Cumul de charges des directeurs d’écoles primaires : L’une des causes de l’échec des enfants au CEP (La responsabilité des autorités engagée)

 

Hommes à multiples tâches, les directeurs des écoles primaires relevant du giron de l’Etat, sont des personnes, qui, au-delà de leurs charges en tant que directeurs, ont la responsabilité de faire fonctionner les classes de CM2 pour l’obtention de bons résultats de fin d’année.

Choses faciles pour ces directeurs ?, se questionne Educ’Action qui a décidé de les interroger, mais au-delà de l’interrogation de partager avec eux leur quotidien. Reportage !

Nous étions un jeudi du mois de Mars 2020. Achille Eric Mègnigbèto, contacté plus tôt dans la semaine par une équipe du journal Educ’Action dans le cadre d’un travail relatif à sa fonction actuelle, semble très fatigué pour recevoir ce même jour, l’équipe. « Je suis vraiment épuisé. J’ai juste cinq minutes à vous consacrer. J’ai bien envie de me reposer un peu avant de vous prendre mais… », lance cet homme, la quarantaine, vêtu d’un complet manche courte assorti d’un chapeau dont la couleur marie bien avec le complet. De ses explications, cet homme fait clairement comprendre à ses visiteurs qu’il sortait d’une réunion avec ses responsables hiérarchiques. Un peu plus loin de lui, c’est Nicaise Comlan Assogba, qui reçoit la visite de la même équipe du journal Educ’Action dans la matinée d’un vendredi du mois de mars. En plein dans son travail, à travers des explications mélangées de divers gestes pour se faire comprendre, quelques petites minutes ont suffi pour que l’homme, la soixantaine révolue, du haut de ses 1m80 environ, se tourne vers nous pour enfin connaître l’objet de la visite.Vêtu d’une chemise manche longue faite de pagne traditionnel, sur laquelle repose son collier composé d’une croix et d’une image de la Vierge Marie, l’homme était enfin disposé pour nous satisfaire. Comme vous vous le demandez sans doute, ces deux hommes sont tous directeurs d’écoles primaires relevant du giron de l’Etat. Achille Eric Mègnigbèto est nommé depuis 2016, directeur de l’Ecole Primaire Publique (EPP) Houalacomey groupe C, dans la région pédagogique N° 12, Circonscription Scolaire d’Abomey-Calavi 2. Nicaise Comlan Assogba, quant à lui, est directeur depuis cinq ans déjà à l’EPP Hlazounto groupe B, de la Région pédagogique N°28, Circonscription Scolaire Cotonou-Gbégamey. A en croire ces hommes, acteurs du système éducatif rencontrés sur la question du cahier de charges d’un directeur d’école, ils renseignent que les charges qui leur incombent sont multiples et multiformes. Aussi, demandent-elles de leur part beaucoup de sacrifices.

Des charges pédagogiques et administratives d’un directeur d’école …

« Le directeur d’école n’atterrit pas comme un cheveu dans la soupe. Ses attributions sont fixées par la circulaire N° 547/MEPD/DGM/DEMB du 18 mai 1976. Donc, tout est fixé par cette circulaire. Le rôle du directeur est à la fois pédagogique et administratif », fait savoir Nicaise Comlan Assogba de l’EPP Hlazounto/B qui ajoute que les charges auxquelles les directeurs d’établissements primaires publics doivent faire face sont de diverses sortes et peuvent être classées dans deux grandes catégories, que sont les charges pédagogiques d’une part et les charges administratives d’autre part. Prenant la catégorie des charges pédagogiques, ces instituteurs expliquent que le directeur est celui qui doit être à l’école très tôt avant tous ses collaborateurs. Cela lui permet d’évaluer la présence et l’heure d’arrivée de chacun. Il doit veiller à ce que, à 8 heures déjà, tous les élèves soient en classe et que le travail démarre effectivement. A tour de rôle, de façon beaucoup plus détaillée et explicite, ils content à quoi ressemble la journée d’un directeur dans une école primaire. « Le directeur est d’abord un instituteur de la catégorie B, échelle 1. En tant qu’instituteur, il est titulaire d’une classe. Donc, il assure la charge d’une classe, selon les textes en vigueur dans notre pays », renseigne Achille Eric Mègnigbèto qui poursuit : « il assure la formation pédagogique, l’animation pédagogique de tous ceux qui sont ses collaborateurs. Il doit aller dans chaque classe pour faire des visites de classes, viser et corriger les fiches, donner des conseils à chaque instituteur dans un cahier qu’on appelle cahier de conseil. Il veille à ce que les activités pédagogiques se déroulent normalement dans chaque classe. Il contrôle la ponctualité, la régularité au travail de ses collaborateurs ». Tout en épousant les propos de son collègue de Hlouacomey, Nicaise Comlan Assogba de l’EPP Hlazounto/B ajoute que « le directeur est chargé du respect des horaires, programmes et instructions officielles, du contrôle des cahiers de préparation de ses adjoints, du contrôle de quelques cahiers de devoir et du cahier du roulement une fois par semaine dans chaque classe, du contrôle des régies et pièces réglementaires, du contrôle des deux premières années CI et CP au moins une fois par quinzaine. Il est chargé d’organiser à l’intention de ces adjoints, toutes les fois où le besoin se fait sentir et au moins une fois par mois, des leçons d’essai suivies de critique qu’on appelle le vécu pédagogique. Il est chargé d’animer le collectif des maîtres, de veiller au respect de l’esprit de la gestion démocratique de l’école prévue par la circulaire N° 1895/MEN/DGM/DEPD/SEMB du 07 novembre 1975 ». A tout ceci s’ajoute la question de sécurité des enfants de l’avis du directeur de Hlouacomey. De ses propos, on retient que la sécurité des enfants est sous la responsabilité du directeur. Lorsque les enfants viennent à l’école entre 8heures et 12 heures et entre 15 heures et 17 heures, le directeur doit veiller à ce que ces enfants soient sécurisés. Ensemble avec les instituteurs, il veille à l’accueil et à lasécurité des enfants aussi bien dans les quatre murs de l’école que dans les classes et veille également à ce que les enseignants ne fassent plus usages de pratiques interdites comme le châtiment corporel.

