Education inclusive au Bénin : Le savoir au prix du calvaire - Journal Educ'Action

Education inclusive au Bénin : Le savoir au prix du calvaire

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L’acquisition du savoir dans les établissements d’enseignement scolaires et même à l’université relève d’un parcours de combattant pour les personnes porteuses de handicap. Le prix à payer est douloureux et seuls les téméraires parviennent à s’en sortir. Malgré l’existence d’un arsenal juridique de promotion et de protection, ces personnes vivent toujours le martyr et certains pourtant brillants finissent par décrocher ou abandonner les études à cause du poids de la discrimination.

Une morsure de serpent a privé Samuel Hagnon de l’usage de son pied droit depuis l’âge de cinq (5) ans. Du nord au Sud et de l’Est à l’Ouest, Samuel a parcouru les grands centres sanitaires et les réputés guérisseurs traditionnels du Bénin, sans pouvoir trouver une solution à son mal avant que son père ne décède le 29 janvier 1996.Après son passage à Afagnan, une localité togolaise, puis dans un hôpital en Suisse grâce au soutien de l’ONG Terre des Hommes, Samuel se déplace désormais avec des béquilles. Son relevé de notes du Certificat d’Etudes Primaires (CEP) et ses bulletins témoignent qu’il a été un brillant apprenant jusqu’en 2009 où il tourna dos à l’école en classe de Seconde, pour se consacrer à la musique et à la broderie. Samedi 04 décembre 2021, nous sommes dans une concession, très modeste derrière les pylônes au quartier Agla à Cotonou, département du Littoral. En compagnie de ses trois (03) enfants dont le dernier aura bientôt trois (03) ans, Samuel nous conte son histoire de vie sur les bancs de l’école. Candidat admis au Certificat d’Etudes Primaires (CEP) et classé au CEG les Pylônes pour poursuivre ses études en classe de sixième, il est renvoyé à la rentrée scolaire 2003-2004. «Je me suis rendu à la DDEPS avec mon relevé de notes. Les cadres passaient mais personne ne se préoccupait de moi, personne n’avait mon temps. Une dame s’est enfin rapprochée de moi et m’a orienté vers le Service Social Scolaire pour que je puisse bénéficier de l’exonération de la contribution scolaire. J’ai rempli des paperasses et je suis reparti chez le directeur pour lui remettre les documents. Mais il ne voulait pas m’accepter dans le collège. Je suis revenu rapporter la situation au DDEPS et les cadres m’ont enfin pris dans leur véhicule et nous sommes venus chez le directeur. Ils ont discuté avec luiavant qu’on ne m’accepte en 6ième M6», raconte Samuel Hagnon dont le calvaire ne fait que commencer. Il doit maintenant faire face aux moqueries des camarades et caprices de certains enseignants. Samuel témoigne : «Je vous assure que je n’avais pas envie d’abandonner l’école. Mais voilà que partout où tu passes, les personnes à qui tu demandes de l’aide, te regardent avec mépris. Ils te considèrent comme un mendiant. Les enseignants ne veulent pas se gêner pour toi. Si tu comprends tant mieux. Si tu ne comprends pas, tant pis. Surtout au cours primaire, le maître te regardecomme si tu étais un ‘’vodoun’’ dans sa classe. Pour une petite faute ou erreur d’enfant, on te dit de rester à la maison.Tu viens à l’école, tu déposes les béquilles et commence à ramper pour accéder à la classe. Ce qui fait que le kaki devient sale. L’enseignant constate cela et est conscient de ton état, mais il te renvoie. Tu deviens un sujet de moquerie pour tes camarades. D’autres ne veulent pas rester à côté de toi sous prétexte que cela pourrait les amener à devenir aussi une personne porteuse de handicap comme toi. Quand on te voit, on rit et on se moque de toi et tu ne peux pas te plaindre parce que l’enseignant qui devrait dire à tes camarades moqueurs qu’on ne fait pas cela, reste indifférent. C’est ce qui fait que beaucoup de personnes porteuses de handicap comme moi, ont dû abandonner l’école».

