Matricule 2-8-27-500

 

Je me nomme Debouto Mawuliplimi Alafia Espoir. D’ailleurs mon nom n’est pas important car je me rends compte que mon matricule me définit mieux puisqu’il concentre ce que je suis.

Dans mon pays de légende où les aspirations sont grandes, moi fraîchement sorti de l’une de nos universités où on m’apprenait surtout les civilisations occidentales qui ont conquis et pacifié les peuples de sauvages qu’étaient nos ancêtres, j’ai eu la chance depuis 02 ans, de devenir enseignant dans un établissement. D’où le 2 de mon matricule. J’ai 08 classes ; ce qui justifie le 8 et je n’ai que 27 heures dont deux d’animation pédagogique, contrairement à la rumeur véhiculée qui parle de plus. Mon censeur a-t-il été magnanime ? En tout cas, il en aura ajouté que je prendrais car maintenant que je suis fonctionnaire, je suis décidé à le rester. Savez-vous ce que signifie le 500 ? D’ailleurs, j’ai arrondi pour ne pas vous faire peur car c’est juste le nombre d’élèves dont je m’occupe et qui sont en première et deuxième année du Secondaire ; chaque classe allant allègrement vers les 70 élèves. Cerise sur le gâteau, moi, Espoir de ma famille (peut-être) et de la nation (sûrement), j’ai une classe de troisième avec pratiquement le même nombre.
Vous me direz que c’est déjà la population d’une petite ville dans des pays lointains avec un maire et des adjoints. Je vous dirai que je gère, je suis un des adjoints au maire ! C’est vrai que je ne les connaitrais jamais toutes et tous avant la fin de l’année. Ce qui me rassure, c’est que lors de l’assemblée générale avec les parents d’élèves, le Président APE a insisté sur la nécessité d’élever ces enfants. Cela m’a fait tilt et la lumière a jailli de mon cerveau et je me suis surpris à sourire, car ma famille fait partie d’une race d’éleveurs. Nous avions appris à garder des troupeaux, parfois turbulents voire rétifs et ce n’est pas un groupe de mioches au demeurant sympathique, qui va nous faire peur. Je ferai donc de l’élevage et à la fin du mois, je serai payé !
Je me sens donc prédestiné pour ce travail où j’ai été miraculeusement pris a contrario de mon grand-frère et de ses amis qui me bassinaient à longueur de journée sur l’importance de la pédagogie pour enseigner aux enfants parce qu’ils ont réussi leur CAPES ou CAPET. Heureusement que dans mon pays, ces petites choses ne semblent pas compter nécessairement, car on a fait plutôt confiance à des gens comme moi fraîchement sorti de nos universités nécrologues et nécrophages où la vie des soldats français de la seconde guerre mondiale est plus importante que l’histoire de nos traditions ; où le professeur a les larmes aux yeux en évoquant le livre IV Paucameæ des recueils de Victor Hugo sur la mort de sa fille Léopoldine au lieu de s’intéresser à ceux qui sont devant lui et qui ont besoin de compétences et d’avenir.
Je suis prédestiné et mon prénom éwé qui signifie Dieudonné (d’autres traduiront littéralement Dieu est avec nous) n’a pas menti. J’ai repris le chemin de l’église car maintenant que je tutoie modestement les fonctions de notre Seigneur Jésus-Christ, notre berger à tous, je me dis qu’avec le temps, je sauverai des âmes comme lui et donc passerai, peut-être, de l’élevage à l’élévation.
Mais pour l’instant, je vous avoue que j’ai peur, c’est presque une panique lorsque je rentre dans ces classes où ces élèves me regardent, me soupèsent et plus souvent ne suivent pas grand-chose. Alors, je me contente de leur faire recopier de longs cours récupérés dans quelques vieux cahiers. Dans la classe de troisième, c’est pire : ce qui me dérange, ce n’est pas le bavardage, ni même le manque d’attention de la plupart de ces élèves doublé du quasi dédain de certains, mais surtout cette commisération que je sentais dans les yeux d’enfants mûrs qui déposaient sur le coin de table des téléphones portables que je n’osais même pas saisir, n’ayant jamais vu d’aussi grands et d’aussi sophistiqués.
Mais je me console en disant que je suis agent assermenté de l’Etat. On m’avait pourtant dit que l’enseignement sinon l’éducation est un sacerdoce qui vous remplit de satisfaction et de gloire. J’ai souvent honte d’oser penser, plus que souvent, que c’est le salaire qu’on me paie qui me motive et je suis convaincu que l’Etat a toujours raison. Dans ce monde où je reste calme, où je me contente d’exister, deux types de personnes opposées me font envie : l’enseignant Agent Permanent de l’Etat qui est dans notre école et qui confiant, dans son bon droit,
se gêne peu, en donne peu aux enfants et mes frères bardés de leurs diplômes pédagogiques de CAPES et de CAPET à qui j’aurai bien voulu demander de venir me remplacer pour m’apprendre à communiquer avec des enfants qui ne m’écoutent pas, ne m’entendent pas et, le comble, ne me calculent même pas !

Maoudi Comlanvi JOHNSON, Planificateur de l’Education, Sociologue, Philosophe

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