Relations amoureuses en milieu scolaire : Entre échec et réussite des apprenants, le rôle des enseignants et parents en question

 

L’amour naît là où il y a un brassage d’hommes et de femmes. L’école, lieu d’apprentissage et de savoir, satisfait entièrement à ce critère du moment où apprenants filles comme garçons se côtoient au quotidien, à la quête du savoir. L’école sert donc de cadre à l’allumage du feu de l’amour entre apprenants, malgré toutes les conséquences qui en découlent. Des relations amoureuses naissent ainsi, grandissent et parfois meurent au cours d’une année scolaire pour diverses raisons.

Votre journal Educ’Action s’intéresse à l’impact de telles relations sur le rendement des apprenants et le rôle qui est celui des enseignants, des parents et des professeurs dans cette forme de relations. Reportage !

«J’ai rencontré une fille et entre elle et moi, tout allait bien. Quand cela a commencé, les camarades étaient déjà tous au courant. Tout le monde dans la classe avait les yeux rivés sur nous. J’ai commencé à tellement aimer la fille au point où le travail devenait un problème. Avant de commencer cette relation, elle avait certains comportements, c’est-à-dire dans la classe, elle était orgueilleuse, elle ne parlait avec personne. Mais dès que je l’ai draguée et qu’elle a accepté, elle a commencé à changer d’attitudes envers ses amis. Il y a des choses qu’elle ne faisait plus. J’étais responsable de classe et elle était fière en son temps de sortir avec moi ». Ces propos de Godwin Amégankpoé, ancien élève du Complexe Scolaire ‘’La Vision’’ de Hêvié et nouveau bachelier, donnent un aperçu sur les relations amoureuses entre apprenants et apprenantes le temps d’une année scolaire. Si les pratiques divergent en fonction des apprenants, les finalités sont quasiment les mêmes. Les relations amoureuses en pleine année scolaire entre apprenants sont un secret de polichinelle pour les acteurs du système éducatif, qui, tant bien que mal, se donnent les moyens pour contrôler ou sauver les apprenants des dérives. Mais le pire arrive souvent. « J’ai remarqué qu’une de mes élèves, si brillante, a commencé à dégringoler en notes. J’ai commencé à faire mes enquêtes et c’est de là que ses copines m’ont fait savoir que c’est parce qu’elle ne sait pas s’il faut accepter ou refuser les avances d’un garçon de sa classe. Elle hésitait dans sa décision, ce qui agissait sur ses notes. Elle était en 1ère et était d’ailleurs la première de la classe. A cause de son état affectif et psychologique bouleversé, elle avait occupé le septième rang. C’est ce qui m’a poussé à investir la vie de cette apprenante », a témoigné tout abattu Isaac Dossou, enseignant de français au CEG Le Littoral à Akpapka. Depuis que l’enseignant en service au CEG Le Littoral a fait ce constat, il s’intéresse plus à la vie de ses apprenants. « L’année dernière, j’ai été Professeur Principal. J’étais plus proche de mes élèves et j’avais une classe assez jeune. La moyenne était de 14 ans et il fallait les suivre de près. J’ai eu des soupçons déjà à voir la façon dont ils se comportaient. J’ai ma façon de corriger ces cas. Le travail n’est pas déjà chose facile et si on doit encore ajouter des relations amoureuses, en tant que professeur principal, j’aurai des comptes à rendre si le rendement n’est pas bon. Donc, il fallait que je prenne mes responsabilités pour sauver la classe et me sauver aussi », a confié Isaac Dossou pour montrer son sérieux dans l’accomplissement de sa tâche de professeur principal à laquelle il s’acquitte avec dévouement. Les impacts des relations amoureuses en classe ou à l’école sur le rendement des apprenants ont divers noms dont, entre autres, la baisse du niveau des apprenants.

