Pour avoir appris à épargner tôt : Des modèles de réussite content... - Journal Educ'Action

Pour avoir appris à épargner tôt : Des modèles de réussite content…

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Mettre de l’argent de côté est un choix. Un choix que de nombreux apprenants ont fait depuis les classes. Aujourd’hui, ces petits oiseaux sont devenus grands et cette habitude qu’ils ont prise dans l’enfance a accouché de nombreux projets et initiatives. Après les trois (03) premiers numéros, cette dernière parution sur l’éducation financière tend le micro à ceux qui en ont fait l’expérience. Ils reviennent ici sur leurs parcours, leurs réalisations, leurs difficultés, le regard que les autres ont porté sur eux et ce qu’ils pensent du comportement actuel des apprenants et des jeunes en matière d’épargne.

Le teint clair, la démarche calme et sereine, la voix grave et basse, Antoine Djidonou est un penseur. Féru de mathématique et de Sciences Physiques, il est désormais enseignant de Physique-Chimie et Technologie dans les lycées et collèges. Moulé dans les sciences, sa prestance révèle une attitude pensive. En tee-shirt bleu posé sur un jean, il accepte, pour la première fois, de s’exprimer face à un micro. Dans une autre vie, il est tradi-patricien depuis les bancs, un maître dans l’usage des feuilles pour soigner les maladies. Ce sont les mêmes feuilles qui lui ont ouvert l’esprit de l’entrepreneuriat.
Comme lui, Séraphine Akogbéto est enseignante dans les écoles primaires. Son expérience a commencé dans le même milieu. Aujourd’hui elle cumule sa passion et son emploi pour être une femme épanouie. Le teint clair et les formes généreuses en bonne africaine, elle raconte aussi son histoire.

Le tradi-praticien scolaire

« Après un cours primaire interrompu en classe de CM1 en 1998, j’ai repris les études en 2006. J’étais resté chez mon beau-père à Godomey. C’était un grand féticheur. Nous avons appris à utiliser les feuilles, le Fâ et le reste auprès de lui. On vous apprend tout et c’est à vous-même de choisir le bien ou le mal ». C’est ainsi que débute l’histoire ‘‘compliquée’’ de Antoine Djidonou, comme il le dit lui-même. Avec la reprise des classes, il commence à mettre de l’argent de côté. « C’est 100 francs que je prenais pour aller à l’école. Je commençais déjà à cotiser 25 francs par ici, 50 francs par là », se rappelle Antoine, car, il a toujours eu un rêve : acheter des parcelles. Sa fidélité dans les petites choses lui ouvre les portes des grandes choses par des circonstances hasardeuses. En effet, c’est en classe de 4e qu’il achète sa première parcelle grâce à ses talents de tradi-patricien. « En classe de 4e, les amis me mettaient la pression pour que je les aide dans leurs activités pas très ‘‘catholiques’’. Je ne m’intéressais vraiment pas à eux. Mon objectif était d’être le premier de la classe et de me battre à chaque instant. Avec tous les harcèlements, pour être en paix, j’ai fini par donner quelques feuilles à un ami avec des incantations. Il a utilisé les feuilles comme je l’ai dit et cela a marché. Quelques jours après, il m’a remis 800.000 francs cfa. Cet argent a servi à acheter des parcelles », raconte Antoine Djidonou, la voix encore nostalgique. Son talent désormais confirmé, il décide de s’investir dans l’usage des feuilles pour le bien de son entourage proche. Il prépare les tisanes pour aider les malades les plus proches de lui. Lorsqu’ils sont satisfaits, c’est volontairement qu’ils lui offrent quelques billets qu’il continue de cotiser tout en étant sur les bancs. La réussite de ce jeune père de famille tient à deux mots : vision et discipline. « Mon ambition a toujours été de payer des parcelles. Lorsque je dis que telle somme va servir à faire telle chose, cela va effectivement servir à cela. A moins qu’il y ait un souci de santé, rien ne viendra modifier le plan car, mon plus grand souci a toujours été comment faire pour évoluer », clame le jeune homme d’une voix d’autorité. Tout ne s’arrête pas aux parcelles. Antoine est aussi un assoiffé de savoir. « Je faisais des photocopies avec mon argent, j’achetais des livres avec mon argent. En dehors de ma volonté d’acheter des parcelles, il y a des livres que j’aime particulièrement. Vu que les parents refuseraient certainement d’acheter ces livres car, ils ne sont pas pris en compte dans la liste des fournitures », affirme-t-il.
Toujours sur les bancs, ils s’associent avec son petit frère et un ami, pour développer leurs premiers produits : une tisane qui soigne l’hyper et l’hypotension. Le succès du produit leur rempli les poches et attire, au passage, la convoitise des aînés. Stupéfaits et étonnés de l’efficacité des produits du trio, comme le raconte l’enseignant de PCT, ces aînés font des pieds et des mains pour les décourager, menaces à l’appui. Même si le trio a baissé les bras pour des raisons de sécurité, ils continuent à fournir uniquement leur cercle le plus proche. Pour Séraphine par contre, l’histoire est moins éprouvante.

