Entretien exclusif avec le Prof Albert Bienvenue Akoha, promoteur du Conservatoire de Danses Cérémonielles et Royales d’Abomey : « L’école qui n’enseigne pas les langues béninoises, enseigne l’extraversion culturelle » - Journal Educ'Action

Entretien exclusif avec le Prof Albert Bienvenue Akoha, promoteur du Conservatoire de Danses Cérémonielles et Royales d’Abomey : « L’école qui n’enseigne pas les langues béninoises, enseigne l’extraversion culturelle »

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La question de la promotion et surtout de l’enseignement des langues nationales dans le système éducatif formel préoccupe à plus d’un titre le professeur d’université et acteur culturel Albert Bienvenue Akoha. A travers cet entretien exclusif, il nous parle des motivations réelles de la création du Conservatoire de Danses Cérémonielles et Royales d’Abomey.

Educ’Action : Professeur, on vous connaît homme de culture. Que doit-on retenir de plus ?
Professeur Akoha : (Sourire) Mon nom est Albert Bienvenue Akoha. Je suis professeur titulaire de linguistique à l’Université d’Abomey-Calavi. Je suis en même temps le président du Conservatoire de Danses Cérémonielles et Royales d’Abomey (CDCRA).

Professeur, que retenir du Conservatoire de Danses Cérémonielles et Royales d’Abomey ?

Le Conservatoire de Danses Cérémonielles et Royales d’Abomey qu’on appelle CDCRA en abréviation est une école créée en 1996 de concert avec un certain nombre d’amis à Abomey pour conserver et sauvegarder les chants et danses du patrimoine culturel immatériel d’Abomey. On a senti ce besoin depuis le centenaire que nous avons organisé à Abomey.
Quel est le contexte de la création de ce Conservatoire ?
Il y a eu des manifestations qui ont marqué le centenaire de la mort du roi Glèlè en 1989. Lorsque les gens ont fini par démontrer tout ce qu’il y avait comme richesses en matière de chants et danses, nous avons senti la nécessité de ne pas laisser disparaitre tout ce patrimoine culturel immatériel. Nous avons donc eu l’idée de créer une institution comme le conservatoire pour collecter, archiver les chants et danses parce que les acteurs des chants et danses à l’époque étaient tous en moyenne sexagénaire. Donc il fallait que nous puissions collecter et archiver cela. Pour sauvegarder ces chants et danses, nous avions prévu enseigner ces richesses identitaires à la jeunesse et notamment la jeunesse scolaire, qui représente pour nous l’avenir. Donc comme les langues béninoises ne sont pas encore enseignées systématiquement dans notre système éducatif formel, nous avons choisi de regrouper dans ce cadre du conservatoire, les élèves qui le veulent, de la classe de CI, donc de l’âge de 6 ans jusqu’en Terminale, donc à 20 ans. Cela a très bien marché et le conservatoire a eu le temps d’évoluer, et chaque année, l’effectif des élèves ne cesse de s’accroître. On avoisinait toujours la centaine.

C’est dans ce contexte que vous inauguré récemment le Centre de Recherche et de Documentation sur les Chants et Danses du Bénin. Une nouvelle trouvaille pour la même cause ?
Nous avons senti aujourd’hui la nécessité pour le conservatoire de grandir. En dix sept (17) années, nous avons eu de l’expertise. Quand le Programme Société Civile et Culture (PSCC) a lancé son appel à proposition de projet, nous avons rédigé un projet pour leur stipuler que, ce que la communauté européenne peut nous apporter comme coup de main, ce serait de nous aider à créer un Centre de Recherche et de Documentation sur les Chants et Danses du Bénin.

En quoi faisant donc ?

