tout y passe. « Nous avons aussi été formés sur les grossesses non désirées chez les filles en milieu scolaire. Quand je fais la séance, je dis aux élèves que s’ils ne peuvent pas s’abstenir, qu’ils utilisent les préservatifs mais l’abstinence est la meilleure. A l’occasion, je distribue des préservatifs », fait savoir l’infirmière, diplômée d’État depuis 2001 et en service au CEG 2 Abomey-Calavi depuis le 30 mars 2015.
De ses 20 ans de carrière et 06 mois d’expérience au sein de l’établissement, elle estime que les deux cent mille (200.000) Francs CFA alloués au budget santé sont insuffisants pour satisfaire les besoins et sollicitations sanitaires des apprenants du collège. Pour elle, il faut au moins sept cent mille (700.000) Francs CFA pour s’en sortir sans anicroches.
A côté du budget, le véritable défi pour la «dame santé » de l’établissement, c’est la responsabilité des parents.

Démission parentale, une réalité effrayante

Loin des bavardages des bureaux et des discours politiquement corrects, la démission parentale n’est pas une incantation au CEG 2 Abomey-Calavi. C’est une réalité que l’infirmière, qui se transforme en assistante sociale, expérimente au quotidien. « Il y a des enfants qui ne mangent pas du matin jusqu’au soir alors qu’ils ont cours de 7 heures à 18 heures. Des enfants sont obligés de faire des travaux domestiques pour avoir de quoi manger. D’autres sont au Nigéria pour avoir l’argent de leur scolarité pour l’année prochaine parce qu’ils n’ont personne pour les supporter. Il y a des élèves filles qui ont leurs noms dans les hôtels et on les appelle pour passer des moments avec des hommes afin d’avoir de l’argent », témoigne l’infirmière d’une voix frissonnante, le regard inquiet fixant un groupe de filles, en tenue de sport de différentes couleurs et aux attributs féminins évidents, assises sur les escaliers. Le temps de répondre à une demoiselle qui vient lui présenter sa dispense de sport, elle continue. « Tout dernièrement, j’ai reçu une élève qui pleurait et qui affirmait qu’elle avait des maux de ventre. Physiquement, de l’extérieur, vous avez l’impression que les parents assument leur rôle et prennent soin d’elle. Mais, après des interrogations, on se rend compte que son papa est un grand dignitaire d’une cour royale, il est polygame avec plus d’une vingtaine d’enfants. Elle vit avec sa marâtre, sa mère étant décédée. Elle n’a pas de quoi manger du matin au soir. Sa seule bouée de sauvetage, c’est le football qu’elle pratique dans une équipe bien organisée qui lui permet d’avoir de quoi vivre. C’est le fait de ne pas avoir mangé qui l’a mise dans cet état. Je lui ai remis de l’argent pour qu’elle aille manger et un enseignant en a fait de même », explique Keathlean Goudégnon.

Infirmerie du CEG 2 Abomey-Calavi

 

Avec beaucoup d’autres exemples, l’infirmière explique que c’est cette solidarité de la communauté scolaire qui permet parfois aux apprenants de tenir le coup au grand dam des poches des responsables administratifs et des enseignants. « Je fais à manger depuis la maison et elles viennent ici partager le repas avec moi. C’est l’occasion d’échanger avec elles pour qu’elles aient un soutien moral, qu’elles sachent qu’elles ne sont pas abandonnées », raconte l’infirmière dans sa peau de sœur aînée et d’assistante sociale, avant de se lancer dans un réquisitoire contre les parents d’élèves démissionnaires. « Tu vis chez quelqu’un, tu travailles du matin au soir, tu fais la lessive, le ménage, le nettoyage dans la maison, mais tu n’as pas de quoi manger. C’est criminel, c’est envoyer la personne à la débauche », martèle-t-elle avant de poursuivre : « Ce genre de situation pousse les élèves filles à la prostitution, cela les incite à aller voler, à avoir des fréquentations douteuses. Dès que l’occasion se présente, la fille va coucher rapidement et attraper une grossesse non désirée, alors bonjour les dégâts, les avortements, les perforations utérines, les péritonites, les hémorragies. Soit la mort s’ensuit ou alors c’est la stérilité ».  Pour elle, c’est clair : « Si nous voulons être parents, nous devons être responsables de nos actes ».

Réalisation : La Rédaction

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