Infrastructures éducatives au Bénin : Enseignants, apprenants et parents d’élèves vivent le martyre - Journal Educ'Action

Infrastructures éducatives au Bénin : Enseignants, apprenants et parents d’élèves vivent le martyre

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Ecoles sans clôtures et sans point d’eau, des salles de classes sans électricité, des écoles dans un état de délabrement avancé, des amphithéâtres avec défaut de mobiliers… bref, l’addition est amère suscitant ainsi témoignages et interrogations dans le rang des acteurs. Educ’Action, fidèle à sa thématique du mois consacré à l’état des lieux des infrastructures scolaires et universitaires, est retourné dans les écoles et amphithéâtres. Objectif, recueillir les difficultés des acteurs. La moisson, c’est dans ce deuxième numéro du mois.

Il est 11 heures ce mercredi 02 mars 2022. Nous sommes à l’Ecole Primaire Publique Aïmevo. Elle est logée dans la région pédagogique N°2, précisément dans l’arrondissement de Godomey. Le bruit des moteurs de motocycles et de véhicules se fait entendre dans les deux classes de cette école, déconcentrant ainsi enseignants et écoliers. C’est une école qui n’a pas encore reçu la visite pédagogique d’un conseiller pédagogique ni du chef de la région pédagogique selon les propos recueillis sur le terrain. Et pour cause, l’espace sur lequel est construite cette école est litigieux. « L’école a été créée dans une situation où le domaine est revendiqué, d’une part, par les agents de la Société de Gestion des Déchets et de la Salubrité Urbaine du Grand Nokoué (SGDS GN) et la communauté, d’autre part. L’espace était réservé pour la construction d’une école, mais la SGDS GN aurait reçu l’agrément pour s’installer ici. Comme nous avons besoin d’une école dans le quartier, nous nous sommes arrangés pour construire celle-ci afin de leur arracher l’espace », témoigne Samad Ahindé, vice-président de l’Association des parents d’élèves de l’EPP Aïmevo. Les difficultés rencontrées dans cette école par ses acteurs sont considérables.

EPP Aïmevo : guerre de leadership et difficile satisfaction des besoins

Samad Ahindé

Les agents de la SGDS GN se réclament propriétaire de l’espace pendant que l’APE et l’école revendiquent également le lieu. Ainsi, ces agents de la SGDS GN jettent sans vergogne les ordures dans la cour. « Les enfants ne peuvent pas rester avec les ordures. Si c’était un collège, on allait comprendre. C’est pourquoi nous avons couru pour construire les salles avec des matériaux précaires. Ce sont nos propres moyens. Sinon, tous les papiers sont déposés au ministère pour avoir l’agrément. Nous devons avoir l’agrément avant la construction par l’Etat en matériaux définitifs », fait savoir le vice-président de l’APE pour montrer combien le besoin en éducation des enfants du quartier Aïmevo est préoccupant. Par ailleurs, ajoute-t-il : « Au début, ce n’était pas bien parce qu’ils exploitent le territoire comme ils veulent puisqu’ils disent que c’est leur territoire. Ils peuvent garer. Ils peuvent faire tout. Ils peuvent décharger les ordures n’importe où ». Au moment où les reporters de Educ’Action réalisaient l’interview avec le vice-président, un camion s’est immobilisé dans la cour avec une forte musique. Automatiquement les apprenants de la classe de CI ont commencé à chanter en chœur. Tout ceci parce que l’école est non-clôturée. « Tout à l’heure, un camion vient de garer dans la cour de l’école. Il jouait la musique aisément. C’est cette situation que je gère chaque fois ici en leur notifiant qu’il y a une école. C’est devenu une habitude pour eux », se désole Samad Ahindé, vice-président de l’APE.
En classe, visiblement occupé par le suivi de ses apprenants, Wenceslas Houègbèlo, instituteur en charge de la classe de CI à l’EPP Aïmevo ne s’en revient pas des conditions d’apprentissage dans cette école. Habillé d’une tenue locale communément appelée ‘‘bohoumba’’, l’instituteur confie, d’un air épuisé : « L’école est nouvellement créée. Et c’est suite à une situation qu’on s’est précipité pour la créer afin de soulager les peines des riverains. Nous n’avons pas de latrines, de points d’eau ni d’électricité. Notre cloche que nous plaçons chaque fois, les gens viennent voler. Les enfants font les besoins à l’air libre à côté des herbes. Il y a une concession à côté que nous, enseignants sollicitons avec l’aide des propriétaires pour satisfaire nos besoins. Concernant la pluie, nous cessons les activités pédagogiques quand elle commence ». Au début, informe-t-il, j’avais jusqu’à 54 apprenants dans ma classe. Mais, précise-t-il, en raison des difficultés, les enfants ne viennent plus. Difficultés que partage le vice-président de l’APE avant de tabler sur la qualité de la cour de l’école et la source de rémunération de ses instituteurs. « Nous sommes entourés de petites herbes. Chaque fois, on les sarcle et elles poussent. Nous n’avons pas de dossiers parce que c’est une école qui vient d’être créée. En plus, les maîtres sont payés par la communauté. Ce sont les parents d’élèves qui cotisent de l’argent pour payer les instituteurs. Il faut dire que nous n’avons pas de toilette aussi. C’est difficile », lâche le vice-président, Samad Ahindé. Les bonnes dames ne sont pas bien loties. A la sortie de la récréation, les élèves reviennent en classe. « L’autre chose, ce sont les bonnes dames qui n’ont pas de toits. Quand les élèves sortent pour la récréation, il faut qu’il y ait au moins de l’espace pour s’asseoir et manger. Même quand il pleut et qu’ils achètent, ils reviennent dans les classes pour manger. Quand la pluie commence, les enfants sont regroupés au milieu. Et après la pluie, plusieurs tables-bancs sont mouillés », confie le représentant des parents d’élèves avant de souligner qu’ils se sont remontés contre la cohabitation des élèves avec les ordures ménagers. Après l’EPP Aïmevo, les reporters de Educ’Action ont rallié le Collège d’Enseignement Général Le Nokoué et un autre dans l’Atlantique pour le même exercice.

