Ecoles et Langues Nationales (ELAN) : De grandes réformes pour la relance du projet

Promouvoir les langues nationales à travers leur apprentissage dans le système éducatif formel et doter les élèves de la capacité à lire et écrire dans ces différentes langues. C’est tout l’objectif du gouvernement qui depuis bien des années, a amorcé le processus d’intégration des langues nationales dans nos écoles. Cependant, ce projet, bien qu’ayant l’approbation de différents acteurs de l’éducation engagés dans la promotion et la valorisation des langues nationales au Bénin, ne connaît pas encore de jours heureux. Que retenir des défis actuels qui se présentent à l’Etat pour la relance effective de ce projet ? La réponse dans cet article. Lisez plutôt !

Une dizaine de langues de post alphabétisation retenues pour faire office de vecteur d’apprentissage des langues nationales dans le système éducatif formel. Un projet entamé par l’Etat béninois depuis bientôt une décennie et qui peine jusque-là, à être effectif dans nos écoles. « Les travaux sur les langues nationales ne sont jamais achevés. D’ailleurs, on continue de travailler. C’est un long processus qui a commencé depuis », martèle Arnauld Gbaguidi, conseiller technique à l’alphabétisation et à la promotion des langues nationales du Ministre des Enseignements Secondaire, Technique et de la Formation Professionnelle (MESTFP), pour ainsi situer sur le niveau actuel des travaux enclenchés par l’Etat béninois, dans le processus d’intégration des langues nationales dans le système éducatif formel.

     Arnauld Gbaguidi, CT en alphabétisation du MESTFP

 

L’apprentissage des langues nationales dans nos écoles, au-delà de la volonté des différents acteurs engagés pour la cause, revêt un caractère constitutionnel et inéluctable. Pour Arnauld Gbaguidi, il convient d’en faire la genèse. «Il est prévu dans la Constitution que l’éducation doit se faire en Français, en Anglais et en langues nationales. Cela a été reprécisé lors du deuxième Forum du secteur de l’éducation, que les langues nationales doivent être introduites à l’école d’abord comme matière et ensuite comme médium. Matière, c’est-à-dire qu’on apprend nos langues nationales comme on apprend l’Anglais, l’Espagnol, l’Allemand et après, progressivement lorsque les conditions seront réunies, on va commencer à les utiliser comme médium, c’est-à-dire faire la Physique, la Chimie, les Mathématiques dans nos langues nationales », a-t-il informé. Si le projet d’apprentissage des langues nationales dans nos écoles n’est pas encore prêt de connaître son épilogue, il convient de s’imprégner des étapes déjà franchies au nombre desquelles le choix des langues prévues pour l’apprentissage et le matériel didactique déjà élaboré.

Evolution des travaux

Le choix des langues nationales prévues comme vecteur d’apprentissage dans nos écoles, n’est plus aujourd’hui une question d’actualité. Au total, dix (10) langues dites de post alphabétisation servent aujourd’hui d’études et de recherches pour la mise en place de matériels didactiques appropriés à leur apprentissage. Que retenir donc des critères de sélection de ces langues parmi d’innombrables parlées au Bénin ? « Il y a eu un grand travail qui a été fait, d’abord le choix des langues. Il a été fait sur la base de critères techniques vraiment scientifiques. Il s’agit d’abord du nombre de locuteurs dans la langue, le caractère économique de la langue, le caractère transfrontalier de la langue et le nombre de productions écrites dans la langue. Sur la base de ces quatre (04) critères, il a été identifié six (06) langues qui ont été choisies lors du Conseil des ministres du 16 juillet 1992. Il s’agit de l’Adja, du Baatonu, du Dendi, du Ditammari, du Fon et du Yoruba. Donc, ce sont les six (06) langues qu’on appelle les langues de la post alphabétisation », informe Arnauld Gbaguidi avant de poursuivre que ce sont ces langues qui doivent être travaillées davantage pour être introduites à l’école. « Mais en 2013, il y a eu l’ajout de quatre (04) autres langues : il s’agit du Yom, du Foufouldé, du Goun et du Gain. Donc, cela fait dix (10) langues qui devraient commencer à être introduites dans le système éducatif », ajoute le conseiller du ministre.
Dans la même dynamique, Franck Arnaud Sèdjro, secrétaire exécutif du Réseau National des Opérateurs Privés pour l’Alphabétisation et la Langue au Bénin (ReNOPAL), affirme que la langue, lorsqu’elle est très véhiculaire, très accessible et facile, s’impose. Le choix est fait en fonction de ces langues qui se sont imposées et qui sont utilisées par la grande masse de la population ou que l’on peut aussi retrouver un peu partout. « Ce sont des experts, des spécialistes de la question, avec l’appui des ressources dans la communauté qui ont procédé à cette identification », va préciser le secrétaire exécutif du ReNOPAL. A côté de la problématique des critères de sélection des langues nationales, celle de leur adaptation pouvant faciliter l’enseignement-apprentissage dans nos écoles se pose également. Franck Arnaud Sèdjro, à cet effet, se veut plus clair : « Il y a des langues dans lesquelles des travaux spécifiques facilitant l’enseignement-apprentissage ont été effectués afin qu’elles soient introduites dans le système éducatif formel. Ces travaux techniques permettent d’enseigner par exemple les Mathématiques, de faire des productions de textes, l’Histoire-Géographie, les différentes disciplines qui s’enseignent au niveau de l’école formelle. Il y a des travaux qui sont faits dans certaines langues que l’on peut aujourd’hui introduire dans le système éducatif formel », renseigne-t-il.

