Effectifs pléthoriques, insalubrité grandissante et infrastructures vétustes : Lumière sur les conditions de travail à l’EPP Zogbo

 

La réussite en milieu scolaire est conditionnée par la conjugaison d’un ensemble de facteurs qui favorisent l’acquisition des savoirs et leur mise en œuvre. A l’EPP Zogbo au contraire, toutes les conditions semblent être réunies pour favoriser la pauvreté des apprentissages chez les apprenants, tant l’école est dans une situation de décadence. A travers ce reportage, Educ’Action vous fait toucher du doigt le Bénin profond de Cotonou!

 

Toiture rouillée, en mauvais état et trouée de toutes parts avec des ouvertures de différentes tailles, apprenants en effectifs pléthoriques assis à même le sol ou à plusieurs sur des tables-bancs datant des indépendances, sol crevassé, ouvrages, cahiers et autres outils didactiques posés sur du mobilier branlant et répartis de part et d’autre dans la salle de classe pour éviter la colère de dame pluie. Tel est le constat de l’état de décrépitude de la classe de CP du groupe A de l’EPP Zogbo. Pour extrapoler ce constat à l’ensemble des classes du groupe A, d’une part, et au complexe scolaire en entier, d’autre part, on peut ajouter des enseignants qualifiés en nombre insuffisant, des fenêtres en voie de disparition tout comme les portes des classes.Visitée par l’équipe de reportage de Educ’Action le Jeudi 07 novembre 2019, on est loin de s’imaginer un tel état de désolation une fois le portail franchi, tant la cour du complexe est belle et propre. Créée en 1964, l’école a aujourd’hui 55 ans, supposée être l’âge de la sagesse. Hélas ! La classe de CP n’est pas la seule dans ce cas. Les six classes du bâtiment affichent le même visage. Pour exécuter les activités pédagogiques, les enseignants se trouvent obliger de développer diverses stratégies dans cet environnement qui sort de l’ordinaire, preuve que le Bénin profond, comme l’a dit l’autre, est aussi à Cotonou. A titre d’exemple, en cette saison pluvieuse, Pulchérie Attimbada, maitresse de la classe de CP démontre ici sa tactique de combat face à dame pluie : « Quand il y a pluie, on essaie de gérer parce que la toiture n’est pas du tout en bon état. On essaie de mettre les enfants là où il n’y a pas tellement de défaillance afin qu’ils soient à l’abri. Nous avons des récipients en plastique que nous disposons dans la classe afin que l’eau ne coule pas partout et mouille les enfants ». A l’image de sa maitresse, le petit Emmanuel Macron Aholou renchérit : « dans ma classe, quand il pleut, je prends mon banc, je le mets là où il ne pleut pas et je m’assieds ». S’il a la chance d’avoir un espace pour s’asseoir, ce n’est pas le cas pour nombre de ses camarades assis à même le sol.