Nous avons offert l’espace géographique, c’est-à-dire neuf (09) bureaux et nous avons demandé au PSCC de nous aider à équiper cet espace, de nous aider à aller dans les six (06) départements du Bénin suivant l’ancien découpage. Il fallait que nous ayons les six langues de post-alphabétisation, c’est-à-dire pour le Sud le Yoruba, le Fon, le Adja et le Mina et pour le Nord le Baatonu et le Ditamari. Donc six départements mais six langues. C’est dans ces six langues que nous avons collecté les Chants. Après avoir collecté ces chants et danses, nous avons appliqué la même méthodologie. Une fois les chants collectés, nous avons consigné ces chansons en a capella, la version accompagnée de musique et de danse enregistrée, le tout sur des supports numériques et ensuite dans la salle de réunion où nous sommes actuellement, nous faisons la transcription des textes dans la langue nationale et la traduction en français suivie de quelques commentaires. Ensuite ces recueils de chants servent plus tard à la publication d’un livre qui est accompagné par un documentaire.

Quelles sont les danses qui ont été recueillies ?

Nous avons recueilli au total neuf (09) danses. Il s’agit du Agbadja de Oumako, le Agbohoun de Mokpa, le Hanyé de Agbotagon, le Yiwé de Kétou, le Koutchati, le tipenti, le Dukuntri, l’Aské, et le Aguidigbo. Donc toutes les régions ont été servies dans ce premier mouvement et le centre a été fondé à partir de ces neuf (09) danses recueillies dans six (06) langues du pays. Notre ambition, c’est de compléter cet archive, ce fond documentaire par les autres danses du Bénin. Pour cela, nous comptons sur l’aide de l’Etat pour poursuivre les recherches. Nous comptons également et surtout sur la fibre patriotique des fils du terroir, ceux qui ont les moyens et qui peuvent nous faire déplacer dans les villages pour collecter et sauvegarder plus de danses.

Quel genre de rapport le centre tisse avec l’Université d’Abomey-Calavi ?
On vient de naitre, donnez nous le temps de grandir. Mais en attendant, celui qui est le promoteur du centre est lui-même universitaire, donc chaque fois que je suis à l’université, je représente le centre. Je suis professeur au département de Linguistique de l’Université d’Abomey-Calavi. Donc vous voyez, on a des liens et je suis en même temps le chef adjoint du Département des Arts. Donc, nous avons des liens congénitaux. Nous sommes nés avec des liens qui nous rapprochent fortement de l’université.

Avec cette grande expérience dont vous avez connaissance dans la danse, dites-nous si les Béninois aiment-ils réellement les danses traditionnelles de notre pays ?
Oui ! les Béninois aiment beaucoup les danses de chez eux. Seulement, il faut une politique pour que les danses béninoises arrivent à nourrir les artistes. Pour cela, il suffit que les langues béninoises soient introduisent à l’école. Tout le problème est à ce niveau. C’est une politique qui fera en sorte que notre patrimoine culturel puisse nourrir nos artistes. Cette politique, il faut la définir.

La grande majorité des jeunes préfèrent, de nos jours, les rythmes venus d’ailleurs. Qu’avez-vous à dire sur ce phénomène ?

C’est simple. Il faudrait introduire de façon systématique les langues nationales dans l’enseignement et ils consommeront davantage les produits culturels de chez eux. L’école qui n’enseigne pas les langues béninoises, enseigne l’extraversion culturelle. Mais une école qui intègre l’enseignement des langues nationales, intègre avec les langues nationales l’éducation à la culture nationale, véhiculée par les langues. Le résultat c’est que, au bout du rouleau, ceux qui ont été à cette école qui enseigne les langues nationales, aimeront les productions nationales. Donc la question de l’introduction des langues nationales dans le système éducatif formel n’est pas une question banale.

Qu’avez-vous à ajouter pour conclure cet entretien exclusif ?
Pour conclure l’entretien, je dirai ceci : le jour où les gouvernants de mon pays comprendront que c’est la culture qui développe une nation, qui promeut le développement économique et politique, ce jour-là, nous serons sauvés.

Edouard KATCHIKPE

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