Le fou, le griot ou la société du paracétamol !

 

J’ai toujours rêvé de devenir chef de quartier au regard de la quantité impressionnante de documents à signer qui devraient permettre d’engranger un bénéfice substantiel.

J’aime la richesse facile. Hélas, deux écueils se présentent à moi : d’abord, je ne suis pas populaire dans mon quartier, mais cela peut très facilement s’arranger avec quelques subsides et un peu de démagogie ; ensuite, il y a une contrainte morale majeure qui me retient. En effet, je serai obligé, connaissant mes élans peu démocratiques et le génie béninois propre à la laudation et au larbinisme plat, de trouver un fou ou un vrai griot qui me permettra d’exercer convenablement ma tâche.
Au fond, ce qui me préoccupe va paraître étonnant à la plupart d’entre vous. Je voudrais soutenir que, dans sa grande sagesse, un Prince ou un Roi qui gouverne, devrait avoir un fou ou un vrai griot pour l’aider à conduire son pays.
Je sais que notre monde trépidant ne se réfère plus souvent au passé, sinon vous vous souviendrez que dans nos traditions africaines autant qu’en Occident, il existait une figure tutélaire qui officiait auprès du Prince ou du Roi. Chez nous en Afrique, c’était généralement le griot alors que chez le blanc, c’était le fou. Vous vous rendez compte que je suis en train de soutenir que ces deux figures étaient sages ? Un fou sage ? Un griot idem !
Djibril Tamsir Niane, écrivain guinéen, a campé la figure type du vrai griot dans son ouvrage ‘’Soundiata ou l’épopée mandingue’’. Ce personnage qui n’a rien à voir avec la plupart de ses congénères d’aujourd’hui corrompus par l’argent et les contingences d’un monde nouveau, est à la fois gardien des traditions et conseiller par excellence du gouvernant. Il n’en pouvait être autrement car dans cette époque riche de sa tradition orale, le griot détenait la science et les expériences qui devraient servir à mieux comprendre et conduire le peuple. Il était la personne la plus proche qui éclairait, voire orientait l’exercice royal du pouvoir encore plus que le conseil des sages. Alors le gouvernant décidait en dernière instance avec les bonnes clés en mains.
De même lorsqu’on se réfère à l’histoire occidentale, les rois français avaient toujours un « fou » dont la qualité essentielle consistait à oser dire la vérité au Prince même en public, généralement sous forme ironique. A travers la dérision et la pitrerie, il assenait toutes les vérités que les autres, mêmes les ministres et conseillers, n’osaient dire. Loin de la foule des courtisans et autres ministres conseillers inutiles parce que tremblant de peur pour leurs places, le prince continuait à le consulter.
Vous me demanderez à quoi servent toutes ces réminiscences historiques ? Et surtout en quoi cela se relie à l’éducation. En fait, je me disais que, de temps en temps, dans notre société troublée par les innombrables crises dans notre éducation, il est utile que les gouvernants aient des personnages de qualité qui les éclairent sur les décisions utiles et véritables dans un monde où nous usons et abusons de paracétamol.
Notre vision globale de l’éducation doit changer. Elle ne changera pas nécessairement parce que nous avions des partenaires financiers extérieurs qui, chacun à sa manière veut estampiller tel don de kits, telle intervention sur les curricula ; elle ne changera pas non plus parce que nous avions des grands intellectuels qui, parce qu’ils ont ajouté quelques années à la Terminale, pensent avoir la science infuse. Elle changera lorsque nous cesseront, comme dans la problématique de l’hétérogénéité des enseignants, de recourir à des expédients comme les vacataires, les aspirants qui calment la situation (comme le paracétamol) mais ne la résolvent pas. Elle changera lorsque les gouvernants recourront non pas à ceux qui croient connaitre l’éducation, mais à ceux qui comprennent l’éducation béninoise à travers sa mémoire et son évolution. Enfin, de nos jours, dans notre monde moderne se réclamant de la démocratie, il y a deux types de griots ou de fous possibles : les vrais syndicalistes et autres membres de la société civile dont la race disparait peu à peu au Bénin dans une société fortement monétisée. Il y a aussi ces cadres techniques discrets qui ne savent dire que la vérité et pour ce fait, sont dans les garages de l’administration ou de la société. Rappelons encore que le Prince, c’est celui qui décide en dernière instance après avoir été véritablement éclairé. Ceux qui l’éclairent mieux, ce ne sont pas souvent ceux qui approuvent par acclamation chacune de ses phrases !

Maoudi Comlanvi JOHNSON, Planificateur de l’Education, Sociologue, Philosophe

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