Mobilier, la perle rare à l’EPP Zogbo

Expliquant les raisons de cet état de choses, Roger Aho, le directeur du groupe A, pointe du doigt accusateur les effectifs pléthoriques. L’homme renseigne que : « nous sommes tenus de prendre tous les enfants au recrutement. Nous ne devons pénaliser aucun enfant, nous les gérons, selon nos possibilités. Au CI, j’ai un effectif de 72 écoliers. D’autres sont assis [sur des tables-bancs, ndr] et d’autres sont au sol. Au CP aussi, c’est la même chose. Pour les devoirs, certains sont au sol pour travailler ». 75 au CP pour être plus précis, renseigne le cadre des effectifs dessiné sur le tableau noir qui perd progressivement sa couleur. Concernant le mobilier, le visage apparemment affecté par la lourdeur de sa charge dans ces conditions, le directeur fait savoir que « les tables-bancs que nous avons sont des tables de l’antiquité sur lesquels peuvent s’asseoir 4 ou 5, voire 6 élèves ». Mieux encore, le reporter de Educ’Action a dénombré 7 grandes table-bancs avec 7 ou 8 apprenants et 4 petites tables-bancs avec 3 ou 4 élèves dans la classe de CP. A ce niveau-ci, le directeur a sa petite idée corrective de la situation. « Alors que dans les villages et les zones rurales, les écoles sont bien bâties avec des tables confortables mais de faibles effectifs, nous, nous avons de grands effectifs et nous sommes en pleine ville », observe-t-il, invitant implicitement les autorités à faire un transfert de mobiliers depuis les écoles qui en sont largement pourvus à l’intérieur du pays. Dans sa classe, la maîtresse continue toujours sa gymnastique en ce qui concerne aussi le mobilier. « Nous avons reçu une caisse du directeur dans laquelle nous rangeons les cahiers de devoirs des enfants. Les cahiers d’activités et manuels sont rangés sur une table. Parfois, nous avons aussi des cartons dans lesquels nous rangeons les cahiers qui n’ont pas eu de place dans la caisse », ajoute l’enseignante d’un sourire moqueur. Pire encore, l’école est un centre d’examen du CEP, ce qui constitue une véritable épine aux pieds des directeurs qui ne savent à quel saint se vouer à l’approche dudit examen. « Chaque année, nous avons des problèmes pour finir l’année scolaire et l’examen du CEP. On prie Dieu pour que la pluie ne tombe pas sinon, elle chasse tout le monde car les tables sont mouillées. Chaque année on nous demande de prendre des dispositions à l’avance pour que tout se passe bien. Nous nous plions en mille alors pour faire certaines réparations sur la toiture. Mais malgré cela, il reste beaucoup à faire », informe Roger Aho. Parmi les conséquences de cet état des choses, il y a aussi la qualité de l’éducation, car les répercussions sont bien réelles sous diverses facettes.

Vue partielle dune toiture parseme de trous Zogbo A

Vue partielle d’une toiture parsemée de trous à Zogbo A

Le coup de massue sur la qualité de l’éducation

« Le mobilier n’est pas du tout en nombre suffisant. Quand vient le moment de travailler, je divise le groupe en deux afin d’avoir assez de places assises. Ainsi, ils pourront s’installer et écrire dans les cahiers comme cela se doit. Le groupe qui ne travaille pas est mis de côté en attendant son tour de travail, ils restent au sol ». C’est la solution qu’a trouvé la maîtresse de CP pour faire face à l’effectif pléthorique de sa classe avec des mobiliers insuffisants. « Nous sommes au-delà de 50 apprenants par classe et des fois même 75 ou 78, notamment dans les classes de CI. Gérer une seule classe n’est pas une chose aisée pour un enseignant compte-tenu des programmes et de l’emploi du temps qu’il doit respecter », ajoute Mathurin Ahohinto, directeur du groupe B, créé en 1975. C’est tout le contraire chez les enseignants qui sont en nombre insuffisant dans tous les groupes du complexe scolaire. Selon les précisions du directeur «des fois, vous verrez 03 enseignants sur 6 ou 4 sur 6 ». Avec ces 379 apprenants, Roger Aho vit le même calvaire avec 3 enseignants, lui y compris. « Pour les six classes de mon groupe, nous sommes trois enseignants moi y compris. Nos supérieurs nous ont demandé de jumeler les classes, mais par rapport à l’effectif que nous avons, l’exiguïté des classes et le manque de mobiliers, nous avons vu que c’est un problème difficile à gérer », se désole le directeur. En réponse, les directeurs font appel à des enseignants occasionnels, le temps qu’une solution soit trouvée, notamment avec le recrutement des 10.686 enseignants en cours.Son homologue du groupe B, lui, ne manque pas de montrer les conséquences de cette pénurie d’enseignants sur la qualité de l’éducation à travers les acquis des apprenants. Dans une posture pédagogique, selon le directeur, « si dans les classes, il n’y a pas d’enseignants qualifiés, vous imaginez la suite. C’est au CM2 qu’on évalue la formation donnée aux enfants et pour réussir il y a trois fondamentaux : savoir lire, écrire et calculer. L’enfant qui réunit ses trois fondamentaux aux CI et CP devient autonome. Il n’a plus besoin de l’appui des parents avant d’évoluer. Mais lorsqu’il ne sait pas lire, écrire et calculer, les difficultés sont là et il va les trainer jusqu’à la fin de son cursus ». Poursuivant son argumentaire en faisant des gestes de mains, il ajoute : « imaginez qu’au CI, l’enfant n’ait pas d’enseignant qualifié. Alors, il aura des problèmes de lecture, d’écriture et de calcul. Au CP, s’il ne trouve pas un enseignant qui va l’aider à rattraper les lacunes du CI alors il y a un cumul. Au CE1, c’est un autre monde pour l’enfant. Recopier les leçons puis les apprendre, lire, écrire, etc. Vous voyez ! L’enfant s’engouffre alors dans des difficultés ». Le visage grave et inquiet, le directeur va jusqu’au bout de ses idées. « Lorsque par miracle, il se retrouve au CM2, c’est alors qu’on sanctionne le directeur. On lui exige un résultat, un certain pourcentage de réussite comme si c’est un miracle ou par un bâton magique qu’il va le faire. Est-ce qu’il y a un bâton magique pour combler les déficits cumulés depuis le CI jusqu’au CM2 ? », interroge l’homme dans sa veste cousue avec du pagne au motif rose. Concernant le fait que les enfants s’expriment plus en langue nationale vernaculaire qu’en français, le directeur indexe les influences du milieu de vie des apprenants en précisant qu’ « ici à Zogbo, la grande majorité des populations n’est pas scolarisée. Les enfants s’expriment alors dans leurs langues vernaculaires. S’il faut parler uniquement la langue de travail, cela sera difficile. Souvent, les enseignants sont obligés de passer par le vernaculaire avant que les enfants n’accèdent au savoir. Il y beaucoup d’analphabètes ici. Les gens s’adonnent plus à la pêche qu’à ce qui est scolaire ». Un malheur en appelant un autre, l’hygiène et l’assainissement sont aussi l’autre facette de la décadence au complexe scolaire Zogbo ABCD.

