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Imposition du français à la maison au détriment de la langue maternelle : Des parents soucieux, des universitaires dans la prévention

Langue du colon, du dominateur, la langue française, devenue la langue officielle du Bénin, est perçue par la grande majorité de la population comme la panacée pour un parcours scolaire réussi.

De ce fait, certains parents, consciemment ou inconsciemment, imposent son usage dans les échanges verbaux et oraux au sein de la cellule familiale. Pour mieux éclairer ses lecteurs sur les avantages, les inconvénients et les risques éventuels de l’imposition du français comme moyen de communication domestique, une équipe de reporters du Groupe de presse Educ’Action est descendue sur le terrain. Reportage !

«L’oiseau ne peut s’épanouir que dans son plumage. », a toujours martelé Roger Gbégnonvi, professeur émérite de Lettre à l’Université d’Abomey-Calavi. L’esprit de cette assertion était qu’aucun homme, fut-il Européen, Américain, Asiatique ou Africain, ne peut s’épanouir ou se développer isolé de sa culture et des richesses dont elle regorge à travers sa langue maternelle. S’il est aussi démontré que, l’enfant qui parle couramment sa langue maternelle, comprend et rend mieux en français (langue étrangère) que dans le sens contraire, qu’est-ce qui fonde alors l’injonction faite aux enfants de ne parler que le français à la maison ? A cette question, Maxime Christian Ahouissoussi, professeur certifié d’Education Physique et Sportive (EPS) et ex-directeur du Centre de la Sauvegarde de l’Enfance et de l’Adolescence (CSEA) d’Agblangandan, sous son manteau de parent d’élève, répond en commençant par faire l’historique de ce qui justifie l’usage de la langue de Molière dans son ménage : « A la maison, je parle le français avec mes enfants. Je suis de nationalité béninoise, ma femme est bénino-centrafricaine. Elle est née en Centrafrique et y est restée jusqu’à la vingtaine d’âge avant de revenir au Bénin. Etant donné qu’elle ne comprenait pas la langue fon dont moi je suis locuteur, les échanges entre nous deux étaient toujours en français jusqu’à notre mariage. Les enfants, à leur naissance, ont hérité cela de nous. » Au-delà de cette raison évoquée supra, Maxime Ahouissoussi, la cinquantaine, d’une corpulence qui ne trahit pas sa profession, semble avoir une admiration particulière pour le français qu’il appelle avec fierté le gaulois. Pour lui, le français est la langue officielle de travail et tout apprenant reçoit des enseignements à partir de cette langue-là. Il ne regrette pas ce choix qui impacte positivement le rendement scolaire de ses enfants. « Je ne manifeste aucun regret pour des échanges à la maison avec mes enfants qui ne sont ni au plafond ni au plancher. Si presqu’eux tous ont déjà leur licence, l’aînée est en année de thèse et le benjamin en Tle C, entrain de préparer son Baccalauréat, je peux oser dire que c’est une famille qui a pu réussir sa mission. », se réjouit Maxime Ahouissoussi avec un sourire qui illustre sa satisfaction. Au Collège d’Enseignement Général (CEG) du Littoral, à quelques encablures de la mer, dans le premier arrondissement de Cotonou, les reporters du Groupe de presse Educ’Action ont posé leurs micros et caméras. Premier à se jeter à l’eau sur la question, Chris-Emmanuel Macauley. Onze ans révolus, il est élève en classe de 6ème A. De père yoruba et de mère mina, il n’est pas en mesure de s’exprimer dans aucune des deux langues locales (yoruba et mina). Il ignore pourquoi les parents lui ont imposé l’usage du français à la maison et parle de sa performance pour le compte du premier semestre 2018- 2019. « Je ne sais pas pourquoi c’est seulement le français que nous parlons à la maison. Papa ne m’a rien dit. Au collège pour le premier semestre, j’ai obtenu 15,38 comme moyenne. En Français Communication Ecrite et Lecture, j’ai eu respectivement 17,33 et 14 », a confié Christ-Emmanuel à notre équipe. Si cette performance semble apporter de l’eau au moulin de Maxime Ahouissoussi, certains spécialistes dont Franck Arnaud Sèdjro, Secrétaire Exécutif du Réseau National des Opérateurs privés pour la Promotion de l’Alphabétisation et des Langues (ReNOPAL), pensent que c’est du tort fait à l’enfant de ne pas lui parler sa langue maternelle. « La plupart d’entre nous, en tant que parents, commettons cette erreur-là. Nous pensons toujours que le français étant la langue officielle de travail, il faut la parler à l’enfant pour qu’il s’en sorte mieux à l’école au détriment de la langue maternelle. Je pense qu’au-delà d’une erreur, c’est une bévue que nous commettons. », s’insurge Franck Arnaud Sèdjro, condamnant, en des termes forts, les parents qui s’y adonnent. Très amer, il poursuit en disant que « la langue nationale est la langue de culture de l’enfant, la langue de culture de ses parents, la langue de son environnement immédiat et par conséquent la connaissance du monde ne peut se faire en ignorance de sa propre culture. ». Il n’a pas manqué d’évoquer un pan des recherches scientifiques qui démontre que : « les enfants qu’on enseigne dans leurs langues nationales avant d’aller à la langue d’autrui, s’en sortent mieux et développent un esprit de créativité plus évolué que celui qui évolue directement dans la langue d’autrui. » Pour Franck Arnaud Sèdjro, « l’idéal, c’est d’apprendre d’abord à l’enfant sa langue maternelle. C’est de lui éviter une perte d’identité, car celui qui perd son identité a tout perdu. » Il appuie son argumentaire de l’exemple de Singapour et de la Chine, qui, selon lui, doivent l’essor de leur développement à la maitrise de leurs langues nationales.

