Evaluation diagnostique à controverses, samedi dernier : La guerre des chiffres autour du taux de participation

L’évaluation diagnostique des agents Contractuels de l’Etat (ACE) de la promotion 2008 a effectivement eu lieu en dépit des poches de résistances observées par endroits dans le pays. Le tour de plusieurs centres de composition, le samedi 24 août, par Educ’Action en dit long. 72 heures après cet exercice évaluatif dont l’issue reste floue, l’heure est à la guerre des chiffres entre autorités et syndicalistes autour du taux de participation.

 

A quelle faction faut-il véritablement donner la profession de foi avec cette guerre de chiffres ouverte au lendemain de cette évaluation diagnostique des enseignants ACE 2008 à controverses ? Difficile de déduire une réponse. Alors que les autorités gouvernementales du secteur de l’éducation évoquent sans ambages une forte participation après collationnement des chiffres et pourcentages à l’échelle nationale, les syndicats du bloc opposé crient à la manipulation, brandissant leurs propres statistiques très évocatrices. En attendant d’y revenir, la peinture de l’évaluation a été toute particulière le 24 août dernier. Une entrée minutieusement filtrée dans les centres de composition sillonnés, la police républicaine en faction pour décourager tout élément perturbateur, c’est le décor sommaire ce samedi. L’atmosphère bien tendue par endroits laisse présager d’une crise de confiance entre autorités et enseignants. Au Collège d’Enseignement Général (CEG) 1 d’Abomey-Calavi, l’un des centres de composition retenus pour le département de l’Atlantique, mêmes des surveillants de salles venus en retard étaient obligés de rebrousser chemin après des minutes de discussion infructueuse avec les agents de la police postés. Idem pour les journalistes qui étaient devenus des persona-non-grata, systématiquement éconduits. Ici, les compositions ont eu lieu en dépit de quelques ratés relevés au micro de Educ’Action par un enseignant qui a requis l’anonymat : « ...l’épreuve d’‘‘Étude de cas’’ prévue pour 8 heures a été remplacée par une épreuve de français semblable à une épreuve de dissertation pédagogique... » Dans la foulée, un cortège de véhicules administratifs viennent de s’immobiliser devant le collège. A bord, le préfet intérimaire du département du Littoral Jean-Claude Codjia et Jean-Bénoît Alokpon, directeur de cabinet du ministère en charge de l’Enseignement Secondaire, sont venus s’imprégner de l’ambiance de la journée d’évaluation. La visite va être de courte durée puis la délégation met le cap sur le CEG 2 Abomey-Calavi qui abrite l’évaluation diagnostique des Enseignants du Secondaire. Ici, le chef centre et Directeur départemental des Enseignements Secondaire, Technique et de la Formation Professionnelle (DDESTFP) de l’Atlantique, Maurice Vincent Podanho, renseigne sur le bon démarrage de l’évaluation. Un exercice qui va être répété une demi-heure lorsque Marie-Odile Attanasso, ministre de l’Enseignement Supérieur, rallie le centre. Au terme de cette visite d’un quart d’heure environ, l’autorité ministérielle s’est dite satisfaite du bon déroulement de l’évaluation. Sur un effectif de 553 enseignants enregistrés sur la liste officielle, 430 ont effectivement composé au CEG 2 Abomey-Calavi, soit 73 cas d’absence. « En réalité, les absents ne sont pas encore de vrais absents dans la mesure où ils ont eu la possibilité d’aller composer ailleurs. Mais en se contentant de ceux qui se sont présentés ici, le taux de participation qui est de l’ordre de 86.79%, est un très bon taux de participation. Donc, il y a des raisons d’être heureux de la manière dont les enseignants ont entendu l’appel du gouvernement pour se présenter dans le centre et se soumettre à cette évaluation. On peut constater que malgré l’appel au boycott lancé par certains syndicats, les enseignants concernés ont fait preuve de maturité, de discernement et ont bien compris l’enjeu en acceptant de venir composer », dira à Educ’Action Maurice Vincent Podanho, DDESTFP Atlantique, avant d’ajouter que la particularité de son centre est que des candidats qui n’ont pas retrouvé leurs noms, ont eu la possibilité de composer dans deux salles apprêtées pour la circonstance sur la base de la présentation d’un minimum de dossiers. Il convient de rappeler que deux catégories d’enseignants ont été soumises à l’évaluation diagnostique dans le Secondaire : les enseignants professeurs certifiés et les enseignants élèves certifiés d’un côté, puis les enseignants professeurs adjoints et enseignants élèves professeurs adjoints de l’autre côté. Des statistiques officielles, le cumul de l’évaluation dans le département de l’Atlantique donne 1.037 présents contre 1.181 inscrits, soit un taux de participation de 87,80 %. Des données rapidement mises en cause que les syndicats opposés à l’évaluation qui crient au gonflement des chiffres. « C’est la marque de fabrique de ce gouvernement. Nous nous attendons au gonflement des chiffres mais, très rapidement, nous allons les balayer avec nos statistiques collationnées sur le terrain par nos militants dépêchés un peu partout », a confié sous anonymat à Educ’Action, un enseignant ACE, responsable syndical rencontré au CEG Godomey.

