Pr Dodji Amouzouvi, à propos de la sélection des recteurs sur appel à candidatures : « Cette réforme nous permet de nous ancrer dans l’ordre international »

La sélection sur appel à candidatures. C’est le nouveau mode de désignation des autorités rectorales et décanales et de chefs d’établissement que le Bénin s’apprête à expérimenter les tout prochains jours. Pour mieux comprendre cette réforme et ses implications, Educ’Action a approché un des membres de la Commission spéciale mise en place dans le cadre des réformes au niveau du sous-secteur de l’Enseignement Supérieur, la Recherche et l’Innovation. Dodji Amouzouvi, professeur de sociologie religieuse à l’Université d’Abomey-Calavi justifie la pertinence de cette réforme via cette interview. Lisez plutôt !

Educ’Action : Que reprochez-vous à l’élection des recteurs, doyens et chefs d’établissement ?

 

Pr Dodji Amouzouvi : Je ne sais pas et je ne suis même pas sûr que ce mode de désignation des responsables de structures universitaires soit le meilleur, soit le plus priorisé même si parti du Bénin, il a été adopté par d’autres universités. La norme internationale, et nos universités publiques ambitionnent d’être parmi le top 10, le top 50, le top 100, n’est certainement pas à l’élection des recteurs, des doyens de facultés, des responsables d’Unités de Formation et de Recherche (UFR). La norme, c’est la sélection sur dossier d’appel à candidatures. Depuis 2006, nous avions entrepris cette expérience démocratique dans nos universités publiques et on peut faire le bilan. Le bilan a été fait à plusieurs niveaux. Les élections démocratiques pour élire les recteurs, les vices recteurs, les directeurs d’établissements, les doyens de facultés et leurs adjoints, en tout cas pour les universités publiques au Bénin, ont des hauts et des bas. Cette idée s’est complètement asservie. Aujourd’hui, cela a laissé place à des velléités politiques, cela a transformé nos universités en un lieu où la politique politicienne et ses avatars ont pris le pas sur le développement, ont pris le pas sur l’inscription des universités publiques sur la trajectoire d’une structure citoyenne de développement.

Qu’insinuez-vous en parlant de politique politicienne ?

Je vais évoquer quelques exemples. En raison des élections, on finit par mettre parfois celui qu’il ne faut pas à la place où il se trouve parce que c’est le bon dribbleur, parce que c’est celui qui sait flatter, parce que c’est celui qui sait parler le plus, parce que, parfois, c’est celui qui sait influencer le plus qui obtient le suffrage de ses pairs et qui devient, du coup, responsable. Il n’est pas évident qu’il ait porté une vision de développement de l’université, qu’il ait un plan stratégique, un plan de travail, des visions fondamentales pour développer le pays. Il suffit juste qu’il dise : ‘’si tu ne votes pas pour moi, vu que je suis ton patron, il y aura des représailles’’. A la suite des élections, les universités publiques deviennent un lieu où des collègues ne se saluent plus, un lieu où des collègues ne se parlent plus, un lieu où des collègues disent ‘’parce que je n’ai pas voté pour lui, je ne vais pas dans son bureau ; parce qu’il n’a pas voté pour moi, il ne peut pas entrer dans mon bureau, on ne peut pas se parler, etc’’. On peut rencontrer cela partout, mais pas à l’université. C’est à nous universitaires de donner le bon exemple. Vous savez, avec les élections à l’université, les élus ont parfois le sentiment d’être pris en otage par les mandants où ils se disent ma priorité va d’abord à mes élus soit parce que je prépare le deuxième mandat, soit parce que c’est d’abord à eux que je dois rendre compte. Or, l’université publique au Bénin est sous tutelle du ministère. L’employeur ou le propriétaire des universités publiques, c’est bel et bien le gouvernement. Donc, il y a que les élections démocratiques, en tout cas, en leur état actuel, ont dévoyé l’idée première en transformant nos universités. Parfois, vous avez des facultés, des écoles où candidat du département le plus peuplé se fait toujours élire où ses enseignants se font toujours élire au détriment des autres et quel que soit ce que vous faites parce que numériquement, ils ont eu le temps de faire recruter, ils sont en surnombre et comme, c’est la démocratie, c’est toujours eux qui prennent la place des doyens, des chefs de département, la place de ci ou de ça, laissant en rade les autres départements. Il est même arrivé parfois qu’on dise : ‘’d’accord tu n’as pas voté pour moi, tu n’as pas fait campagne pour moi, je verrai bien comment tu vas faire pour aller au CAMES’’. Ce ne sont pas des propos dignes d’universitaires, dignes du milieu universitaire. Ce sont les travers des élections.
Curieusement quand on regarde le standard international, ça ne se passe pas ainsi. Nous sommes arrivés, sans trop grande exagération, à une position dans les universités publiques où ce qu’il nous faut, c’est de poser les valises, discuter, reprendre le dialogue intra-universitaire pour nous voir en face, et recoller les morceaux. Cette transition a besoin d’un nouveau mode de gouvernance et cette fois-ci, nous allons rentrer dans la logique internationale qui est de retenir les recteurs, les dirigeants des facultés, des écoles par mode de sélection. C’est ce qui se fait dans les universités plus sérieuses. Et ces réformes annoncées, actées par le gouvernement et l’ensemble des acteurs du monde universitaire, nous permettent de nous ancrer véritablement dans l’ordre international.