Isaac Dossou Enseignant Ceg Littoral

Isaac Dossou, Enseignant au CEG Le Littoral

De la baisse du niveau à l’abandon des classes et aux commérages

« On ne poursuit pas deux lièvres à la fois », dit l’adage. Etudier et en même temps se sacrifier pour une accointance amoureuse empiètent sur la productivité de l’apprenant. « Quand nous avons commencé, mes comportements ont changé. Cela a commencé à jouer sur mes rendements parce que je n’arrivais plus à me concentrer réellement sur ce que je devais apprendre parce qu’elle occupait une place dans mes pensées, mes occupations. Ce qui est bizarre, au moment où moi mes notes chutaient, c’était par contre constant chez elle », a fait savoir à Educ’Action Godwin Amégankpoé pour situer sur l’effet que produisent les sentiments sur son être et son rendement scolaire. En pleins cours, affirme-il, il s’évade d’esprit tout en posant à l’enseignant des questions déjà abordées par ce dernier. Dans ces conditions où les relations amoureuses occupent l’esprit des apprenants, qui, sans nul doute, développent déjà les caractères sexuels secondaires, le mensonge et l’abandon marquent le pas. « Il y a une apprenante qui me disait qu’elle n’arrivait pas à faire deux choses à la fois. Dans les 95% des cas que je connais, quand les élèves commencent à s’adonner aux relations amoureuses, sur le plan des études, on remarque que cela ne va pas du tout. L’autre chose est que les élèves développent le mensonge. On ment à tout le monde juste pour voir son ou sa partenaire. On ment aux parents, aux professeurs. Quand cela devient persistant, les enfants deviennent rebelles à la maison, car ils ne se contrôlent plus et c’est l’abandon après », a laissé entendre Isaac Dossou avant d’ajouter que : « c’est rare de voir des apprenants s’adonner à ces relations et briller en classe ». Il poursuit avec désolation qu’il a été témoin d’un cas où, en deux mois, l’apprenante ne travaillait plus en classe. Pour finir, elle est tombée enceinte. Quand l’amour côtoie les apprenants en pleine année scolaire, les moyens adoptés par les acteurs pour amener souvent ces apprenants à abdiquer sont des fois sans impacts. Ces apprenants emportés par les relations amoureuses démesurées en arrivent à abandonner l’école à cause des moqueries dont ils sont victimes à des moments donnés. « Une fille très brillante de la 3ième a commencé à s’adonner aux relations amoureuses, son comportement a changé et celui avec qui elle entretenait cette relation amoureuse était en dehors de l’école, mais dans le quartier, où se trouve l’école nous avons souvent des espions dans les classes qui nous informent. C’est comme cela que nous avons appris qu’elle ne suit pas les cours de telle heure à telle heure. Nous avons donc mis une équipe en place. Le garçon est venu l’attendre devant le portail. Elle a tout dans son sac. Elle a changé ses tenues et montait sur la moto quand nous avons interpelé le jeune homme. C’était devant ses camarades et les élèves de l’école. Avec cette honte qu’elle a subie, elle a décidé de laisser l’école pour apprendre un métier à cause des histoires qui se racontaient dans l’établissement. Nous avons insisté, mais elle n’a plus voulu », a confié triste André Sokponwé, surveillant général adjoint en service au CEG Le Nokoué. Le sens galvaudé du 14 février de chaque année reconnu comme la fête de la Saint-Valentin est un moment où les salles de classes et les établissements vibrent au rythme de l’amour. Les apprenants assoiffés de raviver la flamme de l’amour, les uns pour les autres, prennent d’assaut les vendeuses d’articles installées souvent aux alentours des écoles. Objectif : acheter les cartes d’amour étoffées des lettres écrites en prose, se procurer les fleurs pour redonner vie à leur histoire amoureuse. Un comportement que les surveillants du CEG Le Nokoué ont découragé. « Quand on fait le tour des classes le 14 février, on trouve différentes sortes d’articles pour célébrer l’amour. Je ne sais pas quel contenu, les apprenants donnent au mot amour. L’amour pour eux, c’est le sexe. Il y a l’une des vendeuses de notre établissement qui vendait ces articles, mais le directeur lui a interdit cela. Certaines bonnes dames en vendent au dehors et nous n’avons pas le pouvoir d’agir. Nous avons demandé de l’aide au bureau de l’Association des Parents d’Elèves qui s’est dirigé vers ces dames », se désole le surveillant général adjoint. A quel moment de la vie les apprenants commencent à allumer le feu de l’amour ? Quelle est la tranche d’âge de ces apprenants qui sont attirés par une relation amoureuse ?