Diverses fortunes dans l’Ouémé, le Zou, le Borgou et l’Alibori

Si dans le Littoral et l’Atlantique, on agite un fort taux de participation, dans l’Ouémé et le Zou, des enseignants ont partiellement fait défection. Le mot d’ordre de boycott agité des jours avant l’évaluation a été, en partie, suivi. Le comble, c’est bien le département du Borgou où on énonce à des endroits plus de 14% de taux de participation pour le Secondaire et 34% pour la Maternelle et le Primaire. Rachidi Karimou, secrétaire général de l’Intersyndicale des enseignants du Borgou reste ferme : « On ne peut pas cautionner cela, les textes nous donnent raison. Cette évaluation ne rime à rien. Tout laisse croire qu’il s’agit d’une évaluation à caractère de licenciement. On considère qu’un fonctionnaire a démissionné de son poste que lorsqu’il s’absente au-delà de trois mois et n’y retourne pas malgré les communiqués radiodiffusés. Il n’y a pas de démission de notre part. » Quant à Isaac Kossi, secrétaire général départemental de la Confédération syndicale des travailleurs du Bénin (Cstb), « Nous ne pouvons pas accepter qu’on nous traite de cette manière. Aucune loi ne leur permet de nous évaluer après le Cap, le Capes et le Bapes. » Dans l’Alibori où les enseignants ont également composé, côtoient les résistants. Epiphane Akonou, secrétaire départemental Alibori d’un des syndicats, confesse sur l’une des radios : « Depuis 4heures, nous nous sommes réunis en assemblée général pour boycotter l’évaluation. Le boycott vise à sauver notre carrière, nos emplois et l’école. L’idée qui se cache derrière cette évaluation est la réduction systématique du nombre des fonctionnaires de l’Etat. Les autorités ne peuvent pas nous le dire directement.» Pour son collègue Déguina Missibaou, secrétaire départemental Alibori du Syndicat national des contractuels de l’Etat du Secondaire, « La police est venue nous disperser alors qu’on était en assemblée générale. Alors, nous nous sommes retirés à l’Ecole primaire Gandosso de Kandi pour continuer nos travaux. La même police a encore fait irruption. Nous avons boycotté cette évaluation qui ne respecte aucun texte de la République. Si elle respectait les textes, j’allais composer... »