Gagner en autonomie grâce aux ‘‘toffis’’ et aux ustensiles de cuisine

Jointe au téléphone, la voix joyeuse et charmeuse, Séraphine a conté son histoire avec passion. « Quand j’étais sur les bancs, j’épargnais mon petit-déjeuner. Parallèlement, après les classes, je partais vendre de l’ananas puisque ma maman faisait la médecine traditionnelle et elle vendait également des fruits. Donc, du retour des classes, je vendais de l’ananas. Après la vente, elle me remettait 200 francs CFA si je vends pour 1.000 francs CFA », se rappelle la demoiselle au teint clair. Une fois la graine semée, elle se rappelle avoir fait recours aux services d’un tontinier. En classe de 1re la vente de ‘‘toffi’’ (friandise à base du lait) s’ajoute à son panier d’activités. Ce petit commerce se poursuit en classe de Terminale puis à l’École Normale d’Instituteurs (ENI) qu’elle rejoint pour sa formation d’enseignante. « Je poursuivais ma vente et je faisais également mes ‘‘toffis’’ que je vendais. En temps de pause, je vendais cela à mes camarades. J’ai été à l’ENI où j’ai fini mon cursus professionnel et j’ai fait mon stage de professionnalisation comme cela se doit », souligne l’institutrice. Les exigences du stage et la volonté de bien faire son travail mettent une pause à ses activités. Une fois la formation achevée et le diplôme en poche, elle rejoint la vie professionnelle, fait-elle savoir, en servant dans une école privée où elle exerce actuellement. « Juste après la première année, j’ai commencé à vendre les ustensiles de cuisine en ligne. J’ai créé des groupes de tontines. Je vendais comme cela en ligne et juste après les six (06) premiers mois, j’ai pu épargner un montant un peu raisonnable et j’ai ouvert une boutique. J’ai continué la vente en ligne et je l’ai associé par la suite avec les tontines à carte. Parallèlement comme je partais au boulot, j’ai pris une collaboratrice qui restait à la boutique. J’ai continué ma vente en ligne, j’exerce ma profession comme cela se doit », révèle Séraphine. Elle a fait tout cela dans un seul but : « Ce qui me tenais à cœur, c’est le fait de ne pas être dépendante de quelqu’un. J’aime mon indépendance. J’aime être libre. J’aime explorer mon milieu, j’aime tout ce qui est commerce ».
Tant pour elle que pour Antoine, toutes ces réalisations ne se sont pas faites du jour au lendemain et sans anicroches.