Les entraves à la réussite du projet

Elles sont nombreuses et de divers ordres, les raisons qui entravent la mise en place effective du projet Ecoles et Langues Nationales (ELAN). Un projet qui n’est d’ailleurs pas le premier en matière d’introduction des langues nationales dans le système éducatif formel. Pour Franck Arnaud Sèdjro, secrétaire exécutif du ReNOPAL, le projet ELAN a fait son petit bonhomme de chemin mais n’est pas resté en marge de quelques difficultés techniques. « Le gouvernement de la Rupture qui est arrivé a dû arrêter cela pour le moment afin de voir comment faire pour que ça puisse être mieux structuré, mieux exécuté. Au CEP par exemple, ce sont les langues nationales. Mais ce processus ne permet pas une évaluation directe au CEP. Cela n’avait pas été pris en compte. Il y a des disciplines qui n’avaient pas également été prises en compte. Donc, il y a eu un certain nombre d’éléments qui ont fait que le processus a dû être arrêté », a-t-il expliqué. De l’avis d’Arnauld Gbaguidi, conseiller technique à l’alphabétisation et à la promotion des langues nationales du Ministre des Enseignements Secondaire, Technique et de la Formation Professionnelle (MESTFP), qui insiste plus sur les raisons de la suspension du projet, « le vrai problème qui s’est posé, c’est que la réflexion n’est pas allée totalement à son terme. Le matériel didactique n’est pas totalement apprêté et on a même constaté dans certaines zones, par exemple à Savè où on utilise le yoruba, que c’est celui du Nigéria qui est utilisé parce que les documents n’étant pas disponibles, les gens sont allés prendre des documents pour photocopier. Donc, cela trahit un peu l’esprit du processus. Aussi, cela devrait être fait de façon globale, de façon holistique. Quand les enfants vont commencer à venir au collège, qu’est-ce que l’enfant va faire ? », questionne le conseiller technique à l’alphabétisation avant de poursuivre « il faut que la réflexion soit étendue à ce niveau aussi pour qu’on sache, parce qu’on ne fait pas de l’éducation par hasard et on ne peut pas sacrifier des enfants de cette façon. D’où la nécessité de faire une pause pour faire ce travail de toilettage, préparer tous les documents didactiques, s’assurer que tous les documents sont disponibles, s’assurer que les personnes qui doivent conduire ce processus sont bien formés, s’assurer que toutes les attentes liées à l’intégration des langues seront comblées. Donc, il faut que tous ces paramètres soient totalement définis avant qu’on ne réussisse ce processus ».