Des manques de tables-bancs soulevés par les apprenants au CEG Le Nokoué

La matinée de ce jeudi 03 mars 2022 est très mouvementée pour le personnel de l’administration du Collège d’Enseignement Général (CEG) Le Nokoué. Il est 10 heures passées de quelques minutes. Louis Dochamou, directeur du collège et Praxède Tonoukouin, censeur adjointe font le tour des salles de classes d’examen, précisément les classes de terminale. Cet exercice entre dans le cadre d’un contrôle indispensable pour ces classes d’examen. Le censeur Christophe Atchodo semble lui aussi, très surchargé de son côté. Assis devant son ordinateur dans son bureau, il ne le cache pas d’ailleurs lorsqu’il reçoit l’équipe de Educ’Action. « C’est demain, le dernier délai pour le dépôt des dossiers de l’examen du BEPC. Les surveillants généraux sont partis et on a rejeté des dossiers, il y a des choses à revoir et nous y sommes. En plus de tout ça, je travaille aussi sur le bulletin de notes des élèves. Le ministère nous met la pression parce qu’il y a un délai pour que les notes soient sur la plateforme EducMaster », a-t-il listé comme empêchement pour justifier son indisponibilité à se prêter aux questions de Educ’Action sur les infrastructures au sein de leur établissement. Le dépôt de dossiers pour l’examen du BEPC est une raison suffisante évoquée également par les quelques surveillants généraux rencontrés dans le collège.
Néanmoins, les apprenants n’ont pas manqué de se prononcer sur la question relative aux infrastructures dans leur collège. Quelques-uns, d’entre eux, ont exposé les difficultés qu’ils rencontrent en matière de salles de classes et de mobiliers au sein de leur établissement. « Nous n’avons pas de classes fixes. En une semaine, nous faisons les cours dans différentes classes. Et il y a certaines salles qui sont sans lumière. C’est compliqué parfois si on doit faire des cours jusqu’à 19 heures », déplore l’élève Gabin de la classe de 5e. Si le système de classes volantes ne déplait pas à Sholla, élève dans le même collège, le fait de devoir trainer des tables-bancs lui pose problème. « On n’a pas de problème de salles de classes parce qu’on trouve toujours des salles dans lesquelles faire cours. Mais le problème, c’est plutôt les tables-bancs. A chaque fois, on doit chercher des tables dans d’autres salles. Et si la salle est à l’étage, on est parfois obligé de monter les escaliers pour trouver des tables », a-t-il expliqué. Pour certains, le manque de table-bancs se justifie d’une part, par l’effectif élevé des apprenants et, d’autres part, par le fait que des apprenants grimpent sur ces dernières pour se livrer à divers jeux. Dans un autre collège où l’équipe de reportage s’est rendue dans le département de l’Atlantique, l’absence du directeur a constitué un blocage pour le travail de l’équipe. « Ce n’est pas à travers les organes de presse que les autorités sauront qu’il y a des besoins en infrastructures dans les écoles. Ils le savent bien mais… », a fini par laisser entendre un membre du personnel de l’administration sans prêter attention à l’équipe. Cap est mis sur la première université publique du Bénin. Il s’agit de l’Université d’Abomey-Calavi.