De quoi il sera question pour notre cas ?

Il sera question d’une sélection en cinq (05) phases. D’abord, il y aura une nouveauté extraordinaire. C’est que les universités publiques seront dotées d’un conseil d’administration de sept (07) membres selon qu’elles soient des universités thématiques ou pluri-thématiques. Il reviendra au conseil d’administration, trois (03) mois avant le terme, de lancer l’appel à candidatures. Première étape donc, le lancement de l’appel à candidatures. Deuxième, la sélection des dossiers sous le regard du conseil d’administration qui est désormais l’instance suprême d’orientation en matière de gouvernance de nos universités publiques. La troisième va être l’interview, selon que nous sommes en mode recteurs ou en mode doyens ou directeurs d’établissements. La quatrième phase va être l’établissement de la liste de trois (03) personnalités, pas par ordre de priorité, par ordre hiérarchique ou par ordre de mérite, mais trois (03) personnalités capables de diriger l’université si nous sommes dans le cas des recteurs ou des vices recteurs. Quatrième phase, cette liste de trois (03) personnalités établie par le conseil d’administration sera transmise au ministère de l’Enseignement Supérieur, qui, va requérir l’avis motivé du Conseil National de l’Education. A ce moment-là, interviendrait l’enquête de moralité et d’autres conditions. Le Conseil National de l’Education va transmettre la liste des méritants au gouvernement. Lequel gouvernement va nommer une seule personne parmi les trois qui ont reçu cet avis d’enquête de moralité, requérir encore l’avis conforme du Conseil National de l’Education, conformément aux textes en vigueur. Cette procédure va nous prémunir des votes d’humeur et des votes de suivisme.
Avec ce mode de désignation, c’est chacun qui prépare son dossier, qui écrit sa vision, qui défend sa vision lors d’un entretien. Au finish, celui qui sera retenu et nommé par le gouvernement, c’est forcément quelqu’un qui s’y connaît, qui doit faire l’affaire et qui va affronter le regard des connaisseurs sous la houlette du conseil d’administration. Ce sont des gens qui savent de quoi il est question, qui connaissent la vision et l’orientation du gouvernement, et si vous venez avec un plan stratégique qui ne cadre pas avec cette vision, vous êtes à côté. Ces choses-là ne se font pas dans les modes de gouvernance et de désignation par le passé. Quand bien même tout finit par la nomination, ici on est sûr de nommer quelqu’un qui sait faire le travail. C’est ceux qui souhaitent, qui déposent leurs candidatures, qui postulent, qui défendent, et ce sont les meilleurs parmi ceux qui ont posé leurs candidatures qui sont retenus et c’est eux qui passent maintenant l’enquête de moralité. Ce sont les meilleurs qui sont proposés finalement et le gouvernement choisit un parmi ceux qui vont passer toutes ces étapes. Je crois qu’une telle procédure nous prémunit de beaucoup de choses et celui qui est là pour la gouvernance administrative s’occupe du développement de l’université et ne s’occupe plus des problèmes politico-politiciens. On aura fini avec des pressions, avec les velléités politiques et nauséabondes du genre je ne l’ai pas élu, je n’ai pas voté pour lui, il ne m’a pas élu, donc on est des chiens et chats. Pendant le mandat, on ne risque plus d’avoir un parvenu à la tête de nos universités ou de nos facultés. On a quelqu’un qui est venu seul défendre son projet, défendre sa vision, et développer maintenant les projets stratégiques sur la base desquelles il a été sélectionné puis nommé.

