banner ong educaction

Je ne suis pas un zéro !

Je m’appelle Kocou, Mohamed, Gorbathev le beau... Cette hérédité sémantique n’a pas encore eu son effet, mais je m’y accroche.

Mon père devrait savoir pourquoi il m’a donné tous ces noms auxquels je ne ressemble pas trop ! Je suis en quatrième au collège du village, quelque part au sud du Bénin et j’ai vingt-trois ans. Il semble que je sois un peu en retard dans ma scolarité mais l’année dernière, j’ai eu «neuf fort» de moyenne, mais on ne m’a pas donné la chance d’aller en classe supérieure. Je suis même allé voir le gardien de l’établissement avec deux coqs qu’il a promis de remettre à la secrétaire du Directeur par qui passaient tous les bulletins, mais à la fin rien. Je le soupçonne d’avoir mangé mes coqs : j’ai vu ses enfants sucer des pattes de poulets la dernière fois !
Vous vous dites que je suis un cas désespéré et que je devrais aller me chercher un métier. Moi, je veux étudier mais j’ai l’impression que tout se ligue contre moi. Je vis chez mon oncle qui ne comprend même pas mon obstination à aller à l’école et je suis obligé de faire de petits boulots pour payer ma contribution. Chaque jour, quand je reviens fatigué de l’école, je dois aider dans les tâches domestiques avant de courir quelque fois vers le seul lampadaire disponible pour apprendre. Heureusement que depuis quelques temps, le pasteur du village que j’ai surpris en train de bénir d’une manière curieuse la troisième épouse de mon oncle me soutient : « tu n’es pas une lumière, dit-il, mais la lumière de Dieu est en toi ».
Pourquoi je vous raconte tout cela, moi, anonyme, croulant sous le poids des petits riens de la vie, vivant d’aumônes et refusant d’aller conduire un zémidjan comme mes cousins et autres amis ou d’aller au champ avec mon oncle. Depuis quelques temps, je suis étonné par la grande attention que plusieurs personnes me portent : mon oncle, l’un des hommes les plus puissants de notre coin, ami intime du frère du chef de quartier, qui ne s’intéressait jamais à moi sauf pour me commander rudement une tâche, m’appela et me demanda si j’avais toujours ma carte d’électeur. Satisfait de ma réponse affirmative, il me dit que nous aurions une réunion bientôt avec quelques personnes importantes et que je devrais amener cette carte. J’aurais peut-être 1000 francs Cfa et du bissap en échange.
Quelle ne fut ma surprise lorsqu’un de nos professeurs évoqua le sujet. Ceux qui ont déjà la majorité iront bientôt voter et surtout il fallait savoir que toute voix compte autant que celui d’un autre ? Pour la première fois de ma vie, je me réveillais véritablement et demanda d’une voix tremblante si mon vote comptait autant que celui du surveillant général qui ne ratait aucune occasion de nous maltraiter !
La réponse positive me fit comprendre qu’en fin de compte, je n’étais pas un zéro ! Moi Kocou, Mohamed, Gorbathev le beau, je pouvais servir à quelque chose. Quelle découverte ! Je compris pourquoi mon défunt père m’avait donné tous ces prénoms, pourquoi brutalement mon oncle s’adressait à moi. Pouvait-on vendre sa carte ? Une voix intérieure me disait que si ma voix est égale à celle du surveillant général, c’est qu’elle était égale à celle de mon oncle, et à celle du chef quartier. Je m’en rassurais en demandant au pasteur qui monta encore plus haut en citant le député local et même le Président de la République !
Je revins à la maison tout tremblant et en chemin, je redressais le torse. Je valais quelque chose au moins et je pouvais valoir mieux. Je voterais sûrement mais pour qui ? Il n’y a que des bruits confus qui nous parviennent. Je me dis alors que le premier qui s’intéressera au sort de mon collège et me promettra de l’électrifier, je pourrai voter pour lui. Si par hasard, il me serrait la main, alors mon vote lui sera sûrement acquis: Il aurait eu le mérite de me galvaniser à défaut de me convaincre...

Maoudi Comlanvi JOHNSON, Planificateur de l’Education, Sociologue, Philosophe

Developed in conjunction with Joomla extensions.

Vidéos

Developed in conjunction with Joomla extensions.