Chute inopinée des étudiants, difficultés à prendre note en Amphi A 500

Table et banc détruits à l’université

Des sièges peu confortables qui occasionnent la chute brusque des étudiants en plein cours, des supports de tables peu commodes qui empêchent les étudiants de mieux prendre note, des haut-parleurs hors d’usage pour ne citer que celles-là, sont autant de difficultés relevées au niveau de l’amphithéâtre A 500.
Face à ces problèmes relevés au niveau de l’amphi A 500, les étudiants habitués à y faire cours, ne manquent pas de se plaindre et d’évoquer leur mal être. Pour Jean Nagassi, étudiant en 3e année de licence en économie à la Faculté des Sciences Economiques et de Gestion (FASEG), rencontré en A 500 et qui étudie assis sur les sièges de cet amphi, « la plupart du temps, lorsque nous sommes au cours, de façon inopinée, vous entendez un bruit qui n’est rien d’autre que celui d’un étudiant qui vient de tomber de son siège puisque les sièges ne sont pas solides, et cela perturbe les cours ». C’est la réalité que vivent les étudiants habitués à suivre les cours dans cet amphi comme l’évoque le jeune adolescent noir de teint et de taille moyenne. Les sièges en effet, positionnés en A 500, sont visiblement dépourvus d’un support qui les soutient en dessous et ne sont maintenus que par des objets métalliques aux deux extrémités. Lesquels sont directement rattachés au mobilier. Hormis cela, évoque le jeune étudiant vêtu d’un tee-shirt blanc aux manches courtes, les tables positionnées sont visiblement penchées et tournées vers le bas. Jean Nagassi témoigne en effet : « Ecrire, pose problème. Nous sommes obligés de poser nos cahiers sur nos affaires pour bien écrire. Nous n’avons pas la possibilité de bien poser nos affaires puisqu’il n’y a pas de places lorsque nous sommes agglutinés sur un même banc ». Le constat est le même dans la salle E1 de l’UAC.

Suivre les cours est un calvaire en Salle E1

L’amphithéâtre A 500 n’est pas le seul à l’UAC dont les infrastructures sont dans cet état peu commode. Un spectacle de mobiliers dessus-dessous, pas moins d’une vingtaine, les uns couchés sur les autres, des pavés placés çà et là en guise de siège ainsi que d’autres mobiliers totalement dépiécés. C’est le constat fait dans la salle E1 du bâtiment E situé à quelques mètres de l’amphithéâtre UEMOA et non loin de l’amphi Idriss Deby Itno. Dans cette atmosphère, Maurice Ahéhéhinnou, étudiant en 3e année dans la filière Entrepreneuriat et Gestion des Petites et Moyennes Entreprises (EGPME) fait cours chaque jour. Pour cet étudiant rencontré et occupé à apprendre dans la même salle, « nous avons constaté qu’il y a assez de dégâts au niveau des tables-bancs. Pendant que le professeur fait son cours, les étudiants n’arrivent pas à entendre ce qu’il dit puisqu’il faut constamment se déplacer. L’autre problème est celui des brasseurs. Lorsqu’ils fonctionnent, ils émettent des bruits qui perturbent le bon déroulement des cours ». Egrenant les difficultés liées à cette salle, il ajoute : « Nos lampes également ont des problèmes à s’allumer, précisément celles qui sont au-dessus de l’emplacement du professeur. Utiliser ces mobiliers, nous rend la tâche difficile pour écrire puisque nous ne faisons que nous déplacer. »
En effet, comme le souligne le jeune étudiant au teint noir, la salle E1 compte dix-huit (18) ampoules dont deux (02) non-fonctionnelles et au-dessus de l’emplacement prévu pour l’enseignant. Armelle Atcha est étudiante en 1re année de Chimie Biologie Géologie (CBG) à la Faculté des Sciences et Techniques (FAST) de l’UAC. Cette dernière et ses camarades ont fait une fois le cours en salle E1, par défaut de salle. Mais pour elle, cette première expérience est bien aussi la dernière. L’étudiante évoque toutes les difficultés rencontrées. « Nous avions fait cours dans cet amphi une seule fois. Ce que j’ai pu remarquer est qu’il y avait un manque de mobiliers. Les tables et les chaises n’étaient pas en bon état. On éprouvait aussi des difficultés à s’asseoir et à être à l’aise. Etant assise, on ne pouvait pas poser les mains sur la table et bien écrire. Des fois, certains se sont assis sur les sièges sans avoir de tables. Lorsque ce sont sur les briques que tu trouves une place, la table est plus haute et l’étudiant en bas », explique la jeune adolescente vêtue d’une robe longue en pagne fleuri. Encore, poursuit-t-elle : « Les sièges sont de telle sorte que quand tu te lèves, ils se rabattent automatiquement. Lorsque tu es un peu distrait et que tu ne fais pas attention, en voulant t’asseoir, tu te retrouves dans le vide. Tout cela nous a dérangés. C’est pour cette raison que nous avons décidé de ne plus faire cours dans cette salle ». La prochaine parution fera le lit aux normes requises en matière d’infrastructures et de mobiliers scolaires et universitaires.

La Rédaction

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