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Attribution et jouissance des bourses d’excellence au Bénin : Les non-dits d’une récompense contraignante

Dans le milieu éducatif béninois, la bourse d’excellence est considérée par beaucoup d’apprenants de la classe de Terminale et même par des parents d’élèves éclairés comme la primauté des récompenses à ne rater sous aucun prétexte.

Des candidats à l’examen du baccalauréat s’y accrochent sans en maîtriser tous les contours, comme la prunelle de leurs yeux, à voir les privilèges apparents qu’elle offre aux bénéficiaires, en l’occurrence les dix (10) premiers à cet examen national depuis quelques années. Dans l’une de nos précédentes parutions du mois de novembre 2018, une lauréate de la bourse d’excellence, Promotion 2018, a tôt fait de relever les péripéties et obstacles liés à la jouissance de cette récompense nationale pour les avoir vécus. Après la trêve consacrée à une série d’investigations, Educ’Action retombe ici dans les labyrinthes de ce prix d’excellence trop enjolivé, faisant le focus sur ses faces cachées.

Filles et garçons, ils étaient 34.452 candidats à avoir tiré leur épingle du jeu suite à la session 2018 de l’examen du Baccalauréat. Si pour certains étudiants, ce premier diplôme universitaire peut symboliser le ‘’Brevet d’Accès au Calvaire ou au Chômage’’, de l’inspiration collective des dix (10) premiers au baccalauréat, c’est la porte ouverte au bonheur. Ils caressent gaiement, pour beaucoup d’entre eux, le rêve de voyager par avion, d’étudier à l’extérieur du pays, puis de jouir des frais de scolarité et de subsistance à la charge de l’Etat. De l’avis des premiers responsables impliqués dans l’attribution de ce sésame, l’objectif poursuivi par l’Etat béninois est d’encourager et de constituer une pépinière élitiste de concitoyens assez qualifiés et véritablement mus par le développement, du retour de cette expérience. Seulement, pour sécuriser l’investissement national consenti sur ces compatriotes, les nouveaux dirigeants à la tête de l’Etat ont songé à de nouvelles dispositions. Ainsi, le 10 mars 2017, plusieurs personnalités au nombre desquelles les ministres Pascal Irénée Koupaki, Romuald Wadagni, Aurélien Agbénonci et Marie-Odile Attanasso ont apposé leurs signatures au bas du décret N°2017-155 du 10 mars 2017 portant critères d’attribution des allocations d’études universitaires. Ce nouveau décret, à l’antipode de celui qui existait, met en lumière au point 6 de l’article 16 ce qui suit en termes de jouissance de la bourse d’excellence : « S’engager par acte notarié à suivre la formation définie comme prioritaire par le Gouvernement, dans l’État retenu, et à revenir servir l’État à la fin de sa formation ou à rembourser le montant total de la bourse, quel que soit le pays de résidence ». Ce qui donne une nouvelle tournure à cette jouissance très prisée et parfois mal décelée.
De l’euphorie des résultats du Bac à la réalité de la jouissance de la bourse d’excellence

Chaque année, après la proclamation des résultats du baccalauréat et telle dans une série de télé-réalité, les super candidats devant bénéficier de la bourse d’excellence sont louangés et mis sur les feux de la rampe. Tout le monde se bouscule pour les gratifier : autorités politiques en quête d’électorat ou de suffrages, Fondations et organisations diverses pour se faire une bonne santé publicitaire, etc., et puis à la fin les démarches administratives pour jouir de la pompeuse bourse d’excellence sans en maîtriser, hélas, tous les contours. Et c’est là le retour à la réalité. « Mais, on ne nous a rien dit par rapport au décret sur les allocations universitaires », se surprennent des parents. Dame Madina, toute de jaune vêtue ce 11 novembre 2018, totalement épuisée par les kilomètres avalés dans la journée pour les nombreuses courses à faire en vue de la jouissance de la bourse d’excellence par sa fille sortie 2ième à l’examen du baccalauréat 2018, a commencé à se convaincre de la réalité. Elle semblait bleue dans ce long processus qui relève, pour elle, du chinois. « Je ne sais plus quoi faire », avait-elle répondu à Educ’Action à l’époque. Approché, Maxime Moïse Agbodandé, Directeur des Bourses et Secours Universitaires (DBSU), revient ici sur le long processus d’attribution des allocations : « C’est un processus qui part de la volonté des étudiants. Ils doivent chercher eux-mêmes les universités qui les intéressent en Afrique ou en France. Procéder à leur propre admission, puis produire les dossiers qu’il faut pour bénéficier de la bourse nationale d’excellence pour les études hors du Bénin. Nous soumettons les dossiers à la Commission Nationale des Bourses et Aides Universitaires (CNBAU) qui les valident. Jusqu’à présent, il y a des velléités de dépôt de dossier, mais également des flottements ». Assis dans son bureau ce 15 janvier 2019, le DBSU et son équipe préparent la prochaine session de la CNBAU. De l’avis de Narcisse Akplogan, chef service en charge des formations à l’étranger, « les bacheliers boursiers de 2018, à l’étape actuelle, sont encore en train de chercher leurs établissements ». Il renseigne, par ailleurs, que « généralement, pour bénéficier de la bourse, il faut nécessairement perdre un an sauf si l’apprenant commence à préparer son voyage depuis la Terminale. Si le candidat veut aller en France, il doit avoir commencé le processus de Campus France un an à l’avance pour faire l’étude des dossiers, avoir l’inscription, etc. ». Finalement, pour contourner cette probabilité, c’est-à-dire la perte d’une année scolaire, dame Madina a dû inscrire en attendant sa fille aux Cours préparatoires Père Aupiais avec les frais y afférents.

