Pilotage du système éducatif au Bénin : A Ganvié, il faut réinventer l’école sur l’eau

 

Baptisée ‘‘Venise de l’Afrique’’, la cité lacustre de Ganvié est un site pittoresque qui allie attraits touristiques et mode de vie atypique d’une population qui vit sur l’eau. Dans cet environnement où tout se côtoie via les barques, sont construits des écoles et établissements publics pour offrir une chance d’instruction aux enfants de Ganvié, situé à plus de 29 kilomètres de la ville de Cotonou. Un monde éducatif isolé avec ses particularités et difficultés, Educ’Action est allé à la rencontre de cette communauté éducative pour une hibernation dans les réalités de l’école sur pilotis. Un reportage insolite !

 

Calme et dégageant tout son charme sous le ciel partiellement nuageux en cette matinée du 17 novembre 2020, le lac Nokoué s’apprête à assurer comme toujours, la liaison des touristes et autochtones de l’embarcadère d’Abomey-Calavi vers la cité lacustre de Ganvié. Femmes portant bébés aux dos ou seules avec des marchandises sous les bras, hommes avec sacs en bandoulière ou les mains vides, traversent la passerelle pour se trouver une place dans la pirogue accostée. Tous les passagers, une fois à bord, le conducteur, un jeune homme mesurant 1m67 environ, teint ébène, s’installe dans la barque et à l’aide d’un long bâton, pousse l’embarcation sur une certaine distance dans l’eau et c’est parti pour un voyage au cœur de Ganvié. Tout au long du trajet qui a coûté la somme de 200 Francs CFA pour chaque passager, la barque s’effraie, de temps à autres, le chemin entre les plantes aquatiques « Jacinthe d’eau » ou « nénuphars » qui apparaissent en saison de crue et embellissent le lac. A vingt mètres, sur l’eau, des élèves sont agglutinés dans une pirogue qu’ils manœuvrent, pagaies en mains. « Des apprenants s’organisent en groupes pour leur déplacement avec la barque d’un parent », explique le passager Cosme Houndjo, directeur de l’Ecole Primaire Publique de Guèdèvié au sujet de la mobilité des élèves, de leur domicile vers l’école. Puis, son collègue Paul Amétowoyona, directeur de l’Ecole Primaire Publique de Ganvié 1/A, d’ajouter que certains apprenants se mettent en gilets et se retrouvent à un lieu précis pour prendre ensemble les barques bleues fabriquées par l’ONG Sonagnon au profit des enfants de Ganvié. « Au début, j’avais un peu peur et souvent je suis paniquée parce que je n’étais pas du tout habituée au déplacement sur l’eau. Donc, quand j’avais été affectée ici, cela n’a pas été facile pour moi parce que j’avais peur. Mais avec le temps et l’encouragement de mon directeur qui boucle sa seizième année, cela m’a rassurée », se rappelle Déo-Gracias Domingo suppléante de la classe de CE1 à l’EPP Ganvié 1, groupe A.