Les freins à l’épargne chez les enfants

« Cotiser de l’argent est quelque chose que beaucoup n’accepte pas. Dans notre culture, quand tu es enfant ou que tu es jeune, quand tu as de l’argent, il faut le remettre aux parents », témoigne Antoine en plongeant dans les moments difficiles de son expérience. Pour son frère et lui, il fallait se cacher pour passer sous les radars des parents et éviter de se faire réprimander. Le visage un peu plus sérieux, il ajoute que cela n’était pas accepté par leurs parents. Maîtrisant parfaitement la langue nationale fongbé, du sud Bénin, il fait revivre certaines expressions significatives : « Je t’ai envoyé uniquement à l’école. Je ne t’ai pas demandé de faire autre chose, ni de faire deux choses à la fois ». Sur ce point particulier de la culture, le jeune enseignant est formel quand au blocage que constitue le fait de ne pas inculquer ces bonnes habitudes aux enfants : « C’est cela qui nous enferme dans cette situation où tout le monde dit qu’il n’y a pas de travail et on se plaint parce que le chômage a pris de l’ampleur. Quelqu’un qui a commencé par de petites choses depuis les bancs se développe facilement. Il faut donner l’occasion aux enfants de développer des aptitudes depuis les bancs. » Cette position culturelle, parentale et de l’entourage n’émousse pas les ardeurs de Antoine et son jeune frère dont il vante, volontiers, les mérites. Pour lui, c’était une étape obligatoire : « Quand vous cotisez, cela fait en sorte que vous grandissez. Vous avez une certaine maturité que les autres n’ont pas.» Séraphine n’a pas connu de pareilles difficultés. Pour elle, les parents n’étaient pas contre, ils ont plutôt été un soutien. « Surtout maman m’a soutenu. Elle était d’accord, c’est elle qui m’encourageait parce que même quand j’allais vendre pour elle, elle me donnait un petit quelque chose pour m’encourager et j’épargnais », confie-t-elle avec une voie joyeuse. En somme, la culture et l’attitude de certains parents sont des freins au développement de l’habitude d’épargner chez l’enfant. Cependant, les parents sont aussi la clé de voûte de l’éducation à l’épargne chez l’apprenant.

Le rôle crucial des parents

« Dès le jeune âge, l’enfant n’a normalement pas le droit de gérer de l’argent lui-même. Il devrait se contenter de ce que lui donne ses parents. Ainsi, dès que l’enfant à un cadeau en liquidité c’est-à-dire quand quelqu’un lui donne de l’argent, il devrait remettre cela à ses parents. Ces derniers lui montrent qu’il faut mettre cela dans une caisse et peut-être au bout d’une période donnée, il aura beaucoup d’argent », soutient Boris Janas Agbessi, auditeur-comptable. Séraphine Akogbéto partage aussi le même avis. Selon elle, les parents peuvent bel et bien aider les enfants à épargner. Pour cela, il suffit juste de leur trouver une petite caisse. « Plutôt que d’acheter des bonbons et biscuits avec les sous que les voisins, les amis, les tantes viennent donner aux enfants, on les éduque autrement. On leur montre le chemin de l’épargne. On leur dit voilà ta caisse, si quelqu’un te donne de l’argent, tu peux mettre cela dedans », soutient l’enseignante du primaire. Ainsi, quand le montant épargné aura atteint une certaine somme, le parent pourra lui acheter un présent afin de le motiver davantage.
Pour l’auditeur-comptable, l’éducation à l’épargne doit commencer à la maison. « C’est dès le bas âge que l’on peut inculquer la culture de l’épargne à un enfant. Cela fait partie de l’éducation à donner aux enfants et apprenants », souligne-t-il.En effet, martèle le spécialiste des questions financières, beaucoup de grandes personnes aujourd’hui ne savent pas épargner, pas parce qu’elles ne gagnent pas beaucoup, pas parce qu’elles n’en ont pas besoin, mais juste parce qu’elles n’ont pas cultivé cela. Pour lui, elles n’en connaissent pas l’utilité. « C’est vrai qu’étant grande personne on peut apprendre à épargner mais c’est encore mieux si cela fait partie de notre culture », fini par ajouter le spécialiste. Rigoureux par habitude, Antoine estime qu’il est important de donner aux enfants la chance de choisir quelque chose qu’ils vont faire librement. Face à cette situation, il est important de prodiguer des conseils aux jeunes sur l’épargne.