Pensez-vous que les futurs gouvernants de nos universités pourront avoir les mains libres avec le Conseil d’Administration instauré ?

Ce n’est pas une nomination sur la base d’appartenance politique au camp du président ou du ministre ou de ci ou de ça. C’est encore les acteurs universitaires qui interviennent. Ce n’est pas la fidélité au gouvernement qui fait désormais nommer le recteur, les vice-recteurs, doyens et chefs d’établissement, ce n’est pas la fidélité au Conseil d’Administration qui les fait nommer. C’est la fidélité à leur propre vision, au projet sur la base duquel ils ont été sélectionnés. Donc, je défends ma vision, je défends mon projet et ceux à qui j’ai parlé savent de quoi il s’agit. Ils savent ce que j’ai défendu pour être sélectionné d’abord et nommé ensuite. Et puis, il y a que le conseil d’administration, chaque année, doit valider le rapport d’activités du recteur et de son équipe et si le recteur qui a été sélectionné, puis nommé par le gouvernement à partir d’un plan stratégique, d’un plan annuel de travail ne respecte pas ce qu’il a promis faire, il sera déclassé. Il sera mal noté, il ne pourra pas faire le travail. Ce ne serait pas les volontés d’un gouvernant, d’un ministre de l’Enseignement supérieur ou d’un président du conseil d’administration, encore moins d’un organe ou d’une autorité de contrôle. C’est ce que j’ai dit et que je vais faire pour développer l’université publique et sur la base duquel j’ai été meilleur par rapport à mes autres concurrents qui m’a valu la place de recteur, de doyen ou de chef d’établissement. C’est à cela que je resterai fidèle et que je vais me déployer sous l’œil vigilant du Conseil d’Administration. C’est par rapport à ça je rends compte annuellement et je suis évalué périodiquement. Donc, le risque même de politisation ou de déplacer le pion des mandants vers les gouvernants n’existe pas puisque dans tous les cas, c’est le gouvernement qui finit toujours par nommer même en cas d’élection. Par le passé, quand on finit les élections on rend compte et c’est le gouvernement qui nomme en Conseil des ministres. Donc à partir de ce moment, le point final, est qu’il y a toujours nomination. Mais d’un côté, ce sont les élections brutes, pour lesquelles le meilleur, celui qui a le plus de popularité gagne. Nous sommes dans du populisme pur et dur. Ici, nous sommes dans la compétence pour le développement.

Vos explications ne semblent pas convaincre certains de vos collègues qui appellent au boycott. Que leur répondez-vous ?

Je ne suis pas le gouvernement qui est le propriétaire des universités publiques, mais je sais qu’en tant qu’employeur, en tant que propriétaire des universités publiques, c’est à l’employeur de définir les meilleures conditions pour une gouvernance surtout que ce gouvernement a déjà permis un mode qui a montré ses limites, ses travers. Le problème n’est donc pas à ce niveau pour ceux qui parlent de boycott. Ce n’est pas au conseil d’administration de mettre en place le plan stratégique ; c’est au recteur de défendre son plan vis-à-vis de la vision qu’il a du développement de l’université et le Conseil d’Administration est là pour accompagner cela. L’université reste et demeure une structure citoyenne et en tant que structure citoyenne, elle évolue et ses acteurs évoluent pour accomplir trois missions essentielles : l’enseignement, la recherche, les services à la communauté. Que chacun reste droit dans ses bottes.

Réalisation : Romuald D. LOGBO & Murielle TOKLO (Stg)

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