Particularités et difficultés de l’école sur pilotis…

Sept (07) kilomètres parcourus sur l’eau et nous voici à l’EPP Ganvié 1, l’une des rares écoles publiques de la ‘‘Venise de l’Afrique’’. L’horloge indique 08 heures 11 minutes mais un parterre d’élèves lézardent toujours les alentours et la devanture de l’école, pendant que d’autres apprenants commencent par faire leur entrée dans l’établissement, pagaies en mains et en tenues non-conformes. Ici, le retard dans le démarrage des cours est une routine qui n’échappe à aucune école, selon les indiscrétions sur place. « Le problème de retard dans le démarrage des cours est très sérieux parce que le matin, il faut attendre 08 heures 30 minutes voire 09 heures forcément parce que l’enseignant doit quitter l’embarcadère à Abomey-Calavi, va faire un trajet de plus de 35 à 40 minutes et cela va en défaveur de l’enfant. Comme solution, c’est de tout faire pour essayer de doter les écoles de quelques abris en vue de maintenir sur place les enseignants qui le veulent bien et les sensibiliser, sinon on perd beaucoup dans le quota horaire administré aux enfants », fait observer Augustin Amagbégnon, inspecteur de l’enseignement du premier degré et actuel chef de la Région pédagogique n°12 couvrant Sô-Ava et Abomey-Calavi 2. Quand bien même les cours démarrent, poursuit-il, les va-et-vient des écoliers souvent pieds nus, s’observent toujours sur les passerelles érigées pour permettre un accès facile des apprenants dans les classes et faciliter leur déplacement dans l’enceinte de l’école. « Nous avons la grande chance qu’ils nous ont fabriqué des passerelles qui relient les bâtiments. Donc, depuis trois (03) ans, on ne souffre plus dans notre école. Par contre, dans d’autres écoles, les enfants portent des bottes pour marcher dans l’eau et à la grande saison de pluie, ils sont transportés par des pirogues jusqu’à la devanture de leurs classes », informe le directeur de l’EPP Ganvié 1, groupe A. Cosme Houndjo, directeur de l’EPP Guèdèvié, ajoute : « En période de crue, il n’y a pas de mesures sécuritaires. C’est un phénomène cyclique et on gère … A cause de la crue qui s’élève jusqu’à 4 ou 5 mètres, les enfants du CI et CP restent à la maison sur instruction de leurs parents pour éviter d’être noyés ».
Des effectifs pléthoriques dans les classes et des enfants souvent turbulents aux heures de cours sont quelques constats effectués par le reporter de Educ’Action lors de son périple. « L’espace est restreint et le nombre d’écoliers dépasse la norme. Nous sommes à 72 écoliers dans la classe, donc les apprenants sont parfois à trois ou à quatre sur le même banc pour cause d’insuffisance de tables-bancs. Et même si les tables-bancs sont en nombre suffisant, la classe n’est pas assez espacée pour offrir le confort requis aux enfants », affirme Déo-Gracias Domingo, suppléante de la classe de CE1 à l’EPP Ganvié 1/A.

Lcole Ganvi 01

Les élèves du CI en classe

Le bilinguisme comme approche pour faire passer le message aux apprenants

« Chez nous ici, il est difficile d’expliquer les choses en français aux enfants, sans faire recours à notre langue. Il faut maîtriser un peu la langue maternelle sinon, tu peux tout faire, ils ne comprendront pas. Mais, ils comprennent vite quand tu expliques dans la langue maternelle. Par ailleurs, les parents n’ont pas les moyens pour leur acheter l’intégralité des fournitures scolaires. Nous avons demandé les cahiers d’activités et sur les 95 écoliers de la classe, à peine une vingtaine a réussi à les avoir. Même les ardoises, tous les enfants n’en ont pas et c’est le maître qui va les acheter des fois pour les enfants, et même des craies », confie Ludovic Menagbo, enseignant de la classe de CI à l’EPP Guèdèvié, s’exprimant sur les autres difficultés rencontrées dans le cadre de l’apprentissage dans la cité lacustre de Ganvié. Le niveau de langue est donc problématique, de l’avis du chef de la Région pédagogique n°12 couvrant Sô-Ava et Abomey-Calavi 2, qui affirme : « Les enfants sont quasiment coupés des autres enfants du pays ou des autres contrées ; ils ont un problème de brassage. Ce brassage se voit surtout dans la prononciation, brassage linguistique. Ils ont des difficultés à parler le français. C’est un accent mêlé de leur patois que vous ressentez ; la prononciation n’est pas évidente, c’est un problème. Lorsque j’ai réfléchi, j’ai vu que c’est par rapport à leur isolement ». Après ces propos de l’inspecteur, ce ne fut donc pas une surprise pour l’équipe de Educ’Action de voir des apprenants répondre en langue maternelle à leurs enseignants sur une question posée en français. « C’est un village et les enfants s’expriment tout le temps dans la langue maternelle. Même si on leur mettait des escargots au cou, cela ne leur dira rien », martèle Cosme Houndjo, directeur de l’EPP Guèdèvié.

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Le transport par pirogue des élèves

