Entretien exclusif avec le MEMP Salimane Karimou

 

« Nous avons fait des avancées notoires. Mais le chemin est encore long… »

 

Quatre (04) ans déjà que le ministre Salimane Karimou veille sur la santé des Enseignements Maternel et Primaire au Bénin. Accès, équité, rétention, qualité de l’offre éducative, langues nationales, alternatives éducatives, etc., il passe au peigne fin les grands enjeux de ce sous-secteur de l’éducation. Face aux journalistes de Educ’Action, ce vendredi 17 avril 2020 à Porto-Novo, l’autorité ministérielle fait le bilan des avancées et se projette humblement sur les défis, en admettant que beaucoup d’efforts restent à fournir pour mettre sur le toit de l’excellence l’Ecole béninoise. Lisez plutôt !

Educ’Action : A votre prise de fonction, quel était l’état des lieux du sous-secteur des Enseignements Maternel et Primaire ?

Salimane Karimou : L’état des lieux, jusqu’en décembre 2016, a été fait par rapport aux différentes composantes du système éducatif béninois. D’abord la composante relative à l’accès, l’équité et la rétention. Ensuite la composante relative à la qualité. L’état des lieux a révélé un déficit chronique en matière d’infrastructures scolaires évalué à plus de 12.000 salles de classes en termes de besoins en 2016 et en face, un déficit d’enseignants de l’ordre de 11.000. Pour ce qui est de l’aspect rétention, je fais allusion aux cantines scolaires. Là également, la situation n’était pas rose ; il n’y avait que les cantines scolaires des Partenaires Techniques et Financiers qui marchaient en son temps. Ce qui était du programme national en termes d’alimentation scolaire avait un budget très insuffisant, environ 1 milliard l’an et c’était dans ce milliard que les structures chargées d’assurer son fonctionnement devaient faire le suivi. Il ne restait pratiquement plus rien pour les écoles. Il y avait donc des besoins énormes dans tous les compartiments. Quand vous abordez la composante relative à la qualité, qu’il vous souvienne qu’en son temps, au premier résultat du CEP 2016, nous n’avions eu qu’un taux de réussite d’environ 40% et déjà, le diagnostic révélait que le Bénin était très mal logé en termes de qualité de l’enseignement. Qu’il vous souvienne également que par le passé, nous avions eu de forts taux de réussite allant jusqu’à 90%. Mais lorsque le Bénin a participé à l’évaluation du PASEC (Programme d’Analyse des Systèmes Educatifs de la CONFEMEN) au plan sous-régional, sur 10 pays, le Bénin s’est révélé avant-dernier. Il fallait donc corriger tout cela.

Qu’avez-vous fait jusqu’ici pour corriger tous ces dysfonctionnements ?

En termes d’infrastructures par rapport à l’accès, le déficit a été suffisamment réduit. En 2017 et 2019, sur deux (02) ans, nous avons réduit le déficit tout au moins de moitié, tout en prenant en compte les programmes et réformes engagés dans le public. Désormais les cantines scolaires fonctionnent 5 jours sur 5. Les enseignants sont bien en position de classe. Il n’y a plus de grèves intempestives et les responsables d’établissements sont mis devant leurs responsabilités. Par ricochet, les populations ont repris confiance en l’école publique. Ce qui a fait que les besoins en termes d’infrastructures ont encore augmenté et malgré les efforts de construction consentis par le gouvernement, on est encore à un besoin de 11.000 salles de classes vu que nous continuons, d’une part, à mettre au monde des enfants et, d’autre part, à sensibiliser les populations à inscrire massivement et gratuitement leurs enfants à l’école. Du point de vue du personnel enseignant, déjà à la rentrée d’octobre 2016 pour gérer le déficit, tous les enseignants physiquement bons ou encore mentalement bons qui étaient au niveau des postes sédentaires, au niveau des bureaux, ont été redéployés sur le terrain, surtout en mettant en place pour eux une sorte de recyclage. Donc, une remise à niveau de trois (03) semaines a permis de gagner plus de 200 enseignants qui se sont retrouvés en position de classe. Au même moment, le constat révèle que nous avions plusieurs écoles qui fonctionnaient pratiquement en sous-effectif. Donc, nous avons déjà en 2016 essayé de faire de la fusion. On a revu la carte scolaire, ce qui a permis de gagner déjà en 2016 plus de 3.090 enseignants. Au même moment pour le compte de l’année 2017, l’Etat a fait des recrutements. Donc, en deux (02) ans, le déficit d’enseignants a été réduit de plus de la moitié. Je ne vais pas oublier l’autre mesure qui nous a permis de dire que désormais, les créations d’écoles et les extensions de classes ne se feront plus tous les ans comme par le passé, mais désormais tous les deux (02) ans. Ce qui nous a permis également de gérer le déficit et aujourd’hui, on peut dire quand même que la carte scolaire est suffisamment maîtrisée.

