Attribution de la bourse d’excellence aux meilleurs du Baccalauréat : Quand l’ignorance des textes et des procédures tue le rêve des bénéficiaires !

Il a fallu sept ans d’études secondaires à Bassimath pour être la première du Bénin au Baccalauréat série C et deuxième sur le plan national en 2018.

Comme elle, neuf autres heureux élus ont marqué les esprits à travers leurs performances. Bénéficiant de tout l’honneur dû à leur rang, ils étaient loin de s’imaginer que c’est une autre aventure, teintée de millions de francs CFA qui commence pour bénéficier de la bourse d’excellence, un droit acquis par décret présidentiel. Dans l’univers des bourses d’excellence, Educ’Action a mené l’enquête.

«Ma chérie, si tu travailles bien et que tu deviens la première du Bénin, l’État prendra tout en charge ». C’est ce que le pépé de Bassimath lui a répété durant toute l’année scolaire passée afin de la motiver à travailler pour être la meilleure à l’examen du Baccalauréat. Loin de l’euphorie du 27 août 2018, où le directeur de l’Office du Baccalauréat encadré du Directeur de Cabinet (DC) du Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique (MESRS) et des superviseurs généraux du Baccalauréat, annonçait les statistiques qui font d’elle, la deuxième du Bénin, la joie de Adam Bassimath Adoukè Eyitayo s’est un peu dissipée avec le temps. La raison, « c’est comme si être première devient plus un inconvénient plutôt qu’un avantage ». Depuis ce jour, bien des choses se sont passées pour permettre à Bassimath de réaliser son rêve : celui de faire des études en génie informatique. C’est le fruit de l’engagement de ses parents à la voir réussir qui lui a permis de bénéficier de l’accord de principe d’une université européenne de justesse le 30 octobre 2018, au moment où les autorités du MESRS, qui ont gardé le silence jusqu’au 21 octobre, fixaient le délai de dépôt des dossiers de demande de bourses le 02 novembre 2018. Retour sur un parcours de combattant où ténacité, activisme et ressources financières dictent leur loi au milieu des failles d’un dispositif flou d’accompagnement des boursiers.

La belle histoire …

27 août 2018, la presse est conviée à prendre part à la conférence de presse qui fera la lumière sur les efforts fournis par les 34.452 nouveaux bacheliers du Bénin afin de savoir lesquels sont dignes des privilèges accordés par le décret n° 2017-155 du 10 mars 2017 portant critères d’attribution des allocations d’études universitaires. Avec une moyenne de 17,77 sur 20, Adam Bassimath, occupe la deuxième place du podium entourée de Ismaël Gounou Adam Soulé déclaré premier avec 17,81 sur 20 et Elom Kodjo-Kpakpassou sorti troisième avec 17,36 sur 20. A cette rencontre, Bienvenu Koudjo, DC du MESRS, déclare que « ceux qui ont obtenu la mention Très bien dans les séries scientifiques ont automatiquement la bourse d’excellence. Elle leur donne le droit de choisir les établissements qu’ils veulent pour continuer leurs études partout sauf au Canada, à condition d’être parmi les dix premiers comme le précise le décret déjà cité s’enchaînent alors les cérémonies de récompense pour la belle équipe des 10 jeunes brillants bacheliers. C’est la fondation de la première dame, Claudine Talon qui ouvre le bal les 4 et 5 septembre en remettant des ordinateurs aux meilleurs. Elle sera suivie quelques jours par l’équipe du MESRS où c’est la ministre Marie-Odile Attanasso qui offre des ordinateurs portatifs, des disques durs externes, des dictionnaires Larousse Français et Larousse anglais-français et un diplôme d’honneur au carré d’As des meilleurs, le samedi 14 septembre 2018 à la salle des fêtes du Majectic. Vient alors le retour à la réalité avec le décret signé des mains du Président de la République, le 10 mars 2017. Selon l’article 16 dudit décret : « la bourse nationale d’excellence pour les études universitaires hors du Bénin est accordée sous forme de prêt remboursable à la fin de la formation pour des formations non disponibles au Bénin, aux bacheliers les plus méritants remplissant les critères suivants : 1) être au classement national, parmi les dix (10) premiers au baccalauréat des séries scientifiques de l’année en cours avec la mention Très Bien ; 2) être âgé de 20 ans au plus au 31 décembre de l’année d’obtention du baccalauréat ; 3) être inscrit dans une formation définie comme prioritaire par le Gouvernement et qui n’existe pas dans l’un des établissements de l’enseignement supérieur à l’intérieur du pays ; 4) suivre effectivement les activités académiques dans la filière retenue ; 5) avoir déposé à la Direction des Bourses et Secours Universitaires (DBSU), un dossier de demande de bourses dans le délai requis ; 6) s’engager par acte notarié à suivre la formation définie comme prioritaire par le Gouvernement dans l’État retenu et à revenir servir l’État à la fin de sa formation ou à rembourser le montant total de la bourse, quel que soit le pays de résidence ». Découvrant pour la première fois ce document que l’équipe de Educ’Action lui a présenté, surprise et étonnement se lisaient sur le visage de Madina Idrissou Adam, mère de Bassimath qui déclare : « mais, on ne nous a rien dit par rapport au décret sur les allocations universitaires ». Les yeux toujours rivés sur le document, dame Madina, toute de jaune vêtue et l’air visiblement épuisée à cause des nombreuses démarches à mener pour les études de sa fille, commence à s’interroger. Des questions auxquelles Bienvenue Koudjo, a apporté des éléments de réponses au micro de Educ’Action pour faire la lumière sur les non-dits du décret.