Conseils aux jeunes pour les emmener à cotiser

Aujourd’hui, le comportement des apprenants, tant élèves qu’étudiants, face à l’argent, n’est pas du goût des trois(03) acteurs. Ils estiment que leurs jeunes frères et sœurs gaspillent un précieux temps qu’ils peuvent utiliser pour se construire et faire autre chose. « Aujourd’hui, très peu de jeunes ont le sens de l’épargne. Depuis l’école, l’enfant a la capacité de vendre quelque chose et de faire des économies. Malheureusement, les enfants restent à la maison pour regarder la télé, dormir et s’amuser. On ne refuse pas à l’enfant de s’amuser mais lorsqu’il en fait trop, cela détruit même son intelligence », s’indigne Antoine Djidonou, enseignant de Physique-Chimie et Technologie dans les lycées et collèges. Comme il l’a déjà souligné, le fait de ne pas épargner enferme enfants et adultes dans la paresse et ne participe pas au développement de l’esprit d’initiative. « L’épargne chez les enfants et les jeunes est à encourager. Cette pratique permet aux enfants et aux jeunes d’avoir la culture de ne pas tout consommer. En économie, on dit que ‘‘revenu = consommation + épargne’’ et si dès le bas âge l’enfant ou le jeune apprend à faire de l’épargne et il lui serait plus facile de gérer ses revenus quand il sera grand ou déjà d’entreprendre quelque chose au plus tôt », révèle l’auditeur-comptable. Il poursuit en ajoutant que c’est alors que petit à petit l’enfant ou l’apprenant s’habitue à économiser, prend le goût d’épargner sachant qu’il pourra faire bon usage de son argent quand il en aura beaucoup. A son tour, Séraphine Akogbéto témoigne : « Après cette expérience, je pense que c’est toujours bien d’épargner. Les jeunes doivent épargner. Moi j’ai commencé à épargner très jeune, je n’avais pas encore fermé mes 18 ans. C’est depuis la sixième que j’avais commencé à vendre. »
Antoine Djidonou se veut aussi pragmatique.

Antoine Djidonou

Exemple à l’appui, il montre comment il est important pour les parents d’aider leurs enfants à développer ces bonnes habitudes. S’adressant aux jeunes, il conseille de travailler de façon rigoureuse car cela va leur permettre de faire des économies de temps et de se construire à partir d’une vision claire de leur avenir. « Ainsi, vous avez le temps de vous amuser et de faire de petites choses qui peuvent vous rapporter de l’argent. J’avais très peu d’amis parce que nous n’avions pas les mêmes visions. Les autres disent que vous travaillez un peu, vous devez vous amusez un peu, courir après les filles. Ce n’est pas cela ma vision », souligne-t-il. Pour ceux qui pensent que l’école est une fin en soi, Antoine conseille de vite descendre des nuages et de voir les choses autrement. « Ce n’est pas seulement l’école qui donne à manger. Les parents doivent comprendre cela. Si c’était le cas, il n’y aurait pas de chômage », informe-t-il avant d’ajouter : « L’école nous permet de développer notre intelligence d’une autre façon. Celui qui est allé à l’école et qui fait un métier a un meilleur rendement que celui qui fait le métier sans être allé à l’école. Il faut qu’on revienne à ses choses, sinon les parents vont dépenser des millions pour l’école des enfants mais cela ne va rien donner. » Preuve à l’appui, il raconte une histoire contemporaine d’un amis. « J’ai un ami qui est aujourd’hui docteur dans l’une des grandes pharmacies d’Abomey-Calavi et qui est en même temps menuisier. Il a commencé depuis l’école primaire avec son oncle. Il réalise des meubles et il les met sur son statut Whatsapp. »
Les parents sont désormais invités à prendre leur bâton de pèlerin pour accompagner leurs enfants dans la saine habitude d’épargner de l’argent à leur rythme.

La Rédaction

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