Educ’Action a noté dans ses reportages de terrain qu’il existe encore plusieurs classes multigrades dans les écoles. Comment est-ce que vous gérez ces aspects ?

En réalité, le ratio qu’on a prévu, c’est un enseignant pour 45 apprenants et c’est en fonction de cela que les fusions ont été réalisées. Quand ça dépasse 45, on devrait pouvoir dédoubler. Donc, la fusion n’a pas concerné ces classes en question. Par contre, ce qui serait passé et que nous avons vérifié également, c’est qu’il y a eu un peu de désordres par endroits avec des classes ouvertes sans aucune autorisation préalable. Normalement, cela se décide en fonction des possibilités de l’Etat parce qu’une classe ouverte signifie qu’il faut y mettre un enseignant. Lorsque les classes sont ouvertes par divers subterfuges et qu’il n’y a pas d’enseignants, ils sont obligés de mettre ensemble certains apprenants de certaines salles de classes. Ce sont des phénomènes qu’on a pu gérer en son temps parce que et parents, et ONGs, et politiciens, s’étaient rendus complices de ces situations. On a fait une deuxième fusion pour le compte de l’année scolaire en cours parce qu’également, le phénomène a persisté à plusieurs endroits. Cela continue jusqu’aujourd’hui dans certaines écoles parce qu’il n’est pas possible de fermer toute une école. Il faut préciser que ce sont les classes qui ont autour de 15 ou 20 apprenants qui ont été fusionnées.

La politique d’accès menée par le régime défunt a permis d’avoir, selon le Plan Sectoriel de l’Education 2018-2030, plus de 100% d’enfants à l’entrée. Est-ce que nous avons toujours de nombreux enfants à l’entrée sous la Rupture ?

Nous avons atteint un taux de scolarisation déjà au-delà des 127%. Ça par exemple, était une avancée significative. Nous avons aujourd’hui un taux brut de scolarisation qui dépasse toujours 100%, mais qui n’atteint pas les 127%. Plusieurs raisons justifient cela. D’abord dans un premier temps, la mesure de gratuité n’a pas été suspendue par le gouvernement de la Rupture, elle a été maintenue et a été renforcée. La mise en place des kits s’est poursuivie. Nous avons aussi remis en place les cantines scolaires. Seulement, nous sommes en train de soupçonner les mesures de sanctions mises en place. En réalité, les enfants qui s’attendaient à passer d’une classe à une autre normalement, se sont vus refuser l’admission. Ainsi, l’enfant qui n’est pas tenace va simplement abandonner les classes. Le parent aussi va préférer l’amener au champ ou dans un atelier. Deuxième phénomène, lorsque nous arrivons en classe de CM2, ce n’était pas tous les apprenants qui devenaient d’office candidats au Certificat d’Etudes Primaires (CEP) même si les textes l’ont exigé aux responsables d’écoles. Ces derniers, craignant la sanction qui pourrait découler des 0% admis à l’examen, ne présentent que leurs meilleurs candidats. Du coup, cela occasionnait au niveau de ceux qui n’ont pas été présentés au CEP, des découragements qui pourraient déboucher sur des abandons. Autre phénomène, à cause des 25 francs ou des 50 francs Cfa que les parents devraient débourser au profit de leurs enfants pour contribuer à l’achat des condiments au niveau des cantines scolaires, certains ont préféré retirer leurs enfants des écoles ou certains directeurs ou responsables renvoyaient ces enfants des écoles. Voilà autant de raisons qui justifient la baisse du pourcentage remarquée. Cependant, nous avons un taux au-delà des 100% aujourd’hui.

La gestion du corps d’encadrement est essentielle dans la qualité. Le dernier concours que vous avez lancé pour le corps des inspecteurs s’est révélé infructueux. Seulement 5 sur 25 attendus. Qu’est-ce qui explique cela ?