Du point de vue administratif...

Du point de vue administratif, le directeur a la gestion du personnel. « Le directeur est chargé de la surveillance et de la présence des maîtres. Il doit porter une fois par an des appréciations sur les bulletins de notes de ses adjoints en comité de direction, acheminer les demandes d’autorisation d’absence, de congés etc., il est chargé aussi de tenir l’état d’effectifs du personnel, de rendre compte à ses chefs hiérarchiques de tout événement survenu à l’école, de tenir à jour les états d’avancement et de promotion du personnel et de signaler aux services centraux tout retard et irrégularité constatés. Il a l’initiative de la proposition des sanctions disciplinaires et les récompenses à ses adjoints. Il assure aussi la présidence du comité de direction », a informé l’homme à multiples tâches. De plus, il convient de rappeler que le directeur doit également veiller à la gestion des infrastructures et du matériel. Ce faisant, il veille à l’hygiène et à la bonne tenue des classes, à l’entretien des matériels d’enseignement, de production, de sport, à l’entretien du mobilier et toute la concession scolaire. Il tient en outre un registre inventaire et un registre des livres et fournitures. Il a aussi en charge les relations avec l’extérieur. « Le directeur assure les relations avec les autorités académiques, administratives, politiques et les parents d’élèves à travers le bureau APE, la correspondance administrative en collaboration avec ses adjoints », ajoute pour finir Nicaise Comlan Assogba qui renseigne que désormais les directeurs ont également des charges liées à la gestion comptable des subventions.

De la gestion comptable des directeurs d’écoles primaires…

Depuis cette année, les charges de ces directeurs se sont accrues. A travers la prise et la signature de l’arrêté N°061/MEMP/DC/SGM/IGM/DAF/SA034/SGG19 portant modalité de gestion de la subvention de l’Etat octroyée aux écoles maternelles et primaires publiques, ces directeurs d’écoles ont désormais de nouvelles charges en plus de celles énumérées plus haut. « C’est une lourde responsabilité parce qu’il s’agit de gérer les fonds publics et la gestion des fonds publics doit respecter des normes », avance Achille Eric Mègnigbèto pour montrer le sérieux qui doit être porté à ces charges afin d’éviter de tomber dans le piège des autorités gouvernementales. Mais déjà, il renseigne qu’il faut suivre un processus dans cette gestion. « Le processus part de la demande des proformas, la sélection des proformas, le lancement des bons de commande, la livraison et le payement. Tout cela, c’est des pièces qu’il faut élaborer. C’est vrai que les fournisseurs aident un peu à faire certaines pièces, mais le bon de commande, c’est le directeur qui doit le faire et il faut aller faire le décaissement pour payer chaque fournisseur. Donc tout cela, c’est d’autres charges qui s’imposent au directeur et l’enlève des quatre murs de la classe dont il est titulaire», a-t-il vaguement énuméré en sa qualité de comptable amateur avec une insignifiante formation dans le domaine de la comptabilité. De son côté, Nicaise Comlan Assogba qui affiche déjà des signes de faiblesse dans ce domaine, partage ce qui est essentiel, selon lui, à garder quant aux charges comptables. « La gestion comptable consiste à gérer les charges afférentes au fonctionnement d’une école. En tant qu’administratif ou pédagogue, il doit y avoir des fournitures de bureau et des fournitures scolaires. Les enfants doivent boire, les factures de la Soneb. Donc, il y a d’autres matériels qui doivent être payés, les serrures de certaines classes peuvent avoir des problèmes, on doit engagerdes dépenses. Des ampoules peuvent être défectueuses, on doit les renouveler. Les salles doivent être éclairées. Donc, les factures de la SBEE doivent être payées. Le directeur doit élaborer un budget prévisionnel équilibré en dépenses et en recettes ». Sur ce point, ces directeurs conscients de leurs limites dans la gestion comptable, ne demandent que du temps pour s’améliorer. « Confier des charges n’est pas une situation très compliquée, mais c’est la manière dont on aide la personne à gérer qui est le plus important. Si on confie aujourd’hui au directeur la gestion comptable, il ne faut pas être trop gendarme derrière lui, il n’est pas formé comptable, il ne maitrise pas la comptabilité, il ne peut qu’avoir des notions », rappelle le directeur Mègnigbèto, avant de suggérer, abordant la poursuite judiciaire d’un directeur défaillant en fin d’année, que si les dépenses ont été effectuées et qu’il y a des preuves ou des témoignages que ces dépenses ont été effectivement effectuées, on peut fermer les yeux sur l’existence de tel ou tel autre document en attendant qu’on s’habitue à apprêter tous les documents qu’il faut pour justifier telle ou telle chose, sinon les directeurs vont déprimer et certains peuvent même en mourir. Unanimes, ces directeurs d’établissements avertissent que ces charges ne sont pas sans répercussions sur les classes de CM2 dont ils ont également la charge.