Des problèmes persistent malgré l’existence d’un arsenal juridique

Après cette éprouvante expérience de Samuel Hagnon qui a dû quitter l’école en 2009, et des années bien plus tard, des actions sont entreprises ça et là en vue d’améliorer la situation des personnes porteuses de handicap au Bénin. La qualité de l’arsenal juridique qui a suivi est bien impressionnante. Il s’agit, entre autres, de la ratification en 2011 par le Bénin de la Convention relative aux Droits des Personnes Handicapées (CDPH), puis l’adoption et la promulgation de la loi N°2017-06 du 29 Septembre 2017 portant protection et promotion des droits des personnes handicapées en République du Bénin. Cette loi dispose en son article 30 : «L’Etat garantit le droit à l’éduction, à l’enseignement et à la formation aux personnes handicapées. L’éducation est gratuite et inclusive en milieu ordinaire pour les enfants et adolescents handicapés dans les établissements scolaires publics». Mieux, l’article 32 précise «tout établissement de formation qui accueille des personnes handicapées procède à des aménagements raisonnables en tenant compte de leurs besoins et rend disponible l’accompagnement nécessaire pour faciliter l’éducation effective en fonction du handicap.» Au regard de cet arsenal juridique favorable, on est bien tenté de dire que les personnes handicapées sont désormais mieux considérées, valorisées et protégées dans la société béninoise. Seulement, une scène à laquelle nous avons assistée, le vendredi 03 décembre 2021, date de la célébration de la Journée Internationale des Personnes Handicapées (JIPH), dans la cour du 13ième arrondissement de Cotonou, contraste avec notre belle perception. Brandissant des pancartes devant usagers et médias en plein midi, les enfants handicapés de l’Association pour l’Intégration des Personnes Handicapées Intellectuelles du Bénin (CHRYSALIDE) plaident pour la prise de décrets d’application de la loi N°2017-06 du 29 Septembre 2017. «Pendant longtemps, les personnes handicapées ont été éduquées de manière séparée dans des institutions. Ces institutions font de l’éducation séparée donc ségrégée. Une personne handicapée est d’abord un membre d’une communauté. Pourquoi faut-il l’éduquer de manière séparée ? L’éducation inclusive, c’est pour permettre à l’enfant en situation de handicap d’aller dans la même école de son quartier au même titre que ses frères et sœurs qui ne sont pas des personnes handicapées», explique Claudine Lawson Daizo, directrice exécutive de CHRYSALIDE, qui estime que l’éducation inclusive n’est pas encore une réalité au Bénin.

Les enfants handicapés de CHRYSALIDE, exhibant les pancartes

Le calvaire des personnes handicapées dans le Supérieur

Personne handicapée visuelle, Gbodja Stéphane Amoussou, ancien président de l’Association des Scolaires et Etudiants Handicapés du Bénin (ASEHB), peint la situation de l’éducation inclusive à l’université. «A l’UAC, nous sommes encore loin d’une éducation inclusive. L’année dernière et même cette année, la situation perdure. A une personne handicapée moteur, on demande d’aller faire cours au deuxième niveau d’un bâtiment R+2 et chaque fois qu’il vient, il faudrait qu’on le soulève pour qu’il accède à la salle de cours. Cela ne respecte pas la dignité humaine. Il ne suffit pas de mettre en place une infrastructure, mais il faut qu’il y ait des rampes d’accès pour les personnes handicapées. Sur dix (10) amphithéâtres de l’Université d’Abomey-Calavi (UAC), je ne pense pas qu’il y ait trois (3) qui soient dotés d’une rampe d’accès. A la bibliothèque de l’UAC comme dans les autres bibliothèques des facultés, vous ne pouvez pas sortir un seul livre disponible en format adapté pour les non-voyants», déplore l’étudiant en fin de formation de Licence en Sciences Politiques et Relations Internationales. Un cadre juridique existe et sanctionne les personnes qui sont reconnues, auteurs de brimades sur des personnes handicapées. Pourquoi l’ASEHB ne porte-t-elle pas ces cas devant les juridictions pour rétablir les étudiants brimés dans leurs droits ? Gbodja Stéphane Amoussou répond : «On ne peut pas aller porter plainte si la personne qui est concernée directement est réticente. Mais, je crois que nous allons arriver à ce niveau bientôt et pouvoir porter plainte pour que les gens sachent que les lois sont faites pour être respectées. Il y a des aspects sur lesquels on peut porter plainte, même sans l’existence des onze (11) décrets d’application de la loi N°2017-06 du 29 septembre 2017. C’est la peur de l’inconnu qui empêche les gens de se constituer».
De l’avis des différents acteurs rencontrés, l’éducation inclusive n’est pas encore une réalité au Bénin parce que les décrets d’application de la loi N°2017-06 du 29 septembre 2017 tardent à venir. Aussi, attribuent-t-ils cette situation au manque d’infrastructures adéquates pour accueillir les personnes handicapées dans les centres de formation. Ce qui constitue une violation de l’article 32 de la loi portant protection des droits des personnes handicapées en République du Bénin. Questionné sur le sujet, Darius Awohouedji, président du Patronat des Etablissements Scolaires Privés du Bénin (PESPB), se défend : «Le problème existe réellement mais la demande étant faible dans le privé, nous n’avions pas jugé important d’en tenir compte dans nos infrastructures. Si une école privée constate que la demande en formation de personnes handicapées est importante, elle mettra à disposition les infrastructures nécessaires pour les accueillir.Personne ne le dira avant que nous ne commencions à le faire».

Edouard KATCHIKPE

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