Maxime Ahouissoussi

Maxime Christian Ahouissoussi

Que dire des performances académiques des enfants des familles où la langue parlée autorisée à la maison reste la langue maternelle ?

Pour répondre à cette question, l’équipe du Groupe de presse Educ’Action s’est dirigée vers Akpakpa dans le deuxième arrondissement de Cotonou, plus précisément au quartier Yénawa Vodounhonto. Un portail rouge s’est ouvert pour lui faire découvrir la cour de la résidence de Samson Gbètoho Loko. Une maison où seule la langue maternelle est parlée. Dans son accoutrement propre aux missionnaires évangéliques, et royalement assis dans un divan, Samson Gbètoho Loko s’est fait entourer de ses enfants, tous intellectuels. De taille moyenne et d’un teint bronzé, trente-six (36) mois le séparent de la soixantaine. Après les civilités d’usage, Samson G. Loko s’est confié aux journalistes de Educ’Action en langue goun que votre journal a essayé de traduire en français : « Je suis Béninois, de père et de mère. Ma langue maternelle est le goungbé. J’ai fréquenté jusqu’en classe de CM2. Pour avoir séjourné pendant plusieurs années au Nigéria, je parle couramment le yoruba et l’anglais. Mais à la maison avec mes enfants, nous ne parlons que la langue goun. » Ce sont là les premières paroles arrachées à Samson G. Loko, visiblement très à l’aise et décontracté. A la question de savoir si cette pratique linguistique n’a pas un impact fâcheux sur le cursus scolaire de ses enfants, Samson G. Loko entre mise au point et clarifications répond : « Mes enfants ne se sont jamais plaints à ce sujet. Bien au contraire, ils ont toujours été parmi les meilleurs de leurs classes et gagnent différents prix et bourses. Ma fille Grâce qui fait office d’aînée a soutenu son Master 2 en Banque et Finance ; Georgette la cadette prépare son Certificat d’Aptitude au Professorat d’Enseignement Secondaire (CAPES) à l’ENS à Porto-Novo. Emilienne, quant à elle, a fini en Anglais et s’est inscrite à l’Institut Conficius pour apprendre le Chinois. Elle a gagné en juillet 2018 une bourse octroyée aux meilleurs étudiants de cette filière pour un séjour d’un mois en Chine. » Avant de prendre congés des reporters de Educ’Action, Samson G. Loko a, pour finir, parlé de ses jumeaux qui sont ses benjamins : « Déborah a soutenu sa Licence en Secrétariat Bilingue (Anglais-Français). Par ailleurs, Samuel, major de sa promotion est en stage pour sa Licence en Communication d’Entreprise. Je n’ai aucun regret pour leur avoir parlé goun à la maison. Bien au contraire, je bénis le Seigneur », a conclu Samson G. Loko en présence de tous ses enfants cités plus haut.

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Samson G. Loko entouré de ses enfants

De l’option hybride de l’usage des deux langues…

A Porto-Novo, au quartier Tokpota, les reporters du Groupe de presse Educ’Action ont été reçus par Avit Victorien Goudjo à son domicile. La cinquantaine, teint noir, taille frôlant la moyenne, Avit Goudjo expose les raisons qui fondent son choix d’usage simultané du français et de la langue maternelle à la maison avec ses enfants : « Mon papa fut enseignant et directeur d’école au Primaire. Il nous avait imposé l’usage du français à la maison. Cela ne nous avait pas facilité l’intégration sociale. Quand on allait au village, on se sentait isolé des autres enfants. Je n’ai pas voulu que mes enfants subissent le même sort, c’est pourquoi je me suis dit en faisant l’option des deux, les enfants auront non seulement la capacité de parler le français mais de le comprendre et de pouvoir le traduire dans notre langue maternelle qui est le fongbé. », a confié Avit aux journalistes du Groupe de presse Educ’Action. Il dit être satisfait de ce choix pour des raisons qu’il évoque : « Je n’ai jamais pris de répétiteur pour mes enfants parce qu’ils comprennent mieux leurs cours et parfois, ils m’expliquent même des choses que j’ai du mal à comprendre. Jusqu’à l’université, ils ont été toujours parmi les meilleurs. », a-t-il souligné.