Marie Odile Atanasso en change avec le DDESTFP Atlantique

Marie-Odile Attanasso échange avec le DDESTFP Atlantique

La situation à Lokossa et Aplahoué

Dans les départements du Mono et du Couffo, l’évaluation des enseignants reversés ne s’est pas déroulée telle qu’envisagée par les aspirants du boycott. A Lokossa, les moindres attroupements sont dispersés. Ceux qui essayaient de s’attrouper aux abords immédiats du CEG1 Lokossa, centre de composition, sont repoussés jusque dans la rue du CHD. Pendant ce temps, les indécis qui viennent dans le centre se rendent compte qu’il n’y a visiblement aucun mouvement et ils regagnent facilement les salles de composition. Le démarrage des compositions a été retardé pour permettre aux candidats d’accéder en grand nombre aux salles de composition. Pour les boycotteurs retranchés, cette évaluation n’a pas sa raison d’être. Tom Amoussouvi, secrétaire aux revendications et négociations pour le SYNACESS-GTP, « On ne peut pas faire fi des problèmes bien connus dans l’éducation pour s’acharner contre les enseignants qu’on veut soumettre de force à une évaluation, alors qu’on sait bien à quel prix ces enseignants se sacrifient pour donner de meilleurs résultats aux examens nationaux, cette année par exemple. » Surpris au CEG 3 Lokossa par le correspondant de Educ’Action, le ministre Mahougnon Kapko s’est dit satisfait du déroulement de l’évaluation. « Il y a eu au départ quelques petites résistances, mais très tôt tout est rentré dans l’ordre. Le taux de participation est très appréciable et réconfortant.» Sur le sort réservé à ceux qui ont boycotté, l’autorité ministérielle a fait savoir qu’il n’y aura pas une seconde chance pour ceux qui ont choisi la voie du boycott. Il rappelle cependant qu’une session des malades est prévue pour ceux qui vont fournir les certificats de malade dans les conditions préalablement définies. Dans le Couffo, le préfet Christophe Mègbédji s’est rendu dans les centres de composition retenus pour tenter de ramener à la raison les enseignants qui se sont attroupés dans la cour des CEG1 Aplahoué et CEG1 Azovè, refusant de se rendre dans les salles de composition. Après de longues et vaines discussions, les enseignants ont été contraints de sortir des centres ou de rentrer dans les salles. Dans la débandade, certains enseignants se sont dirigés vers les salles de composition, d’autres ont fait l’option de la maison.

Mahougnon Kakpo sur le terrain pour le constat du dmarrage de lvalution diagnostique

Mahougnon Kakpo sur le terrain pour le constat du démarrage de l’évalution diagnostique

L’optimisme de certains enseignants soumis à l’évaluation

Dominique Ayinongbé, enseignant de Mathématiques évalué dans la catégorie des Professeurs Adjoints (PA), estime que cette évaluation diagnostique est une large réussite. « ... nous sommes confiants pour la suite. Il revient au gouvernement d’appeler ceux qui doivent participer à la correction à jouer pleinement leur rôle. Moi par exemple, le minimum que je prendrai, c’est au moins 17 de moyenne pour ne pas dire 18. Je suis sincère ». Joseph Médéssoukou, enseignant angliciste et candidat à l’évaluation, relève des subtilités au niveau des épreuves. « Ce sont des épreuves qui sont à notre portée. Ce sont des choses que nous avons l’habitude de faire avec les enfants. Au niveau du français, nous attendions l’Etude de cas, mais tel n’a pas été le cas. Il faut tout simplement dire que le gouvernement ne veut pas mesurer la capacité professionnelle, mais plutôt la capacité intellectuelle des enseignants. C’est-à-dire la culture. Il est vrai que ce sont des choses que nous faisons avec les enfants parce que les deux sujets de français abordaient la narration et la description, ce qui est au choix. Pour l’épreuve de mathématiques, en l’occurrence l’exercice 1, je ne sais pas si on peut donner un tel exercice à un écolier qui n’a pas l’habitude d’utiliser des calculatrices. L’exercice 4 demande aussi une grande réflexion ». Idem avec Ghislain Adjaho, enseignant ACE. « Nous avons fait la composition. Ce qui m’enchante est que la stigmatisation dont notre promotion est victime va cesser aujourd’hui. Les gens disent que nous sommes des reversés et que nous n’avons pas le niveau ; c’est à croire que nous ne sommes plus des Béninois. Nous allons franchir le seuil, le 10 qu’ils ont demandé pour devenir aussi Agent Permanent de l’Etat. », a-t-il déclaré à Educ’Action.

