Redéployés dans les salles de classes : Des enseignants pré-insérés, démotivés, se confient

 

Ce n’est pas la bonne ambiance entre les enseignants pré-insérés de l’enseignement secondaire et le gouvernement depuis la rentrée scolaire 2020-2021.

Bivalence et redéploiement sont autant d’éléments incitateurs de la crise dans les établissements secondaires d’enseignement public. Votre journal Educ’Action a pris langue avec quelques Aspirants au Métier d’Enseignant (AME) déployés ou non pour recueillir leurs impressions sur la situation actuelle. Voici ce qu’ils en disent…

Henry Adje Alamou, enseignant des sciences naturelles des lycées et collèges : « Sans langue de bois, je puis vous dire que l’engouement et cette envie d’enseigner que j’avais en sortant de l’Ecole Normale en 2013 sont désormais partis »

«Mon ardeur vis-à-vis de la lutte est justifiée par l’annonce du licenciement massif de mes camarades pré-insérés, pères et mères de famille, qui, l’an dernier, avaient servi loyalement l’école. Ils ont accepté d’aller sur près de 300 à 500 kilomètres pour certains, d’autres laissant leurs familles. Mon attachement à la lutte s’explique par l’incongruité et l’impertinence des réformes relatives à l’augmentation du quota horaire hebdomadaire couplée à la bivalence dans l’enseignement secondaire. Sans langue de bois, je puis vous dire que l’engouement et cette envie d’enseigner que j’avais en sortant de l’Ecole Normale en 2013 sont désormais partis. D’abord, à cause de la précarité de la vacation et ensuite la démotivation et la chosification des enseignants en général et des pré-insérés en particulier. Je me permets de ne pas vous décrire mon état d’âme, car je pleure à chaudes larmes pour le recul éducatif programmé de notre pays. Il faut oser le dire, cela fait (20) vingt ans de recul de performance et de qualité dans l’école. »

Kouassi Claude Oboe, professeur de français : « Beaucoup de ces professeurs ont finalement laissé la craie pour aller se chercher ailleurs »

«Ce qui se passe au Bénin dans l’enseignement secondaire est un vrai désastre. Les apprenants sont tués à petit feu. Comment comprendre qu’un enseignant, avec des classes à effectifs pléthoriques, puisse arriver à se donner correctement. Tout ceci avec 30 heures de cours hebdomadaire. Il y a des professeurs qui ont accepté ces 30 heures. La plupart des enseignants pré-insérés ayant entre 26 heures et 29 heures ont le même salaire que l’année dernière avec 20 heures de cours, et cela pour 9 mois. Beaucoup de ces professeurs ont finalement laissé la craie pour aller se chercher ailleurs. Cela ne donne plus envie d’être enseignant dans ces conditions et ce sont les enfants qui sont sacrifiés aujourd’hui qui s’occuperont des nôtres demain. »

Achille Ahissou, enseignant des Sciences de la Vie et de la Terre : « …la psychose a atteint notre rang au point où la démotivation est totale et ceux qui sont sur le terrain même sont épuisés »

«C’est bien dommage ce qui se passe dans notre pays. Le programme de pré-insertion pouvait résoudre définitivement les maux qui minent aujourd’hui le système éducatif et lui apporter la meilleure qualité enseignante, si nos autorités étaient animées d’une bonne foi pour conduire cette réforme. Il faut notifier que le gouvernement a fait l’option de sacrifier certains apprenants qui ne pourront pas avoir des professeurs surtout en mathématiques, si le déploiement restait en l’état. Aujourd’hui, tellement la psychose a atteint notre rang au point où la démotivation est totale et ceux qui sont sur le terrain même sont épuisés. Dieu seul sait le résultat qu’on aura à la fin de cette année, s’ils n’étaient pas manipulés. Nous n’avons plus cette envie comme au début où on croyait réellement en ce programme de pré-insertion. »

Anselme Koovi Adjallala, enseignant de français : « Je ne dirai pas que l’envie d’enseigner a disparu, mais le traitement infligé aux aspirants nous a plongés dans la déception totale »

«Nous avons été simplement manipulés, trompés, bernés par le gouvernement. C’est désolant. Je ne dirai pas que l’envie d’enseigner a disparu mais le traitement infligé aux aspirants nous a plongés dans la déception totale. La passion d’enseigner est toujours là mais le gouvernement par ses décisions suicidaires l’agonise. Que vaut un enseignant qui vit dans la précarité la plus crasse ? En réalité, le problème n’est pas les 30 heures, mais le traitement salarial qui réduit l’aspirant à la misère. Même si ma passion d’enseigner demeure, je cherche principalement d’autres portes de sortie, car nous avons aussi le droit de vivre et non de survivre. »

Augustin Anignikin, professeur de Lettres des Lycées et Collèges : « Il y a un dégoût total qui fait son lit dans l’esprit des enseignants »

«On a beau dire que la question des 30 heures n’est pas du fétichisme, mais il n’en demeure pas moins que nous ne sommes pas encore sortis du couvent. Car, les collègues ont 26, voire 28 heures de cours. C’est toujours dans la logique des 30 heures. Mieux, malgré l’augmentation du quota horaire, le salaire n’a pas bougé d’un seul iota comparativement à celui de l’année dernière où nous avions au plus 22 heures de cours réglementairement. C’est pourquoi, au-delà des professeurs pré-insérés, aucun enseignant béninois n’est fier de ce qui se passe dans notre système éducatif. La démotivation a atteint un seuil vraiment inquiétant. Il y a un dégoût total qui fait son lit dans l’esprit des enseignants. A l’allure où vont les choses, il arrivera un jour où le gouvernement allumera une lampe en plein midi pour chercher en vain des enseignants qualifiés. Et ce moment n’est pas loin, nous y sommes déjà. »

Propos recueillis par Enock GUIDJIME

 

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