Le Ministre des Affaires trangres Cadjhoun

Des vrais motifs de la prise du décret 2017-155

« Les bourses d’excellence sont limitées aux universités de France et à n’importe quelle université en Afrique. Il n’y a plus de Canada. En effet, un boursier à l’université de Laval coûte à l’État près de 13 millions francs Cfa par an pour les frais de scolarité uniquement. Les frais de subsistance (alimentation et autres), c’est 342.000 francs Cfa par mois. Tout cela n’est pas un problème. Mais le problème, c’est qu’ils finissent et ils ne reviennent pas pour servir leur pays. Ils trouvent les moyens de rester là-bas et ne reviennent pas car, ils sont employés par des entreprises. Ces 13 millions peuvent servir à financer de nombreuses bourses nationales ». Cette déclaration de Maxime Moïse Agbodandé, Directeur des Bourses et Secours Universitaires (DBSU), au micro de Educ’Action, renvoie aux vrais mobiles de la prise du nouveau décret régissant l’octroi des allocutions universitaires. D’ailleurs, dans la même vaine, le directeur de Cabinet du Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique (MESRS), tutelle de la DBSU, avait déjà annoncé que « ceux qui ont obtenu la mention Très bien dans les séries scientifiques au Bac ont automatiquement la bourse d’excellence. Elle leur donne le droit de choisir les établissements qu’ils veulent pour continuer leurs études partout sauf au Canada ». C’était le 27 août 2018 face à la presse. Quelques jours après, dans son bureau, le directeur de Cabinet est formel : « Les bourses sont octroyées sous forme de prêts remboursables parce que la plupart des apprenants qui bénéficient des bourses et qui vont à l’extérieur ne reviennent pas. L’État ne peut donc pas investir dans des formations afin que cela serve au développement et que ces apprenants ne reviennent pas pour servir le pays ». Rencontré ce vendredi 18 janvier 2019, dans son bureau, Florentin Nangbé, directeur des Relations Culturelles, de la Coopération Décentralisée et de l’Humanitaire au Ministère des Affaires Etrangères et de la Coopération (MAEC), confirme aussi cette fuite de cerveaux béninois. « Le problème, c’est que ces boursiers ne reviennent pas », affirme-t-il, vêtu d’une tenue locale. Dans ce département ministériel dirigé par l’autorité Aurélien Agbénonci, aussi signataire du décret 2017-155, existe un service qui suit d’une part, les conditions de vie et d’étude des étudiants béninois à l’extérieur et d’autre part, les conditions de vie et d’étude des étudiants étrangers au Bénin.