Grce leurs performances les meilleurs au Baccalaurat soffrent une place au soleil en allant ltranger

Levée de voile sur l’article 16 du décret 2017-155 …

« Ce n’est pas trop clair », s’exclame dame Madina, sa benjamine dans les bras. Du quartier Akpakpa où nous avons rencontré la génitrice de la deuxième brillante bachelière à la session du Baccalauréat 2018, nous mettons ensuite le cap sur Cadjèhoun dans le 12ème arrondissement de Cotonou, où se trouvent les bureaux du MESRS. Il sonne déjà 18heures passées de quelques minutes. Le Professeur Bienvenu Koudjo est toujours dans son bureau à la décoration sobre. Stylo en main, il passe au crible, un projet d’arrêté qui doit repartir à la correction avant d’être transmis au ministre Marie-Odile Attanasso. Pendant qu’au dehors, les autres fonctionnaires se pressent pour rentrer à la maison, le numéro 2 du MESRS vaque à ses occupations avec l’allure calme et sereine qui le caractérisent. Premier sujet évoqué, les prêts remboursables. Sur la question, le DC clarifie : « les bourses sont octroyées sous forme de prêts remboursables parce que la plupart des apprenants qui en bénéficient et vont à l’extérieur ne reviennent pas. C’est une précaution. C’est au cas où vous ne revenez pas que cela devient un prêt remboursable. Mais quand vous revenez, personne ne vous demande de rembourser. Quand vous ne revenez pas, le coût de la formation est calculée pour que vous remboursiez ». Au sujet des formations dans les domaines prioritaires pour l’Etat, Professeur Bienvenu Koudjo répond : « Nous donnerons la priorité aux domaines où la formation est pratique et débouche sur l’employabilité, selon les besoins de développement de l’État, ou sur l’auto-emploi ». Directeur des Bourses et Secours Universitaires (DBSU), Moïse Agbodandé se veut plus clair. Selon lui, les bourses qui dépendent des quotas « sont accordées en fonction des priorités de l’État définies dans le Programme d’Actions du Gouvernement au pilier 2, dans l’axe stratégique 4 ». Pour rappel, le pilier 2 du PAG s’énonce comme suit : « Engager la transformation structurelle de l’économie » et l’axe stratégique 4 quant à lui, révèle que l’État accorde la priorité à l’« Amélioration de la croissance économique » à travers « les secteurs stratégiques de la relance économique » que sont : « l’économie numérique, l’agriculture, le tourisme et la culture, les transports, les énergies et les mines et enfin l’artisanat ». L’autre exigence du décret en son point 6, c’est de revenir servir l’Etat. Les boursiers sont-ils recrutés automatiquement comme Agents Permanents de l’Etat à la fin de leurs études ? C’est la question que nous avons posée au Directeur de Cabinet. Non ! répond le DC avant d’expliquer : « A leur retour, ils ne sont pas automatiquement agents de l’État. En principe, si nous voulons suivre les prévisions fournies par les ministères sectoriels, lorsque les boursiers reviennent, les places pour les recruter doivent être déjà disponibles, mais ne sont pas automatiques. Cela veut dire quoi ? Nous ouvrons les postes pour faire des recrutements. Ceux qui ont bénéficié du soutien et aussi ceux qui ont payé eux-mêmes leurs formations prennent part à la compétition pour le recrutement sur poste ouvert par l’État ». Ainsi, vous devez faire valoir votre compétence pour être recruté. Autre interrogation, celle des pays de destination. En plus de la faille en matière de communication avec les heureux élus et leurs parents afin de les aider à mieux comprendre les dispositions du décret, les pays de destination prêtent aussi à confusion. Si pour le DC, dès les premiers instants les apprenants ont droit à tous les pays sauf le Canada à cause du montant de la formation, pour le DBSU, Moïse Agbodandé, le champ des boursiers d’excellence est limité à la France ou à l’Afrique, comme il l’a si bien dit dans la parution n°263 de Educ’Action. Dernier élément également abordé dans le decret, c’est d’« avoir déposé à la DBSU un dossier de demande de bourse dans le délai requis ». Mais là où le bât blesse, selon dame Madina, c’est que les boursiers d’excellence sa fille notamment n’était pas informée qu’il fallait déposer un dossier à la DBSU mais plutôt qu’ils seront contactés. Selon ses explications, lors des différentes cérémonies de récompenses, les bénéficiaires de la bourse d’excellence ont seulement été informés d’une future rencontre avec les autorités impliquées, en l’occurrence la DBSU, pour mettre les choses au clair. Rencontré dans son bureau dans l’après-midi du 25 octobre 2018, Maxime Moïse Agbodandé rassurait l’équipe de Educ’Action de ce que les mesures sont en train d’être prises pour rencontrer les lauréats et leurs familles. Finalement c’est un communiqué en date du 21 octobre 2018, signé par la Ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique, qui a fait sortir les familles de leur silence, notamment Bassimath et sa mère, les engageant dans une course contre la montre pour déposer les dossiers au plus tard le 02 novembre 2018, soit 10 jours ouvrables, tout en sachant que le circuit administratif a pris quelques jours. L’un mis dans l’autre, ces défauts de communication et dispositif d’accompagnement des lauréats ont engendré des conséquences.

