Sevrés et sans salaires depuis plusieurs mois : Des vacataires rouspètent, les financiers de l’Etat dans l’apurement des états de paie

 

"Le manque d’identifiant de certains enseignants pointé du doigt"

Des enseignants vacataires recrutés et en position de classes dans les Collèges d’Enseignement Général (CEG) sont sevrés et sans salaire depuis plusieurs mois.

Des gémissements et grognes se font audibles dans leur rang au fur et à mesure que les mois défilent. Une situation préoccupante et menaçante pour la stabilité de l’année scolaire. En respect à sa ligne éditoriale, Educ’Action s’est fait proche des rouspéteurs, investiguant sur les mobiles du retard dans le paiement des salaires des enseignants vacataires au Bénin. Lisez plutôt !

«Je suis sans salaire depuis le mois de mai 2018, une dette de l’année scolaire écoulée. Me voilà encore sans salaire depuis l’entame de cette nouvelle année scolaire 2018-2019, donc depuis septembre. Pour joindre les deux bouts, je vis actuellement sur des prêts et de partout. Quand bien même j’ai la certitude que l’Etat finira par me payer, il faut bien que je rembourse dans les délais et c’est cela qui hante aussi mes sommeils. Sans vous mentir, la situation est très difficile et je crains que nos enfants finissent pas nous tourner dos à cause de cette précarité qui s’accentue au jour le jour. Certains collègues m’ont confié qu’ils n’arrivent plus à mettre du carburant dans leurs motos pour aller aux cours ; d’autres encore jeûnent, malgré eux, aux heures de récréation lorgnant subtilement leurs apprenants, eux mieux lotis grâce à leurs parents. Il faut aussi mettre l’accent sur la pression des propriétaires à qui nous devons également de l’argent. Moi, je bénéficie actuellement de cette faveur de mon propriétaire. En dépit des cinq (05) mois de loyer que j’accumule malgré moi, il arrive humblement à me comprendre. Mais c’est sûr que cela ne doit pas être le cas pour l’ensemble des collègues actuellement sevrés. D’ailleurs, le mois dernier, un ami vacataire m’a confessé qu’il a été sorti de force par son propriétaire, un retraité dont le revenu se résume aux loyers. Et pour ne pas alarmer, messieurs les journalistes, beaucoup de collègues vacataires se trouvent dans cette situation catastrophique et révoltante. » Cette peinture authentique est bien le témoignage d’un enseignant vacataire de Mathématiques en poste au CEG Sainte Rita. Et comme lui, beaucoup d’autres enseignants vacataires rencontrés projettent, sans gêne, leur calvaire dont ils rendent responsable l’Etat à travers l’administration, surtout les autorités du sous-secteur secondaire. David Adimou, lui aussi enseignant vacataire, confesse : « J’ai reçu mon salaire du mois de juillet 2018, donc de l’année scolaire dernière, que le jeudi 8 novembre dernier. Est-ce que vous arrivez à comprendre cette anomalie ? » Une confession qui jette le pavé dans la marre des administratifs de l’Etat central notamment ceux de l’éducation.