Andr Sokponw Surveillant gnral adjoint Ceg Nokou

André Sokponwé, Surveillant général adjoint CEG Le Nokoué

De la tranche d’âge à la pléthore de ces cas dans les surveillances …

L’amour est inné en tout homme et n’a pas de moment précis pour s’allumer, surtout lorsqu’il trouve son terrain favorable pour s’exprimer. « La tranche d’âge dont il est question ici est comprise entre 9 ans et 15 ans de nos jours. Dans nos établissements secondaires publics comme privés, il suffit de se rapprocher de la surveillance pour constater que plus de la moitié des problèmes gérés sont des problèmes de lettres d’amour, des histoires de dispute de copains ou copines ou d’une fille tombée amoureuse d’un professeur qui fait le buzz, etc, avant de parler des histoires d’indiscipline ou de retard », fait savoir tout abattue à Educ’Action, Benoîte Léa Adoco, ancienne surveillante générale au CEG 2 Lokossa pour montrer la place qu’occupent les dossiers liés aux relations amoureuses dans les surveillances générales. Directrice Exécutive de l’ONG Main Divine, située à Lokossa et qui intervient dans la santé, l’éducation, la formation, la sensibilisation et l’insertion professionnelle des jeunes, elle affirme, sans ambages, avoir tellement reçu dans son ONG ces genres de dossiers. Sur un groupe de 10 adolescents, soutient-elle, 08 tombent amoureux à leur manière sans ou avec le sexe. Pour des surveillants de collèges rencontrés, des apprenants en arrivent même à devenir malades, brillant ainsi par leur absence à cause de l’amour qu’ils portent l’un pour l’autre. Face à cette situation qui hypothèque l’avenir des apprenants et compromet les efforts consentis par les enseignants pour un bon résultat, il est important d’inventer et d’adopter des méthodes préventives pour limiter les dégâts ou amener la cible à prendre conscience.