 

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Le prix du silence et de l’excellence …

« Bassimath est une fille qui ne s’attache pas aux choses matérielles », fait savoir dame Madina sous le regard souriant de sa fille. Sa passion à elle, c’est l’apprentissage. Au bout de deux mois de congés, Bassimath était fatiguée de la maison et commençait à s’inquiéter des risques de désapprendre. Pour ne pas désapprendre, dans le silence des autorités, Bassimath a pris la décision de s’inscrire aux cours préparatoire Père Aupiais avec les implications financières que nous n’évoquerons pas ici. En ce qui concerne les démarches menées pour que la première au Baccalauréat série C session de juillet 2018 bénéficie de cette bourse d’excellence, la famille n’est pas encore sortie de l’auberge, parlant des dépenses à venir. « Nous ne connaissons pas le processus. Après la proclamation des résultats, on devait avoir une séance d’explication pour qu’on comprenne les choses afin de prendre nos décisions. Il n’y a pas eu cela. C’est l’une des raisons pour lesquelles on passait par ci et par là parce que ceux qui doivent nous orienter ne l’ont pas fait. Il faut demander conseils par ci et par là et chacun vous dira pour lui. Cela devient un méli-mélo », s’offusque dame Madina qui ne cache pas son amertume et son désarroi au regard des courses qu’elle fait au quotidien pour le bonheur de sa fille. « Je ne sais pas si c’est un péché mais à cause de cela, il faut se tracasser parce qu’on ne sait pas ce qui lui est destiné dans la vie. Nous avons tourné en rond ». A ces mots, sa fille ajoute « on m’a dit sois première et l’État va assurer ta formation. Voilà que je suis première et c’est moi encore qui fais tout. A l’avenir, il faudra mieux organiser les choses pour encourager les élèves et les parents ». Encouragement et préparation sont effectivement nécessaires à écouter les démarches entamées par cette mère avec le soutien de son époux. « Nous avons contacté un parent qui a une expérience en la matière. C’est lui qui nous aide pour les formalités. Nous avons écrit à l’école qui a répondu. Nous avons payé les frais d’études de dossier à 95 euros. Actuellement, nous sommes dans les formalités pour avoir le visa. En plus de cela, il faut qu’on lui garantisse un hébergement depuis là-bas dont on a besoin de la preuve ici. Il faut aussi un compte bancaire bien fourni pour prouver qu’on peut soutenir notre enfant quand elle sera là-bas. Jusqu’à présent, nos dépenses avoisinent un million cinq cent mille (1.500.000) francs CFA, voire plus », a expliqué dame Madina. Rencontré dans sa demeure dans le cadre de cette enquête, l’un des anciens cadres de la DBSU qui a requis l’anonymat, a fait savoir que « toutes les dépenses avant l’inscription des apprenants dans une université sont à la charge de ce dernier. Une fois l’inscription faite, l’État se charge des frais des billets d’avion utiles au voyage ». Comme quoi, l’excellence vaut des millions. A travers l’histoire, de nombreuses nations à l’image de la Chine se sont développées grâce au retour d’expériences de leurs meilleurs étudiants envoyés massivement dans de prestigieuses universités pour apprendre à lier le bois au bois, comme le dit si bien Seydou Badian dans son livre ‘’Sous l’orage’’, en acquérant de nouvelles connaissances et compétences. Il urge de trouver un mécanisme pour amortir, voire réduire drastiquement les dépenses engagées par les candidats avant leur départ. Sinon, l’avenir de brillants apprenants tel que Dénis Anagonou, 3ième au BEPC 2018 avec 18,06 sur 20, orphelin de père à 5 ans, fils d’une mère ménagère, risque de voir leurs chances s’évaporer.

Adjéi KPONON

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