L’impérieuse nécessité de revenir servir le pays

La question du retour des boursiers béninois au pays au terme de leur formation tel que libellé dans le décret demeure une problématique. A cette préoccupation, l’autorité invoque la bonne foi de chacun. « C’est une question de bonne foi. Chacun doit être conséquent envers lui-même. A partir du moment où vous avez pris un engagement notarié, si vous êtes sincère et conséquent envers vous-même, vous devez respecter cela. Si ce n’est pas fait, il est écrit que l’État engage des poursuites judiciaires contre celui qui ne respecte pas ses engagements », a expliqué Maxime Moïse Agbodandé. Toutefois, le DBSU ne manque pas d’évoquer les pesanteurs sociologiques qui pourraient entraver l’application de cette disposition du décret. Selon lui, « dans ce pays, si on commence à poursuivre quelqu’un qui n’a pas respecté son engagement notarié en matière de formation à l’extérieur, c’est vous journaliste qui allez commencer à critiquer cela. Soit c’est un parent ou c’est un proche et puis tout de suite, l’objectivité déserte le forum. C’est ce qui se passe ». Son chef service formation à l’étranger rappelle que le décret a été pris en 2017 et les étudiants qui sont partis sous ce décret sont toujours en cours de formation. « Mais, ils ont pris des engagements et nous suivons leur cursus normalement », a-t-il indiqué à Educ’Action. Narcisse Akplogan, fait savoir qu’en plus de l’acte notarié qui implique des poursuites judiciaires, « il y a également un autre mécanisme. Le billet d’avion qu’on leur octroie est généralement un billet aller-retour. A la fin de la formation, ils font la demande du billet retour qu’on leur envoie. Une fois rentrés, ils viennent ici pour nous notifier leur retour ». « Nous ne pouvons pas obliger quelqu’un à revenir au Bénin. Il n’y a pas un mécanisme qui permet de les obliger à rentrer au pays. Contrôler les étudiants et les faire rentrer n’est pas du ressort du Ministère des Affaires Etrangères. Nous n’avons pas connaissance de l’existence d’un acte notarié », martèle au reporter du journal le directeur des Relations Culturelles, de la Coopération Décentralisée et de l’Humanitaire du Ministère. On pourrait alors se demande si le Bénin ne dispose-t-il pas d’instrument pour faire retourner les bénéficiaires des bourses d’excellence voire des bourses d’études de l’étranger ? Un peu plus loin, existe-il un texte qui encadre la pratique en dehors du décret 2017-155 ? Réponse du chef service des formations à l’étranger : « Sur la base de ce nouveau décret, nous n’avons pas encore de promotion. Ce sont les arrêtés d’application qui vont préciser les conditions de poursuites judiciaires, qui vont dire si le boursier est obligé de travailler pour la fonction publique, dans le privé ou en tant que auto-entrepreneur. Ces arrêtés sont en cours de rédaction pour encadrer tout. Cela traîne certainement parce qu’on vient d’envoyer les premiers en formation ». Du côté de la DBSU, le chef service Narcisse Akplogan reprend : « Dans les anciens dossiers des boursiers d’excellence, il y avait aussi des engagements de retour ». A ce propos, l’ancien décret 2007-272 du 16 juin 2007 dispose en son article 14, sans être coercitif, que le bénéficiaire doit « s’engager à revenir servir son pays à la fin de sa formation ». Narcisse Akplogan ajoute que : « nous avons commencé à prendre les dispositions pour nous assurer de leur retour. Jusque-là, nous avons toujours eu les demandes de billet retour pour ces boursiers d’excellence. Nous avons déjà la preuve qu’au moins à la fin de leur formation, ils sont retournés au pays. Si en fin de formation, on finit de tout payer et que l’étudiant ne demande pas de billet retour, on commence à appeler les parents pour avoir des informations sur l’objet de son retard et de son mutisme. Souvent quand on relance, ils finissent par faire la demande de billet. Jusque-là, ceux qui ont fini la formation rentrent toujours ». Il reconnaît, toutefois, que la tâche n’est pas facile.

De l’insertion professionnelle de ceux qui reviennent, l’autre calvaire

Tout comme ceux qui sont restés, l’insertion professionnelle des boursiers étrangers qui font le choix du retour est une énigme. Le chef service Narcisse Akplogan le conçoit si bien : « l’autre problème, c’est leur insertion professionnelle après leur retour. Cela n’est pas suivi. Nous savons que les boursiers sont rentrés, mais nous ne pouvons pas certifier qu’ils sont toujours là car, ils peuvent repartir. Nous nous rassurons qu’ils sont rentrés, mais nous ne faisons pas le suivi à leur retour car, nous sommes une direction technique et non le Ministère de la Fonction Publique ». Selon son directeur, la DBSU est une structure technique du MESRS dont la mission est la conception, la coordination de la mise en œuvre et le suivi-évaluation de la politique de l’Etat en matière d’allocations d’études universitaires. S’agissant du retour pour servir l’Etat, le DBSU a indiqué de façon péremptoire que « le travail pour le pays est aussi bien dans le secteur privé que dans le secteur public. Dans la plupart des cas, ils choisissent des filières qui n’existent pas ou qui ne sont pas en vogue au Bénin. Ils reviennent travailler dans ces filières. Nous ne sommes plus dans la dynamique de travail pour la fonction publique. Sous d’autres cieux, c’est l’entrepreneuriat et le secteur privé qui sont, de plus en plus, prisés. La fonction publique n’est pas la seule issue ». A ce propos, de l’avis d’un boursier qui a requis l’anonymat, ‘’... dans les pays où nous sommes formés, nous sommes courtisés par les entreprises avant même la fin de nos formations. Certains parmi nous commencent les stages avant même la fin de la formation. Quelles sont alors les pratiques au Bénin ? Du retour, l’insertion nous pose de réelles difficultés. » Ce qui relance le débat de l’insertion professionnelle des boursiers, une fois de retour au pays.

Adjéi KPONON

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