Piercings en milieu scolaire : Quand les élèves filles s’exposent

Les êtres humains sont différents. Chez les jeunes filles et garçons, le piercing est devenu le parfait instrument visible de cette différence. Nombril, lèvres, sourcils, langue et bien plus souvent le nez et le pavillon de l’oreille sont les porteurs de ces différents objets utilisés pour le piercing. Il n’est pas rare donc d’apercevoir dans les établissements secondaires et autres lieux d’apprentissage, des apprenants se livrer à la pratique du piercing. Une situation qui ne semble pas retenir les attentions mais qui, loin d’être criarde, ne reste pas sans conséquences sur les élèves surtout filles et leurs études. Lisez !

«La majorité de mes camarades le font. Cela me plaît aussi quand je vois mes camarades le faire ». C’est ici, le témoignage d’Adénikè (prénom attribué), élève fille en classe de 1ère B au CEG Dantokpa, l’un des plus grands Collèges d’Enseignement Général (CEG) de Cotonou, au Bénin. Adénikè, jeune élève âgée de 16 ans, s’est percée le nez depuis un (01) an déjà, donc à l’âge de 15 ans. Le piercing, en réalité, n’est rien d’autre que le fait de percer certaines parties du corps que l’on juge approprié selon ses centres d’intérêt, afin d’y mettre des bijoux. Une pratique qui n’est pas sans effets. Au Bénin, la pratique du piercing se fait, de plus en plus, visible tant au niveau des femmes que chez les hommes. Cependant, si certaines femmes peuvent s’y adonner en raison de leur statut social ou de leurs activités professionnelles, il est opportun de se demander dans quelle logique des jeunes filles, surtout des élèves, peuvent se lancer sur cette voie.

Piercing de la langue

Avant cela, il convient d’abord d’apprendre davantage sur ce que pense la société béninoise du piercing. Pour Dr Bruno Montcho, sociologue de la débrouille et de la déviance, maître-assistant des universités membres du Conseil Africain et Malgache pour l’Enseignement Supérieur (CAMES), enseignant-chercheur au Département de Socio-anthropologie à la Faculté des Sciences Humaines et Sociales (FASHS) de l’Université d’Abomey-Calavi (UAC), le piercing constitue « un choc pour ceux qui quittent le milieu rural et c’est également un choc pour ceux qui sont dans le milieu urbain. Pour ces acteurs, cela sort de l’ordinaire. Ce sont des éléments importés et qui ne sont pas ancrés dans nos cultures. Ce n’est pas ce qui est fait de façon naturelle et si cela arrive ou si cela devient une réalité, ce n’est que de l’import, c’est-à-dire des éléments que nous avons pris de l’extérieur ». Ainsi, les piercings, loin d’être des éléments de la culture béninoise, ne sont que des pratiques importées, ceci dans une perspective de suivisme. La jeune Adénikè n’a pas manqué d’ajouter qu’à chaque fois qu’elle voit une personne se percer le nez, elle trouve que c’est pour la mode et le plaisir. La preuve, ajoute l’apprenante, « certaines de mes amies me demandent de leur percer le nez ». Ces propos sont appuyés par le sociologue Bruno Montcho pour qui, ces pratiques ne sont qu’une « imitation ».
Pour d’autres jeunes élèves aux oreilles percées, rencontrées dans le même établissement, les raisons de se percer semblent anodines vu le long moment de silence observé après que la question leur ait été posée. Sourires timides, elles se jettent des regards étonnés comme pour dire « il n’y a pas de raison particulière ». Du côté des professionnels tatoueurs et perceurs, les motifs ne manquent pas. « Lorsque je demande à quelques-unes, elles disent que les piercings les rendent belles et que cela attire les regards. Certaines sont des artistes, d’autres sont passionnées de tout ce qui est chic », a fait savoir le promoteur du centre de tatouage et de piercings «Excellence Beauté», rencontré au marché de Cococodji, de son vrai nom Patrick Agbessadji.
Entre curiosité, suivisme et volonté de se faire belle, les raisons qui poussent les jeunes filles surtout apprenantes à choisir de se percer certaines parties du corps peuvent être autres. C’est le cas de celles qui évoquent des motifs liés à la religion, comme Adénikè.