Un des nombreux tas dimondice du complexe de Zogbo

Un des nombreux tas d’imondice du complexe de Zogbo

Face à la catastrophe sanitaire en gestation, le cri à l’aide

Latrines en piteux état, absence de dispositif de lavage des mains à l’eau et au savon, insuffisance de bacs à ordures, pôles de déchets répartis à divers endroits autour des classes, toilettes faisant corps avec les classes ou non loin des vendeuses de nourriture. C’est la peinture funeste qu’affiche l’EPP Zogbo. Malgré leur bonne volonté, les responsables de l’établissement sont dépassés par les évènements. « Nous sommes abonnés à une structure de pré-collecte des ordures qui passe au moins trois fois par semaine. Notre problème, c’est l’absence de bacs à ordures pour collecter tous les déchets pour que l’ONG puisse ramasser les ordures de façon plus commode. A défaut, les enfants versent les ordures où ils peuvent », témoigne Mathurin Ahohinto, directeur du groupe B. A son collègue du premier groupe de l’école de renchérir : « Pour la gestion des déchets, après les balayages et autres, nous avons des difficultés pour évacuer les ordures. Entre directeurs, nous nous sommes concertés et avons fait construire des bacs à ordures,mais nous avons très tôt compris que c’est insuffisant », laisse entendre Roger Aho. Face à la situation, qui certainement ne date pas d’aujourd’hui, les parents d’élèves semblent avoir jeté l’éponge. Interrogé sur leur collaboration avec l’Association des parents d’élèves, le directeur du groupe A, informe que « l’Association des Parents d’Elèves nous accompagne dans la bonne gestion des affaires de l’école. Dans le cas par exemple du mobilier, ils se trouvent incompétents. Eux-mêmes n’ont pas un budget élaboré pour l’association afin de renforcer l’école. Quand nous avons des problèmes qu’on leur soumet, ils se proposent d’aller à la mairie, d’aller voir les diverses autorités afin de poser lesdites préoccupations. Mais, finalement, rien ne se fait et nous sommes toujours là ». A cela, son collègue du groupe B ajoute aussi que le bureau de l’APE « est en train de finir son mandat. Les dispositions sont en train d’être prises pour que le renouvellement du bureau puisse se faire d’ici là ». En attendant, les deux responsables crient à l’aide. « Je lance un appel pour qu’on nous aide à avoir des latrines, car c’est un besoin criard. Nous avons besoin de bacs à ordures qui peuvent nous aider à récupérer des déchets en attendant l’arrivée de l’ONG qui nous aide à les ramasser. Nous avons un véritable problème d’hygiène en matière d’alimentation. Les enfants ici ne se lavent pas les mains avant de manger. C’est après avoir mangé qu’ils courent pour se laver les mains », conclut Mathurin Ahohinto.

Adjéi KPONON

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