Les mises en garde du ministre Salimane Karimou

Le ministre des Enseignements Maternel et Primaire, Salimane Karimou, a été ferme dans ses propos, mettant en garde les fauteurs de trouble. « A l’issue de cette évaluation, aucun enseignant de la Maternel, du Primaire et du Secondaire général ne sera laissé sur les carreaux. Sauf celui qui aura choisi délibérément de ne pas aller composer parce que pour le Gouvernement, il y a un plan de formation qui est mis en place. Le Gouvernement n’entend pas mettre tout le monde dans un même plan ; c’est pourquoi il est nécessaire d’identifier les besoins de ces enseignants. Si on découvre que des gens ne peuvent pas enseigner dans une classe, nous avons des structures dans l’administration qui peuvent les utiliser. A titre d’illustration, au niveau du Primaire, nous avons des structures déconcentrées qu’on appelle des circonscriptions scolaires qui n’ont que des agents malades, des agents qui sont à un an ou à deux ans de la retraite. Donc, des structures qui ont besoin des agents à utiliser. Il en est de même pour le Secondaire... Que tout le monde retient, le reste n’est que de l’intoxication. »

Avis de quelques enseignants ACE 2008

Bienvenu Tchédji, enseignant ACE, professeur d’Anglais

« Un centre très militarisé et tout cela pouvait désorienter beaucoup de collègues »

«Mes impressions sont négatives en tant qu’enseignant. Nous avons composé dans des conditions psychologiques pas acceptables. Un centre très militarisé et tout cela pouvait désorienter beaucoup de collègues. C’est surtout cela que je n’ai pas apprécié. Ce n’est pas surprenant vu tout ce qu’il y a eu avant cette évaluation. Chacun a composé dans la matière qu’il enseigne. Moi par exemple, j’ai composé en anglais pendant trois heures. Les enseignants constituent une pièce maitresse dans la préparation de toute la nation et donc, il ne faut pas les traquer. Il faut dire qu’il n’y a pas eu de débat autour de cette affaire d’évaluation. C’est ce qui a créé tout le problème. Nous sommes venus composer, nous voudrions qu’ils descendent, qu’ils aient le sens de l’humain. Que l’école ne disparaisse pas. Tout est à croire qu’ils mettent tout en œuvre pour faire partir l’école. L’école qui avait déjà des problèmes, il ne faut pas surtout aggraver les choses. »

Malachie Sossou, instituteur

« ... que les résultats soient publiés dans la transparence »

«Nous avons composé deux épreuves : la pédagogie appliquée et la mathématique. Par rapport à la mathématique, nous pensions faire l’’Etude de cas’’ comme on avait l’habitude de le faire. Mais nous avions été surpris de voir que ce sont des textes avec des questions réponses. Nous ne faisons pas confiance aux promesses du gouvernement. Ce qu’on aurait souhaité est que les résultats soient publiés pour que les choses soient transparentes ».

Epiphane Adda, instituteur

« Nous avons vu une épreuve de pédagogie appliquée qui n’est pas une Etude des cas »

«Ce qu’on vient de voir n’est pas ce que nous attendions de notre Etat. Entre temps, les syndicalistes se sont mis d’accord pour être associés à la préparation des épreuves. Nous avons vu une épreuve de pédagogie appliquée mais qui n’est pas une Etude des cas. Tous attendaient une Etude des cas. C’est une première action qui nous a déçus. La deuxième, pour l’épreuve de mathématique, beaucoup n’ont pas travaillé. Ils nous ont dit que c’est ce que nous avons l’habitude de faire avec les enfants qu’ils vont nous donner. Malheureusement, tel n’a pas été le cas. L’épreuve n’est pas du tout du niveau primaire.»

La Rédaction

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