De façon empirique, on peut dire que les raisons sont à deux (02) niveaux. Dans un premier temps, au niveau de la fonction publique, à un moment donné, il y a eu gel en termes de recrutements ; ce qui a fait qu’on a plus de fonctionnaires d’Etat dans certains corps, notamment le corps des conseillers pédagogiques qui nourrit en réalité le corps des inspecteurs. Alors, lorsque vous avez déjà ce genre de problème, vous avez très peu de candidats qui pourraient postuler. Jusqu’en 2014 - 2015 pour le concours relatif au Certificat d’Aptitude à l’Inspection Primaire, il y a eu juste, si ma mémoire est bonne, moins de dix (10) candidats qui ont tous été pris parce qu’on en voulait plus. Lorsque vous interrogez, ce sont des gens qui ont fait l’objet de rachat pour accéder aux différents corps. Ce qui fait qu’en réalité, le niveau requis n’était pas au rendez-vous parce que ce sont des épreuves de culture générale de haut niveau. Pour ce qui s’est passé, je dirai qu’on n’a pas eu 100 candidats pour l’ensemble, on a eu moins de 85 candidats et c’est parmi eux qu’on a retenu les 05. Donc, voilà les raisons qui pourraient expliquer la chose.

En fin 2016, le gouvernement du Bénin a suspendu l’initiative Elan, écoles et Langues nationales pour introduire l’anglais. A l’heure du bilan, qu’est-ce qu’on retient ?

L’anglais prospère aujourd’hui dans nos écoles même si c’est à titre expérimental. Lorsqu’on dit qu’on veut faire la promotion de nos langues nationales dans nos écoles, quoi de plus beau, quoi de plus bon ! Mais dans un contexte où vous avez 52 ou 54 langues parlées, il faut avoir le courage de faire le choix, et les choix qui ont été faits et dont nous avons hérité n’ont pas rassuré. Par rapport à l’ELAN on s’est interrogé sur la pertinence des 10 langues choisies et sa soutenabilité financière ? Sauf utopie ou peut-être myopie intellectuelle, c’est insoutenable parce qu’il faut avoir de matériels didactiques pour chaque langue, etc. Alors, on a estimé que de façon matérielle, de façon concrète et de façon financière, ce n’est pas soutenable pour notre pays. Nous avons alors décidé de renforcer la maitrise du français. Et si on doit ajouter quelque chose, c’est encore la langue anglaise. La langue anglaise aujourd’hui, cela ne fait l’objet d’aucun doute, est la plus parlée à travers le monde et on ne peut pas être à côté du Nigéria avec près de 200 millions d’habitants et ne pas également maitriser cette langue. Donc, c’est le choix et nous sommes entrés dans la phase pilote, qui se passe très bien aujourd’hui.

Toutes les grandes nations se sont développées avec une langue de leur territoire. Pourquoi le gouvernement béninois ne va-t-il pas dans ce sens ?

Toutes nos langues béninoises, qu’on peut considérer comme parlées, existent dans nos programmes aujourd’hui et s’enseignent dans nos écoles. Je viens de vous donner une réponse par rapport au programme ELAN. Dans le programme d’éducation sociale, vous avez la composante « études, langues et cultures », avec un contenu précis, avec une orientation précise, avec des techniques et des stratégies précises. Cela voudrait dire qu’au nombre des matières à enseigner à l’école, il est aujourd’hui enseigné nos langues, coutumes et mœurs dans les écoles. Ce n’est plus comme par le passé où la langue maternelle est interdite à l’école.

La Maternelle semble être moins bien lotie que le primaire. Qu’en dites-vous ?

Nous avons ouvert une direction qui s’occupe de l’Enseignement maternel et la direction continue d’exister aujourd’hui. Il y a un budget pour cette direction qui fonctionne. Nous veillons à ce que l’essentiel puisse être apporté à ces enfants parce qu’en réalité, la base de l’éducation est la maternelle, parce qu’on dit généralement, que tout se joue avant l’âge de cinq (05) ans dans la vie de l’Homme. Si vous vous intéressez à l’éducation de l’enfant depuis le berceau, rassurez-vous, c’est gagné une fois pour de bon. Le gouvernement en est conscient et nous y mettons les moyens qu’il faut, à la hauteur de nos possibilités. Il faut reconnaitre que l’entretien de la petite enfance coûte cher. C’est pour cela que l’État a mis en place cette politique pour intéresser les acteurs du privé à l’Enseignement maternel. Reconnaissons aussi que le primaire a déjà une avance sur la maternelle et les années à venir, nous allons essayer de rattraper cela. Le gouvernent s’y intéresse et les PTFs également.

En conseil des ministres, vous avez décidé de la création de l’ANaPES pour gérer l’école. Est-ce une forme de privatisation de l’éducation nationale ?