Le matériel didactique en cours de préparation

Les travaux facilitant la mise en place de matériels didactiques pour l’apprentissage de chaque langue sont déjà entamés et se poursuivent. Cependant, toutes les langues choisies ne disposent pas encore de matériels didactiques adéquats pouvant permettre leur apprentissage. Que retenir ? « On a fait pour certaines langues mais pas en quantité suffisante parce qu’on a choisi même des écoles pilotes. Il y a trente (30) écoles pilotes qui ont été choisies et il faut d’abord réussir dans ces écoles pilotes avant de généraliser. C’est parce que nous n’avons pas encore eu satisfaction que nous avons décidé de stopper afin de créer des conditions favorables », explique Arnauld Gbaguidi. Ces matériels didactiques disponibles et apprêtés pour certaines langues permettent déjà l’enseignement-apprentissage de plusieurs disciplines telles que les Mathématiques, la Chimie, l’Histoire-Géographie et bien d’autres comme en témoigne le secrétaire exécutif du ReNOPAL. « Les travaux ont été effectués et permettent aujourd’hui de faire les Mathématiques en Adja ou en Fon ».

Franck Arnaud Sèdjro, Secrétaire exécutif du ReNOPAL

 

Toutefois, pense Arnauld Gbaguidi, les études lexicostatistiques revêtent d’une grande importance car pour l’évolution d’une langue, certaines choses peuvent se faire par emprunt. « Si on n’arrive pas à traduire, si les mots n’existent pas dans une langue, on peut aller emprunter dans une autre langue, c’est comme cela d’ailleurs que les langues se sont développées. Cela a été la même chose pour le français, qui a pioché dans le grec, dans l’arabe, dans le latin, donc c’est un peu comme ça », a notifié le conseiller technique à l’alphabétisation pour montrer le manque qui peut s’observer au moment de la préparation des matériels didactiques.

Echantillon de matériels didacticques élaborés en langue nationale ‘‘fon’’

La relance effective du projet

L’Etat poursuit les travaux pour une intégration effective des langues nationales dans les écoles malgré la suspension du projet. D’ailleurs, comme évoqué plus haut, cette suspension entre dans le contexte de la révision de tous les paramètres relatifs à l’intégration des langues nationales dans le système éducatif formel afin d’en créer des conditions plus favorables. Ainsi, « en ce moment même, nous sommes en train de travailler pour l’élaboration et l’aménagement de la politique linguistique. Cela va commencer en octobre prochain. Il y a toujours des actions qui sont menées pour réussir, pour faire aboutir le processus. Il y a aussi un grand travail d’étude lexicostatistique qui doit se faire pour que nous ne soyons pas pris au dépourvu dans le plan de l’introduction des langues. Comme c’est le système éducatif, il faut se donner le temps qu’il faut pour le réussir », a renseigné Arnauld Gbaguidi. Toutefois, des défis restent à relever pour une restructuration complète du projet. Il convient ainsi pour Franck Arnaud Sèdjro, secrétaire exécutif du ReNOPAL, « d’évaluer déjà le programme élaboré par l’Etat lui-même, d’évaluer le projet ELAN et de voir la jonction qu’on peut faire afin d’identifier les mesures à prendre pour relancer de plus belle l’introduction des langues nationales dans le système éducatif formel ». Aussi, suggère-t-il que l’Etat se penche davantage sur la promotion de nos langues nationales, d’accorder plus de moyens à leur promotion pour que nous puissions embrasser la grande masse de la population encore analphabète, les amener à contribuer un peu plus au développement de notre pays. « D’ailleurs, la grande masse productive, c’est dans le lot de ces analphabètes. Donc, nous devons travailler à ce que chacun puisse apporter une contribution substantielle aux actions du gouvernement et cela passe par la nécessité d’alphabétiser les gens, la nécessité de faire la promotion des langues nationales », dira-t-il pour conclure. Quant à Arnauld Gbaguidi, conseiller à l’alphabétisation et à la promotion des langues nationales au MESTFP, il convient « d’abord d’élaborer les documents, les traduire, les contextualiser avant de penser véritablement à les introduire. Cela suppose d’avoir du temps, d’avoir les compétences, donc de former les gens qui doivent mettre en œuvre, réfléchir en amont et en aval pour que ce processus connaisse un heureux aboutissement ».

Gloria ADJIVESSODE

 

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