notre salaire aujourdhui

Des clarifications des recettes-perception de l’Etat …

Pour cet informateur d’une des recettes perception de l’Etat qui a fini par nous renseigner sous anonymat et très loin de son bureau et des yeux inquisiteurs, le processus de traitement des états de paiement constitue un premier challenge. « Première étape, tous les états des enseignants vacataires sont acheminés vers la recette perception pour traitement. Après traitement qui pourrait prendre quelques jours dus aux vérifications qu’impose cette phase, les états sont maintenant convoyés au Trésor public où on se charge, après d’autres vérifications, de les renvoyer vers les banques où sont domiciliés les comptes des intéressés. Les banques procèdent maintenant au virement desdits salaires dans les comptes des enseignants vacataires qui, à leur tour, peuvent les retirer.» Si donc, ce long processus pourrait en partie justifier ce retard de paiement, il y a bien d’autres éléments sur lesquels notre informateur n’a nullement voulu se prononcer. Déborah Méhoui, ancienne caissière des recettes perception de l’Etat à la retraite, s’est voulu un peu plus explicite au micro de Educ’Action : « Le traitement des états d’un CEG dans une recette-perception peut prendre environ une (01) journée ou deux (02). Si la liste est longue, le traitement peut aller à trois (03) jours ou même plus. » Selon elle, les vérifications dont il est question portent, entre autres, sur les numéros des comptes bancaires de chaque enseignant vacataire, les dates de naissance et beaucoup d’autres points connexes. « Ces vérifications sont importantes parce qu’une erreur commise sur une liste peut amener le Trésor public à la rejeter pour des corrections idoines. Ce qui va retarder davantage le processus », a-t-elle ajouté avant de préciser qu’au Trésor public, le traitement peut aussi prendre des jours pour des mesures de contrôle. Du coup, pour cet ancien fonctionnaire, on ne devrait, à priori, accuser, encore moins charger les institutions financières de l’Etat comme les recettes-perception ou le Trésor public. « Très souvent, un grand nombre de vacataires font des erreurs dans le report de leurs comptes et du coup, l’argent n’est pas positionné à temps ou tombe dans un autre compte », a-t-elle fait savoir avant de témoigner : « tel est le cas de certains enseignants vacataires que vous rencontrez et qui vous disent qu’ils ont perçu tardivement alors qu’ils sont les fautifs.» Dans ce périple, d’autres sources renseignent à Educ’Action qu’il y a bien des enseignants vacataires sans identifiant, une pièce pourtant importante pour les identifier et les dénombrer aux fins d’envisager leur paiement.

Des vacataires retirés des états, l’autre source de blocage...

La Direction Départementale des Enseignements Secondaire, Technique et de la Formation Professionnelle aurait demandé aux recettes perceptions et à l’administration des écoles de retirer de la liste des états, les nouveaux enseignants recrutés pour le compte de cette année scolaire. Une information qui nous parait tout de même floue. « La perception nous a notifié qu’il faut enlever des états, les nouvelles recrues pour le compte de cette année scolaire », nous a servi Fulbert Midogni, l’un des responsables des enseignants vacataires en poste au CEG Zogbo. En revanche, dans l’une des recettes perception de l’Etat, on s’est fait plus explicite : « La Direction Départementale de l’Enseignement Secondaire va se charger de donner des identifiants aux vacataires nouvellement recrutés qui ne figurent pas encore dans la base de données. » Approchés, d’autres enseignants vacataires apportent d’autres clarifications. « Ils nous ont dit qu’ils veulent vérifier les diplômes, revoir les statuts et beaucoup d’autres choses », a déclaré à Educ’Action Tossou Codjo, enseignant vacataire, qui ne comprend plus rien à la situation. « Nous sommes à pied d’œuvre pour retirer les noms et retraiter les états », a tout de même fait savoir le représentant des enseignants prestataires. De l’avis du Censeur adjoint du CEG Zogbo, tous les états ont effectivement fait l’objet d’un nouveau traitement et sont déposés depuis le mardi 13 novembre 2018 avant 18 heures. « Ils nous ont dit qu’ils veulent clarifier certaines terminologies au niveau de cet arrêté (nouvel arrêté instituant les nouvelles grilles de paiement des vacataires suivant leurs diplômes) qui suscite assez de polémiques et d’interprétation.», ajoute, par ailleurs, Fulbert Midogni.

