Dr Prince Gbegnito, à propos de la promotion de l’éducation religieuse : « L’éducation religieuse doit contribuer à construire l’individu-type désiré par la société » - Journal Educ'Action

Dr Prince Gbegnito, à propos de la promotion de l’éducation religieuse : « L’éducation religieuse doit contribuer à construire l’individu-type désiré par la société »

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Educ’Action : Vous êtes socio-anthropologue, vous avez fait plusieurs recherches sur l’éducation dans les milieux religieux, quel est l’état des lieux aujourd’hui ?

Dr Prince Gbegnito : Avant d’établir un état des lieux, il me parait important d’expliquer d’abord, ce que nous pouvons caractériser comme éducation dans les milieux religieux. Pour moi, l’éducation religieuse peut s’entendre comme toute action visant à assurer aux plus jeunes un changement de statut selon la culture propre à une confession religieuse. Ces actions éducatives visent à intégrer l’enfant au microcosme social en vue d’impacter son comportement. Dès lors, on peut retrouver par exemple au Bénin, une éducation chrétienne, une autre musulmane ou encore une éducation au vodun. De toute évidence, une telle éducation présente une similitude avec l’éducation traditionnelle. Ainsi, sur la base de nos travaux effectués sur le cas du Bénin, nous pouvons dire que l’éducation en milieux religieux présente de nos jours un tableau à la fois mitigé et conflictuel. Mitigé du fait de sa perte d’importance dans les mécanismes éducatifs actuels, et conflictuel du fait de la confrontation des normes socio-religieuses aux normes juridiques de protection de l’enfance. Ce dualisme se solde par l’imposition des mécanismes institutionnels d’éducation qui reposent essentiellement sur l’école. Tout ceci se justifie par la légitimité institutionnelle accordée à l’école au détriment des autres mécanismes. Ceci se traduit par un retrait des modèles éducatifs religieux.

 Qu’est-ce qui différencie l’éducation en milieu religieux et l’éducation ordinaire, celle de l’école ?

L’éducation religieuse est une éducation qui se base énormément sur des valeurs religieuses (morales et spirituelles) et socio-communautaires. Elle prône l’unité d’action autour d’un idéal partagé par tous les acteurs d’une communauté donnée. En ce sens, l’éducation religieuse vise à transformer et à édifier une personnalité type désirée par la communauté ou la société à un instant donné. Cette éducation théâtralise des valeurs ordinaires de la vie comme le courage, le travail, l’endurance, l’abnégation, la croyance, la spiritualité et bien d’autres à travers des rites, rituels et cérémonies. Par contre, l’école se base sur des valeurs individuelles et républicaines. Elle vise à socialiser et à instruire l’enfant selon les valeurs de la République à savoir la fraternité, la justice et le travail. Il s’agit d’une éducation indifférenciée, car l’école procède de façon indifférenciée à la transmission de savoirs et de connaissances aux apprenants, tout en préservant les individualités de chaque acteur.

L’éducation en milieu religieux met beaucoup l’accent sur les valeurs. Quelle est la place des valeurs dans la construction de la société ?

Les valeurs éducatives religieuses sont les miroirs de la société. En ce qui concerne précisément les valeurs éducatives religieuses, elles présentent des similitudes avec des pratiques éducatives endogènes. C’est pourquoi, elles bénéficient souvent d’une légitimité sociale d’où, leurs caractères ancrés. Il s’en suit donc que ces valeurs développent des instincts d’appartenance identitaire chez les individus. Une telle situation a l’avantage de consolider les liens sociaux et de faire germer une identité collective. Tout ceci permet de mettre en œuvre des actions de développement et de construction de la société. Car, la construction de la société nécessite la cohésion sociale.
Quelles sont les approches par lesquelles la religion transmet ces valeurs aux individus ?

Les acteurs religieux utilisent des approches ordinaires que sont les enseignements de façon classique à travers des cours qui sont transmis à des cohortes d’apprenants. Mais surtout, ils font recours à des techniques comme les rites et rituels, la transmission inter-générationnelle, le tutorat, les jeux de rôles, les initiations … Tout cet arsenal vise à modifier profondément les savoirs, les savoir-faire, les savoir-être et les savoir-vivre des acteurs concernés.

Quand vous observez notre société aujourd’hui, pensez-vous que cette éducation aux valeurs a atteint ces objectifs ?

Pour répondre à cette question, je pense que par le passé, cette éducation a réussi à s’illustrer aux paradigmes importants de construction des modèles de citoyenneté. Au point où, dans les années 72 au Bénin, avec l’avènement de la Révolution populaire, les gouvernants ont introduit dans les réformes des curricula proches des modèles de l’éducation religieuse à travers la loi d’orientation du 23 juin 1975. Cette réforme a introduit dans le système éducatif formel des pratiques comme la vannerie, le maraîchage, le jardinage, l’agriculture, la pisciculture, les arts décoratifs, le tissage, la broderie, le tressage, la poterie, la teinture, la sculpture … Mais, de nos jours, cette éducation s’est effritée aux profits des modèles conventionnels d’éducation. Car, la sécularisation a provoqué un retrait des valeurs éducatives religieuses pour l’émergence des valeurs républicaines. On peut donc, estimer dans ce sens que l’éducation aux valeurs religieuses exclusivement n’a plus tout à fait sa raison d’être.

Comment faire le pont entre l’éducation ordinaire et l’éducation religieuse pour une véritable transmission, une éducation aux valeurs qui transforme notre société ?

Il faut juste que les politiques éducatives actuelles imbriquent à leurs objectifs, la construction de la personne humaine. Ceci doit nécessairement passer par une complémentarité et un savant dosage des modèles éducatifs en présence. Car, au contact d’autres expériences éducatives portées par la mondialisation, les communautés africaines ont adopté des modèles qui s’éloignent de plus en plus des objectifs de l’éducation à la base. Toute chose qui a contribué à la désarticulation de la société africaine en ce qui concerne l’éducation des enfants, des jeunes voire des adultes. Pourtant, bien que l’éducation religieuse vise à construire ‘’l’individu-type désiré par la société’’, elle présente également à l’instar des écoles plusieurs lacunes. Il faut de ce fait, allier les deux modèles pour en bâtir un modèle éducatif inclusif et axé sur les valeurs individuelles, républicaines, sociales et religieuses. Car, l’objectif d’une éducation réussie doit se traduire par l’autonomisation des acteurs formés.

Votre mot de la fin ?

Les communautés africaines à la base valorisaient des valeurs religieuses et traditionnelles. C’est d’ailleurs ce qui permettait d’avoir des individus complets et respectueux des normes. En plus d’être de bons travailleurs, ces individus étaient conscients des enjeux sociétaux. Ces valeurs s’inscrivent dans la durabilité parce qu’elles sont vécues par ces acteurs comme une responsabilité vis-à-vis de la société. Aujourd’hui, bien que l’école tente d’inclure certaines valeurs, l’individualisme semble plus prégnant dans les comportements des individus.
Il revient donc, à la famille à travers les parents de revisiter les modèles éducatifs, tout en permettant aux enfants d’avoir en plus de l’instruction, des bases solides sur le plan religieux.

Propos recueillis par Obed SAGBO

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