Le chawarma gagne toujours

Je soussigné Personne ou personne, car qui suis-je pour avoir droit à une majuscule...

Mon nom ne vous dira rien, sinon vous rappellera le mauvais souvenir de votre cousin compressé qui passe le temps à se plaindre de sa femme qui l’a quitté, de sa voiture, de sa moto qui ne marchent plus ; qui vient taper à votre porte le matin de bonne heure. Au départ, je vitupérais contre le nouveau pouvoir et maintenant, je gémis sinon, je geins comme un animal blessé donnant mauvaise conscience à tous.
D’aucuns disent que j’ai dû faire quelque chose pour être compressé. Pourquoi étais-je de ce groupe renvoyé si je n’ai rien fait ; il n’y a pas de fumée sans feu. D’ailleurs, j’avais vite acheté ma voiture en son temps et épousé la belle fille du coin...
Ce qui m’étonne, c’est que même l’oracle qui avait annoncé que les ancêtres m’avaient unanimement désigné comme «Dah» du village, viennent de se rétracter quand j’ai perdu mon boulot. Mais, mon Dieu, suis-je condamné à mourir alors que je vis ? J’ai alors prié et demandé comme dernier vœu du condamné à vivre ou à survivre que je puisse manger et bien manger pendant quelques semaines, moi qui n’ai plus jamais connu le goût de la viande ! Et le miracle se produisit: les élections législatives sont là.
Je ne vous le cache pas: je ne boude pas mon plaisir. Qu’importe qui sera élu ici et là. Pour moi, il s’agit d’être toujours au bon moment, à la bonne place pour participer aux meetings, aux marches de soutien, aux messes d’action de grâce sans oublier les réunions préparatoires, la visite nocturne aux candidats et à certains de leurs soutiens influents.
La seule situation qui m’inquiète pour le moment, c’est qu’il semble qu’il n’y aura pas une opposition; ce qui réduirait alors les rentrées d’argent et de sandwichs et autres bissap. Mais je pense que nous aurons cette chance. Certains abrutis semblent toujours vouloir incarner l’opposition. Or, tout est couru d’avance; ils échoueront. En tout cas, comme le dit si bien ma fille lorsque je lui demande de soutenir mon équipe de football contre celui de mon fils : « le chawarma gagne toujours ». Vous avez compris cette petite rusée: quelle que soit l’équipe qui gagne ou qui perd, elle obtient toujours (d’avance) son chawarma. J’aurai fini de me remplumer en quelques semaines avant l’élection. Le nom des équipes ou plutôt des candidats n’est pas important. Ils viendront, enfin élus, récupérer leur argent sur notre dos.
Je vous parais cynique mais, en fait, je suis désespéré. Que puis-je moi seul ? Qu’a-t-on fait pour moi lorsque j’ai été compressé ? C’est le jour où, désespéré, j’ai marché dans la rue pour revendiquer que ma femme ; la belle fille que j’ai épousée qui ne cessait de me dire que je suis beau; qui m’a fait renvoyer la première pas assez présentable, m’a quitté. Pour elle, passe encore que je n’ai pas d’argent, mais que j’aille marcher pour étaler ma misère, mon visage hagard de mal nourri que j’étais devenu à la télé. Ses parents l’ont soutenue. Moi, personne d’entre vous ne m’a soutenu bien longtemps...
Il me reste un certain nombre de démarches à mener : d’abord rencontrer un de mes cousins, l’un des plus grands spécialistes du business que je voudrais entreprendre avec des équipes bien rodées sans compter le groupe d’ambianceuses de sa femme. Médiocre instituteur dans le village, il avait troqué la craie contre cet activisme politique et était très écouté dans le milieu, car ayant le talent rare de parler pour ne rien dire alors que c’était un cuistre de qualité. Je l’avais toujours méprisé et lui œuvrait pour devenir le «Dah» qui m’était destiné auparavant. Ensuite, je devrais redevenir un peu présentable en vendant ma vielle moto pour raccommoder mes habits et payer du ‘’sodabi’’ pour les premières réunions du petit groupe que je vais former.
Beaucoup d’entre vous me tiendront rigueur. Mais alors, que faire ? Il faut se battre, voter selon sa conscience, pour le juste, le bien, la patrie. Je vous vois venir. Vos combats sont sûrement des combats souterrains parce qu’ils sont invisibles pour moi et je sais que, tous, vous viendrez à mon enterrement si je continue à croire en la justice, à vos idéaux démocratiques. Mais, avec le temps, j’ai compris et je suis sûr d’une chose : l’argent ou plutôt « le chawarma gagne toujours ».

Maoudi Comlanvi JOHNSON, Planificateur de l’Education, Sociologue, Philosophe

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