Je vais être direct avec vous. Il ne s’agit pas de la privatisation de l’école publique au Bénin. Il est plutôt question que des groupes de gens qui sont bien dans le domaine de l’éducation, auront la charge, au niveau des localités qui leur seront attribuées, de recruter des enseignants eux-mêmes, de les faire travailler, de les suivre et de les payer en lieu et place de l’Etat. C’est de cela qu’il est question. Donc, il y a des cabinets qui seront recrutés. L’ANaPES est une agence au plan national comme l’indique son nom Agence Nationale pour les Prestations Scolaires Publiques. C’est cette agence qui va servir de couloir de transmission entre l’Etat et les cabinets ou les agences de placements. Donc, le rôle de l’ANaPES, ce sera de superviser ce que font les autres agences, de coordonner leurs activités, de veiller à la mise en œuvre de la politique de l’Etat en matière d’éducation.

Que fera alors le CNE qui est déjà dans un rôle de coordination de tout le système éducatif national ?

Ce n’est pas la même chose. Le CNE n’est pas dans un rôle opérationnel. Le CNE est là pour donner des orientations. Le CNE est là pour coordonner tout le système éducatif. Nous sommes en train de parler d’un pan de l’éducation, le volet recrutement des enseignants non fonctionnaires de l’Etat et non Contractuels de l’Etat. Donc, c’est un peu comme ce que les communautaires faisaient en son temps, mais qui n’était pas du tout régulé, qui n’était pas du tout maîtrisé. C’est ce que l’Etat veut faire. Donc, cela ne concerne que le volet recrutement de ces enseignants et en même temps leur suivi. Voyez-vous, nous venons de très loin et les résultats que nous avons eus en peu de temps, je ne dirai pas que c’est seulement grâce à nos efforts. Certes nous avons travaillé, mais c’est également dû à la bénédiction divine parce que notre passé est trop lourd. Rassurez-vous, il n’y aura pas de conflit, il n’y aura pas de surcharge vis-à-vis du budget de l’Etat.

Entretien exclusif avec le Memp Salimane Karimou UNE

Le Ministre Salimane Karimou se prête aux questions des journalistes de Educ’Action

Les alternatives éducatives occupent une place de choix dans la nouvelle architecture de l’Ecole, quand on se réfère au PSE 2018-2030. Et l’un des programmes qui fait ses preuves est bien le PAEFE. Où en êtes-vous aujourd’hui pour son instutionnalisation ?

En réalité, on ne devrait pas penser à la généralisation de ce qu’on aurait appelé une alternative. Il faut travailler dans le sens qu’il n’y ait plus à aller vers ces alternatives plus tard. Donc, les efforts que nous avons à fournir individuellement comme collectivement, c’est de ne plus avoir des enfants exclus du système éducatif formel et que nous travaillons pour que tous les enfants qui doivent être à l’école y soient jusqu’au terme de ce qui est prévu pour eux.

La prise en charge des écoliers handicapés n’est toujours pas reluisante dans nos écoles.

Votre jugement est un peu excessif. Il y a des efforts qui sont fournis dans ce domaine. Quand vous prenez les handicapés moteurs par exemple, ce n’est pas encore généralisé, c’est vrai, mais il y a des écoles aujourd’hui où l’entrée en salle est favorisée par des rampes. Disons que les plans de construction ont été revus en la matière pour tenir compte de ces enfants handicapés moteurs qui sont à béquille ou dans un fauteuil roulant. Allez à Tokpota, dans la ville de Porto-Novo. Vous avez les marches normalement pour les enfants qui n’ont pas de difficultés et la rampe pour les enfants à besoins spécifiques. Je ne peux pas dire que rien n’est fait pour les handicapés visuels. Vous savez qu’il y a des malvoyants qui passent le CEP. Aujourd’hui, nous sommes dans la logique d’une éducation inclusive.

Quel est votre message à l’endroit des acteurs du système éducatif ?

Merci pour cette occasion que vous nous avez offerte et qui nous permet de faire le point de ce que nous avons pu réaliser aujourd’hui même si ce n’est pas exhaustif. Ce n’est pas encore ce qui est recherché. Par rapport à ce qui est mis dans le Programme d’Actions du Gouvernement, nous avons fait des avancées notoires. Mais comme j’ai l’habitude de le dire, le chemin est encore long. Ne serait-ce par rapport à la qualité de l’enseignement, nous avons encore beaucoup d’efforts à fournir et j’en appelle à la disponibilité de tous les acteurs de l’école, y compris nos Partenaires Techniques et Financiers.

Réalisation : Serges David ZOUEME et Ulrich Vital AHOTONDJI

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