De la responsabilité des parents…

Dans cet environnement de difficultés majeures pour les acteurs du système éducatif de la cité lacustre de Ganvié, les parents d’apprenants ont, nul doute, un rôle prépondérant à jouer en matière d’accompagnement, d’appui, de suivi et d’orientation scolaire surtout de leurs progénitures. Hélas, le constat sur le terrain semble tout autre avec des géniteurs moins préoccupés par l’instruction des enfants. Plusieurs d’entre eux rencontrés sur l’eau sont plus dans les activités génératrices de revenus, le petit commerce et la pêche avec parfois même ces apprenants enrôlés dans des barques de fortune aussitôt revenus de l’école. « Ce n’est pas facile déjà pour les parents d’envoyer les enfants à l’école dans ce milieu. Il faut beaucoup sensibiliser les parents. Donc vous devez comprendre pourquoi le suivi des parents pose toujours problème. La grande majorité des parents ne savent pas s’exprimer en français, donc n’attendez pas qu’ils conversent avec les enfants dans une autre langue que la langue maternelle », confie un parent sous le couvert de l’anonymat pour justifier ainsi le relâchement des parents dans le suivi des apprenants. Sur la question de démission des parents en matière d’achat des fournitures scolaires aux apprenants, ce parent d’élève appelle au soutien de l’Etat. « Le pouvoir d’achat est très faible ici à la cité lacustre de Ganvié faute de manque d’activités parce qu’on y pratique vraiment que la pêche. Donc, la priorité pour la plupart des ménages, c’est d’abord comment parvenir à gérer l’alimentation quotidienne et le reste vient après. Donc, il faut que l’Etat vienne aussi en appui dans la dotation des écoles en manuels scolaires et fournitures pour soulager un tant soit peu les parents », plaide-t-il.

Les passerelles de l’EPP Ganvié 1/A

Les passerelles de l’EPP Ganvié 1/A

L’accompagnement de la Mairie de Sô-Ava aux écoles…

Ici à Ganvié, la disponibilité de certaines infrastructures sociocommunautaires se pose avec acuité. « Dans l’école, il y a de l’eau potable mais actuellement, les tuyaux sont bouchés. Nous allons dans les villages voisins pour s’en procurer », renseigne le directeur de l’EPP Ganvié 1, groupe A. A cela, il faut ajouter aussi le problème de l’électricité qui n’existe pas encore. L’école dispose d’un module de quatre (04) toilettes pour les élèves et le personnel enseignant. « C’est le programme d’étude en vigueur dans la République qui est appliqué également ici. Donc, à 10 heures 30 minutes, les enseignants font sortir les enfants pour la récréation puisqu’il n’y a pas de sonnerie pour signaler. Pendant la crue, les vendeuses se déplacent dans les barques et viennent vers les enfants, à la devanture des classes », explique Cosme Houndjo sur la particularité de la récréation dans les écoles de la cité lacustre.
« L’éternel insatisfait, c’est l’homme ». Ce sont les propos de Aminou Atindékpon, chef-service affaires sociales et santé, point focal de l’éducation de la mairie de Sô-Ava. Pour lui, beaucoup d’actions ont été menées déjà pour le compte de l’éducation dans la commune. Quand on prend notre Plan Annuel d’Investissement (PAI) de 2020, souligne-t-il, l’accès à l’école est prioritaire parce qu’il y a 40% qui sont consacrés à l’éducation et ainsi, plusieurs réalisations ont eu lieu. « On a réhabilité près de 50 salles de classes. De même, on a doté les écoles de 710 tables-bancs cette année (en cours de livraison) et 9 modules de 3 classes. En dehors de ces œuvres, la mairie a doté des écoles de barques motorisées pour faciliter la mobilité sur l’eau aux élèves et aux enseignants, des gilets de sauvetage, mais ils n’en portent pas. Bien que la mairie fasse assez d’efforts pour être au bout de l’échelle, des insuffisances subsistent toujours. En matière d’infrastructures scolaires, la mairie se retrouve au-delà de ses estimations à cause de la croissance démographique des populations scolarisables…», explique le point focal de l’éducation de la mairie de Sô-Ava, avant de rassurer qu’il y a un projet dénommé « Ganvié réinventé » qui mettra au point assez de choses. « A travers ce projet, la mairie compte réaliser un nouveau forage qui couvrira tout Ganvié et un château de 1000 m/cube précisément. En plus de l’électricité, beaucoup d’autres phases seront exécutées. Le gouvernement doit penser exceptionnellement à la commune de Sô-Ava, en dotant les écoles de plus de manuels scolaires afin de les accompagner », poursuit-il. Quant à Augustin Amagbégnon, chef de la Région pédagogique n°12, il invite les directeurs d’écoles à plus de sacrifices, de don de soi et d’abnégation pour offrir une réelle chance d’instruction aux enfants de Ganvié. Aussi, pense-t-il faire une adresse aux autorités en charge du secteur éducatif afin qu’un regard particulier soit porté sur la commune de Ganvié s’agissant de la vie de l’école.

Mélaine ZOUNGNON (Stag)

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