Adénikè (prénom attibué), élève au CEG Dantokpa
qui s’est auto-percé le nez

Le point de vue de la religion

Izi-Chérif Inoussa, Imam de la mosquée centrale de Cococodji

La principale raison pour laquelle Adénikè a fait un piercing à son nez est le plaisir de voir ses amies aux parties corporelles percées et parées de bijoux. A côté de cela, elle brandit aussi l’étendard de sa religion, l’islam, pour expliquer son choix. « Souvent les musulmans le font. Plusieurs de mes tantes aussi l’ont fait. Un jour, on m’a dit qu’une fille musulmane doit percer le nez pour mieux attirer son mari dans la chambre, afin que ce dernier n’aille pas regarder dehors », a-t-elle précisé, se référant à un dicton très prisé dans sa religion.
A propos, l’imam de la mosquée centrale de Cococodji, Izi-Chérif Inoussa répond : « Il est bien vrai que les femmes musulmanes se percent les oreilles, des parties du corps afin d’y mettre des bijoux pour se faire belle. Seulement, la religion musulmane n’a jamais dit, ni interdit qu’on mette des boucles sur le corps ou n’importe où », renseigne l’Imam qui martèle que la religion recommande aux jeunes filles de se faire belles. A l’en croire, l’islam va jusqu’à dire que même au cours du baptême de la jeune fille, le baptême du huitième jour, on peut raser les garçons mais la petite fille peut simplement se voir couper les cheveux parce qu’une fille doit être toujours belle. « Ce sont des choses qui ne sont pas rattachées à une religion. C’est plutôt des pratiques qui sont rattachées à des coutumes. Tout ce que je sais, c’est qu’une femme doit se faire belle pour attirer son mari », précise-t-il. Une logique dans laquelle s’inscrit également Rachidatou Orou-Bagou, directrice du CEG Dantokpa. « Dans la religion hindou, il y a des piercings. Cela fait partie de la toilette de la femme et de certaines religions Hindou. Cependant, le monde étant devenu un village planétaire, il y a des pratiques qui se vulgarisent et inspirent certaines personnes. Moi je suis de religion musulmane et ce ne sont pas des choses que nous aimons trop », a expliqué la directrice avant de rester ébahie face à la déclaration d’Adénikè qui plus haut a fait comprendre que le piercing occupe une importante place dans l’Islam. Perplexe devant les déclarations de la jeune fille, la cheffe d’établissement continue ses explications pour mieux se faire comprendre. « Dans la religion musulmane, la femme n’est pas exposée. Lorsqu’elle est exposée, c’est qu’elle est déjà titularisée très tôt. Elle connaît son mari et tout le monde connaît son mari dans la famille. Même si elle se fait désirer, c’est pour son mari. Toutes ses parures, c’est dans la religion musulmane que la femme est beaucoup plus vêtue d’or, l’or que son mari lui offre. Dans les harems, elles sont couvertes d’or de la tête jusqu’aux pieds, un peu partout, dans les oreilles, les bras. Elles sont chargées d’or et c’est l’homme qui offre cet or. Elle n’existe que pour son mari. Je ne dis pas que c’est interdit dans la religion musulmane. Mais si c’est fait, c’est exclusivement pour que le regard de son mari se pose sur elle. Ce n’est pas fait pour les autres regards », a longuement développé la directrice du CEG Dantokpa.
Bruno Montcho, sociologue, va, cependant, présenter d’autres facteurs. Pour lui, les femmes agissent parfois, non pas parce qu’elles ont envie de le faire, mais parce qu’elles constatent que c’est ce que leur partenaire aime ou apprécie de façon consciente ou inconsciente. Donc, elles se repositionnent pour pouvoir faire plaisir à celui avec qui elles sont. Par conséquent, elles peuvent adopter des principes et des aptitudes qui ne sont pas réellement ce qui est de leur éducation originelle.
Face à cette situation qui sort de l’ordinaire, à côté du silence de la religion sur le sujet, il importe de questionner la responsabilité parentale.

La responsabilité parentale

Pour Bruno Montcho, faire les piercings tout en étant sur les bancs de l’école, c’est travestir tout ce qui est valeur éducative ; c’est méconnaître la société dans laquelle nous vivons et la source de tout cela, c’est la liberté au regard des droits de l’Homme qui est importée et qui nous est imposée. Il est ainsi « inadmissible qu’on accepte des élèves avec des piercings dans nos écoles parce que c’est le lieu du formatage de l’Etre, et si déjà à ce niveau, l’élève est dans les éléments déviants et qu’il adopte des comportements déviants, cela n’augure pas un mieux-être de la société. Cela sous-entend que les parents l’ont permis. Il faut s’interroger sur les valeurs morales que ces parents ont transmises à leurs enfants », a martelé le sociologue.