Benoite La Adoco prsidente de lONG

Benoite Léa Adoco, Directrice Exécutive de l’ONG Main Divine

Des méthodes préventives expérimentées par les enseignants…

L’enseignant, n’est pas fait que pour donner des cours à ses apprenants, mais pour chercher aussi à comprendre pourquoi ils n’excellent pas dans telle ou telle autre matière et les raisons de la contre-performance. Tout ceci passe par l’éveil de conscience. « Les professeurs, dans ce jeu, doivent être des éveilleurs de conscience auprès des jeunes. Ils doivent être les conseillers des élèves, leurs guides, mais jamais ceux avec qui les enfants vont avoir leurs premières aventures sexuelles. Ils ont la mission exclusive d’éduquer et d’instruire », a dit le psychopédagogue Moussiliou Akpa L’Ara Moustapha pour guider les enseignants dans le rôle qui est le leur dans ces circonstances avant de rappeler que la législation a été corsée ces derniers années contre quiconque dans leur rang serait passible de harcèlement sexuel en milieu scolaire. Pour l’assistant social Armel Tiomon, l’enseignant qui observe les prémices d’une relation amoureuse chez des apprenants doit se rapprocher de ces derniers, échanger avec eux, les éclairer et surtout approfondir cette relation en rencontrant les parents parce que le grand vide est familial. Une méthode qu’adopte relativement l’enseignant de français Isaac Dossou. « La plupart des cas, je prenais le garçon pour discuter des challenges, des défis à relever par chacun et les conséquences si on se laissait divertir ou égarer par ces choses. Qu’est-ce que tu veux devenir ? Est-ce que tu es en train de faire ce que tu dois faire pour réussir et penser à ton avenir ? Je les mettais devant le fait accompli pour voir s’ils sont sur le chemin d’obtenir ce qu’ils veulent. Donc, en leur parlant de cette façon, ils se prennent un peu au sérieux. Dans la plupart des cas, ils se rangent et donnent plus d’importance à l’étude. Je mets mes apprenants à l’aise d’abord avant d’aborder la question liée à l’avenir avec eux. Je ne focalise pas l’échange sur la relation amoureuse parce qu’à cet âge, on est sourd. On veut forcement faire ce qui nous passe par la tête », confie-t-il à Educ’Action. Cela ne revient pas seulement aux enseignants de veiller à sauver les apprenants des affres d’une relation amoureuse en pleine année scolaire à l’école ou en classe, le devoir est partagé. « Lorsque par exemple, on regarde la télévision et les gens commencent à s’embrasser et que les parents éteignent la télévision, cela active leur curiosité. Au contraire, il faut les laisser suivre et ne pas se taire sur le sujet, il faut les sensibiliser. Ce que vous voyez, c’est pour les adultes. Vous avez tout le temps pour le faire. Pour le moment, c’est d’abord les études parce que quand vous les chassez, vous créez en eux un déclic. Ils se disent pourquoi on me chasse et la rue joue son rôle. Donc, la rue leur donne des conseils à la hauteur de leurs espérances », a conseillé l’assistant social Armel Tiomon avant de se réjouir du fait qu’il y ait une Education à la Santé Sexuelle en cours, même si, selon lui, il reste encore du chemin à faire sur ce plan. Même son de cloche chez Prudence Mignanwandé épouse Johnson, psychopédagogue qui interpelle aussi les parents : « Les parents doivent apporter l’information aux enfants. C’est indispensable pour le parent d’engager le dialogue, de ne pas en faire un sujet tabou si c’est possible. Ce n’est pas facile pour nous, surtout en contexte africain d’aborder la sexualité avec les enfants. Il faut un espace de dialogue entre les parents et les enfants. Ce qui compte, c’est une éducation sexuelle intégratrice qui leur enseigne à la fois l’anatomie et la physiologie du corps humain, mais également qui leur fait voir les risques pouvant être encourus en s’adonnant à l’acte sexuel précoce du point de vue des normes sociales. Il y a risques de maladies de tous genres pouvant compromettre toute vie future et tout projet professionnel. Il y a aussi le risque d’être placé devant une responsabilité à laquelle on n’est pas préparé encore à l’âge adolescent», dira à Educ’Action, Moussiliou Akpa-L’Ara Moustapha, ex directeur de l’INFRE avant de souhaiter que les jeunes adoptent l’abstinence simplement les méthodes contraceptives sans dangers sur leur procréation. Par ailleurs, il poursuit qu’il est de la mission de l’école et aussi de la famille d’assurer aux jeunes dont ils ont la charge, une éducation sexuelle qui les mette à l’abri des tentations et des tentatives de jouissance sexuelle.

Moussiliou Akpa LAra Moustapha

Moussiliou Akpa L’Ara Moustapha

De la prise de conscience par les apprenants …

Les cours d’éducation à la santé sexuel sont pointés du doigt par les différents acteurs de l’éducation approchés. Si ces cours sont en expérimentation dans certaines écoles du pays, il faut qu’ils se fassent sans susciter l’érotisme chez les apprenants déjà aptes pour les relations amoureuses fondées sur le sexe. « La prise de conscience n’est pas seulement le rôle des parents et des apprenants. Il faut que les cours d’éducation à la santé sexuel se fassent sans provoquer de l’érotisme chez les apprenants. Il faut insister sur le choix à faire par l’apprenant entre son avenir et la sexualité », recommande l’universitaire Prudence Mignanwandé. Un avis que la directrice exécutive de l’ONG Main Divine ne partage pas en entièreté. « Je supplie les autorités en charge de l’éducation dans notre pays de mettre dans nos programmes scolaires ce que j’appelle l’éducation à la sexualité maitrisée et non l’éducation sexuelle prônée partout, médiatisée et subventionnée à grand frais, mais dépourvue de la morale et dont les conséquences sont déjà palpables dans nos sociétés et nous nous en plaignons déjà tous », a-t-elle souhaité. Elle propose que l’apprenant soit bien suivi, conseillé et guidé par les enseignants en lui montrant des modèles de vie bien réussis, le convaincre avec des arguments bien soutenus pour avoir sa compréhension.

Enock GUIDJIME

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