Difficultés liées aux nombreuses charges d’un directeur d’école…

A en croire ces hommes à multiples tâches, les difficultés sont plus liées à la gestion de la classe de CM2, qui, faut-il le rappeler est une classe d’examen. Nicaise Comlan Assogba reconnait d’ailleurs à travers ses propos que le directeur ne peut pas être compétent sur tous les plans. A titre illustratif, il explique : « Le directeur est, par exemple, en classeen train de dérouler une séquence, son portable sonne le réclamant urgemment et expressément à la région pédagogique pour une réunion. C’est parti pour griller la matinée. Si déjà, il a fait faire des devoirs journaliers à ces enfants et c’est en ce moment que l’administration a besoin de lui, la correction de ces devoirs pourrait poser problème. Si par exemple, le lendemain cela se répétait, ça pénalise les enfants. Il est en classe et on dit que le DDEMP a besoin de lui, il est contraint de laisser. On a dit quelque part qu’il doit assurer l’unité d’enseignement dans toute l’école, cela veut dire qu’il va laisser de temps en temps sa classe pour aller voir comment ça se fait dans les autres classes, surtout avec les stagiaires. On ne peut pas être au four et au moulin à la fois. L’évolution dans l’exécution du programme va prendre forcément un coup ». Achille Eric Mègnigbèto, profitant du vent frais qu’offre l’un des arbres plantés dans l’enceinte de l’école informe que la difficulté rencontrée est liée aussi à la gestion de la classe dont il a la charge. « Si le directeur est effectivement concentré dans sa classe comme un enseignant en train de travailler, je parie qu’il ne pourra pas faire face aux autres charges. Donc, ce n’est pas facile d’être dans une classe et de s’occuper de toutes les autres charges, sans oublier bien sûr que l’autorité peut nous inviter à des séances, à des réunions de formations et d’informations, des séances d’UP auxquelles nous sommes contraints de répondre », a-t-il ajouté. Nul besoin donc d’être trop intelligent pour comprendre des propos de ces directeurs que les enfants de la classe de CM2 sont les plus sacrifiés alors qu’il y a obligation de meilleurs résultats à la fin de l’année. Les mauvais résultats aux examens du CEP, sont à priori attribués aux directeurs. Ceux-ci vont jusqu’à se faire remercier et démettre de leur fonction. Mais la responsabilité de l’Etat n’est-elle pas aussi engagée dans ces conditions quand on sait que les charges qui incombent à ces directeurs sont décidées par les mêmes autorités ? L’Etat n’a-t-il vraiment rien à se reprocher ? Ne serait-il pas possible pour l’Etat de mettre à la disposition des écoles, des enseignants uniquement concentrés sur la classe de CM2 afin que les directeurs fassent mieux face aux autres charges ? Jusqu’à quand les multiples séances et réunions organisées par les autorités à l’endroit des directeurs empièteront sur le bon fonctionnement de leurs classes ? Jusqu’à quand les classes d’examen seront-elles sacrifiées au Primaire ? Qui trop embrasse mal étreint, dit-on. Ces directeurs ne demandent qu’à être allégés pour plus d’efficacité dans leur travail. Avis donc aux autorités.

Estelle DJIGRI

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