Piercing tragus de l’oreille

Par ailleurs, il estime que la liberté dont bénéficient certains enfants du fait du statut financièrement élevé de leurs parents peut conduire certains d’entre eux à la dérive. Ils commencent à mener une vie au-dessus de leurs moyens. Il poursuite que : « Si demain, on retrouve ces enfants dans des braquages et autres dérives, ce n’est pas parce qu’ils ont commencé à ce moment-là, mais c’est parce qu’ils ont été habitués à des situations, à des niveaux de vie qui les dépassent ou bien ils ont appartenu à des groupes sociaux qui, à un certain moment, leur imposent des habitudes données avant de pouvoir obtenir certaines choses ».
De même, renseigne Dr Bruno Montcho, l’éducation de la rue supplante parfois celle de la famille, et quand l’enfant appartient à des groupes sociaux qui lui impriment une autre façon de faire et que ce dernier n’est pas mentalement fort, il risque de tomber dans des pièges, dans les travers. Ces enfants, a-t-il expliqué, « adoptent les principes sans savoir si c’est ce qu’ils veulent réellement ».
Le milieu scolaire étant un lieu d’apprentissage et de construction de l’Homme, il est approprié de voir des conséquences de pareilles pratiques sur les apprenants, notamment les filles.

Impacts sur la personnalité et déconvenues sur le plan scolaire

Pour toute personne ordinaire ou jeune élève en particulier, selon Dr Bruno Montcho, il importe de comprendre que : « lorsque vous voyez des boucles d’oreilles qui se retrouvent au niveau du nez, cela pose un problème. Est-ce que c’est boucle nez ou bien c’est boucle d’oreilles ? Alors que le nom originel, c’est bien boucle d’oreilles. Donc, si cela se retrouve dans un espace qui ne devrait pas être le sien, on se demande alors pourquoi ? Qui est cette personne ? On se rend compte que cette personne n’est pas comme nous, n’est pas soi et est différent de soi et, peut-être est l’autre. Il y en a qui percent le nez, les sourcils et pour parachever le tout, elles mettent les chaînes aux pieds », a-t-il fait savoir avant d’ajouter que ces différents éléments ont leurs explications. « La signification, c’est que quand vous avez les chaînes au pied, cela veut dire que vous êtes libre, vous n’êtes pas en relation. Une femme mariée ne peut pas faire cela. Cela suppose que vous êtes une femme avec qui on peut faire tout, qui est prête à tout. Quand vous faites un tour dans les espaces des professionnels de sexe, vous allez constater que la plupart en mettent », a souligné le spécialiste de l’observation de la société, avant de revenir à la question du piercing. En ce qui concerne les piercings, ce n’est pas forcément la même chose, continue le chercheur, avant d’ajouter que : « c’est pour montrer une différenciation, mais pas forcément pour dire que vous pouvez faire de moi ce que vous voulez. Quand on observe les catégories de personnes qui les mettent, on se rend compte que cela se rejoint ».
Les élèves filles sont d’autant plus exposées, selon Rachidatou Orou-Bagou, directrice du CEG Dantokpa qui, inquiète, martèle : « au niveau des femmes, cela aguiche la femme et attire les regards parce qu’on est curieux de bien voir les visages. En essayant de dévisager, on peut être attiré par d’autres traits de la personne. Donc, cela expose la fille ou la femme qui le fait et normalement à l’école, cela ne devrait pas être des pratiques recommandables ». Aussi, pense-t-elle que ce sont des éléments qui peuvent aiguiser la libido, mettre les élèves filles en danger et les exposer à la déperdition scolaire. « C’est une pratique qui peut facilement faire glisser une fille dans la prostitution parce que plusieurs hommes vont commencer à la désirer et si elle ne sait pas se tenir, elle va prendre les fausses déclarations pour des choses vraies, ou bien avec le pouvoir de l’argent, ils vont la séduire et obtenir d’elle ce qu’ils veulent. Il se peut que ces hommes aient des maladies. Il y a la pandémie du Sida qui sévit, les gens ne le révèlent pas, mais ils l’ont bel et bien. Avec les antirétroviraux, ils n’ont pas l’aspect, l’apparence d’une personne malade », renseigne davantage la directrice.
Les piercings exposent les apprenants, notamment les filles de diverses façons, ce qui constitue un danger pour leur engagement à s’investir dans le travail scolaire. Cependant, qu’en est-il pour leur santé et de la réponse que la communauté éducative apporte à cette pratique. Nous y reviendrons dans la prochaine publication.

Gloria ADJIVESSODE

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