Elves en cours avec lenseignant

Des acteurs de l’éducation opinent sur le retard de paiement …

« D’abord, si vous constatez le retard dans le paiement, c’est parce que certains directeurs recrutent des vacataires sans en avoir informé leur supérieur hiérarchique, ce qui implique un recrutement douteux aux yeux du supérieur. Pour ôter tout doute, le gouvernement a décidé de suspendre tout traitement des états et paiement des salaires et de procéder à une vérification rigoureuse en ce qui concerne les diplômes et bien d’autres pièces à conviction.», martèle Déborah Méhoui, après s’être informée via téléphone auprès d’un de ses collègues encore en fonction au sujet des vrais motifs du retard des paiements. Le souci de diversifier les sources conduit l’équipe de Educ’Action à Porto-Novo pour recueillir l’avis d’un responsable intervenant dans l’un des collèges publics de Porto-Novo. Il réagit en ces termes : « Dès qu’il y a des mutations nationales, il faut chaque fois reprendre les états financiers. Car, lorsque le vacataire vient dans un établissement, le directeur le notifie à son DDESTFP. Cette nouvelle arrivée bouscule donc les états et exige leur reprise pure et simple. En fait, dès que le vacataire constate que l’emploi du temps de la classe dont il aura la charge ne l’arrange pas, il ne vient plus. Alors qu’en ce moment, les états sont déjà établis et envoyés au DDESTFP et à la recette perception. Ce qui fait qu’il faut reprendre chaque fois les états en le notifiant au supérieur hiérarchique.» Il témoigne que, par exemple, pour le compte de cette année scolaire, ils ont déjà fait plusieurs navettes pour le dépôt des états financiers. D’autres responsables d’enseignants vacataires rencontrés au cours de notre périple confirment ces propos. « Les structures financières de l’Etat manquent d’explications sur les procédures de validation des états. Conséquence, beaucoup de CEGs ont déjà déposé plus de sept (07) états à l’endroit des recettes perceptions et ces états ont été rejetés par lesdites structures », constate François Kokou, responsable administratif d’un CEG qui visiblement semble découragé par les navettes incessantes. Interrogé sur la question, ce directeur d’un CEG qui a requis l’anonymat, indique qu’il a déjà apprêté la liste des vacataires sans identifiants et envoyé une copie à son DDESTFP. La DDESTFP se charge, dit-il, d’attribuer des identifiants avant de l’envoyer au Receveur des Finances (RF) du département concerné. Sur cette question d’enseignant sans identifiant, Robert Dossou Gbodjinou, DDESTFP, explique de façon laconique : « Nous sommes à pied d’œuvre pour débloquer la situation. Très incessamment, la situation sera débloquée et les vacataires vont entrer en possession de leurs salaires ».

Du retrait du nouvel arrêté interministériel comme l’un des mobiles...

A la lumière de la situation initiale et conformément à l’Arrêté interministériel n°5278/MEPS/METFP/MFE/DC/SG du 04 novembre 2003 portant modalités de recrutement et d’emploi des enseignants vacataires des enseignements secondaires général, technique et professionnelle, tous les vacataires étaient payés à 1.500 francs Cfa l’heure. Mais récemment et pour céder aux doléances des enseignants vacataires, le nouvel Arrêté interministériel n°134/MESTFP/MEF/MTFP/DC/SGM/DIPIQ/DAF/DESG/DETFP/SA/1055GG18 portant réglementation de la vacation dans les établissements publics des enseignements secondaire général, technique et de la formation professionnelle est pris. Il dispose en son article 20 que : « le vacataire est payé à l’heure. Ce taux horaire est fonction du diplôme et se présente comme suit :
Conséquence, les vacataires ont commencé à calculer leur état en fonction du nouvel arrêté. « Nous avons déjà déposé nos états sur la base du nouvel Arrêté à la recette perception depuis plus de trois semaines. Mais subitement, une note de service du Ministère de tutelle instruit les responsables des établissements de recalculer les états en tenant compte de l’ancien arrêté mentionné plus haut, c’est-à-dire de calculer les états sur la base de l’ancien taux de 1.500 francs Cfa, l’heure.», précise Fulbert Midogni à Educ’Action. Ce retour subit à la case départ s’explique, selon des indiscrétions, par le fait que des vacataires ont brandi des diplômes plus élevés comme le Master pour être mieux payés. Joint au téléphone, Edouard Djossou, Secrétaire général du Syndicat National des Enseignants Vacataires de l’Enseignement Secondaire (SYNEVES), donne les raisons suivantes. « Le problème de l’application du nouvel Arrêté est dû à trois raisons : le taux horaire fixé qui n’était pas conforme aux décisions retenues lors des commissions ; les diplômes exigés des vacataires et les APE/ACE qui manifestent leur mécontentement et la jalousie dus à ce nouveau tarif horaire des vacataires ». C’est pour cette raison que le SYNET, pour sa part, s’insurge contre ce nouvel Arrêté. « Ce n’est pas ce que nous avons retenu lors de nos travaux en commissions qui a été appliqué. Ce ne sont pas les taux horaires que nous avons retenus », lâche Gaspard Agonha, très irrité. Par exemple, poursuit-il, il n’est pas possible que celui qui détient une Licence académique en trois ans dans une Faculté soit payé au même taux de 1.500 francs Cfa que celui qui a fait un BTS en deux ans. « En somme, c’est autant de choses qui ont retardé le traitement des états », a-t-il conclu. Pour l’heure, c’est encore la nébuleuse et les vacataires doivent encore supporter le sevrage.

Hermann SAGBOHAN & Edouard KATCHIKPE

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