Aux témoignages de jeunes élèves alternant l’usage des deux langues…

« Je m’appelle Agoro Abibou Wallidatou. Je suis originaire de kouloumi au Togo. J’ai onze (11) ans et je suis en classe de 6ème A au CEG ‘‘Le Littoral’’. A la maison, nous parlons la langue Anii et le français. Je travaille bien à l’école. Pour l’examen du CEP, en français : Lecture, j’ai eu 15 et en Communication Ecrite 12. »
« Je m’appelle Lando Nourredine Dieudonné Christophe. Je suis de père béninois et de mère nigérienne. Je suis en classe de 3ème MC1 au CEG ‘‘Le Littoral’’ à Cotonou. A la maison, nous parlons le Zerman et le français. Le fait de parler les deux langues m’aide beaucoup dans la compréhension de certaines choses. Pour des raisons qui me sont propres, j’ai raté d’avoir la moyenne pour ce premier semestre 2018-2019. Toutefois en français, j’ai pu avoir 11 /20. »

Moussiliou Akpa LAra Moustapha Enseignant Chercheur en psychopdagogie

Moussiliou Moustapha, Enseignant-Chercheur en psychopédagogie

De l’avis des scientifiques sur l’imposition du français à la maison …

« Ce que l’observation nous permet de constater, ce n’est pas toujours les enfants qui parlent le français à la maison qui sont premiers ou meilleurs dans leurs classes. Ce n’est qu’une illusion qui amène à penser que si on habitue les enfants à parler le français à la maison, d’office ils vont réussir à l’école. Il n’y a pas une relation de cause à conséquence dans cette affaire. » Ainsi s’est prononcé sur la question depuis sa résidence à Vakon, une des banlieues de Porto-Novo, Moussiliou Akpa L’Ara Moustapha, Enseignant-Chercheur en psychopédagogie à l’Université d’Abomey-Calavi (UAC). En poursuivant dans la même logique, il abonde dans le même sens que Franck Arnaud Sèdjro et précise que : « Dans le monde d’aujourd’hui, on en est arrivé à comprendre que l’utilisation d’une langue étrangère comme langue d’enseignement entraîne de facto une dévalorisation immédiate de la culture d’origine puisqu’on estime que celle-ci est incapable de fournir, ne serait-ce que le support de l’enseignement. », a fait comprendre l’universitaire à travers une explication pédagogique. Avis que partage d’ailleurs sans réserve son collègue sociolinguiste Dr Charles Dossou Ligan en soutenant qu’« il n’y a aucun avantage véritable à imposer ou à privilégier la langue française à la maison sous prétexte que cela favoriserait ou accélèrerait l’acquisition du savoir chez les nouveaux apprenants à l’école. Tout le reste est mimétisme ou snobisme linguistique et conduit tôt ou tard à l’esclavage culturel et linguistique. » Dans ses envolées explicatives, il laissera entendre que l’usage de la langue de l’école à la maison n’est pas une panacée pour la réussite scolaire de l’enfant.Dr Charles Dossou Ligan

Dr Charles Dossou Ligan,Sociolinguiste

 

De l’avis scientifique de l’Enseignant-Chercheur au Département des Sciences du Langage et de la Communication Dr Charles Dossou Ligan, il n’est d’ailleurs pas garanti que les enfants qui ne parlent que le français à la maison aient les meilleures performances à l’école s’ils ne bénéficient pas d’un bon encadrement et d’un suivi rigoureux. Pour illustrer sa position sur la question, il avoue n’avoir jamais connu un mot du français à la maison, mais avoir donné les meilleurs résultats à l’école. « Il ne suffit donc pas de savoir parler le français à la maison pour réussir à l’école. », conclura-t-il sur la question. Pour éviter une perte d’identité culturelle, le Professeur Moussiliou Akpa L’Ara Moustapha rappelle les recommandations de l’UNESCO qui prône une éducation multilingue dans laquelle un rôle central est dévolu à l’enseignement dans les langues maternelles. Et c’est la voie royale pour tous de réaliser une éducation de qualité, martèlera-t-il. « Tout enfant, avant l’âge de dix ans, est capable de comprendre plusieurs langues à la fois. On peut valablement commencer à parler la langue maternelle à l’enfant à la maison et introduire en même temps le français. Mais substituer la langue maternelle par le français, c’est une aberration. », fait observer déçu, Docteur Moussiliou Akpa L’Ara Moustapha qui exhorte les parents à éviter aux enfants d’être des étrangers dans leur propre pays.

Jules A. LOKO (Stg)

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