Béatrice Koumenougbo, à propos des défis de l’orientation scolaire et professionnelle : « Il faut la mise en place de dispositifs d’orientation scolaire dans les établissements »

 

Les apprenants qui présentent un faible niveau scolaire font souvent objet d’exclusion dans le système éducatif formel sans accompagnement pour une nouvelle orientation. Préoccupé par le sujet, Educ’Action s’est rapproché de Béatrice Koumenougbo, psychopédagogue et spécialiste de l’Orientation Scolaire et Professionnelle qui partage ses approches de solutions pour une amélioration de la situation. Interview !

 

Educ’Action : Quel est votre regard sur l’orientation au Bénin ?

Béatrice Koumenougbo : L’orientation au Bénin est encore à l’étape embryonnaire. Des actions sont menées notamment dans l’Enseignement supérieur pour orienter les nouveaux bacheliers mais ces actions ont besoin de l’apport d’experts en orientation qualifiés pour produire les résultats escomptés. Pour preuve, notre mémoire de fin maîtrise en 2015 a montré que nombre de nouveaux bacheliers se trompent de choix de filières. Nos expériences sur le terrain de 2013 à 2019 avec l’ONG Orientation Pour Tous, une organisation spécialisée dans l’orientation scolaire et professionnelle, nous ont permis de cerner les problématiques réelles qui se posent aux bacheliers en matière d’orientation. Ces problématiques se résument au manque d’outils d’information élaborés par secteur de métiers sur les offres de formation disponibles dans les Universités publiques et privées du Bénin, l’absence d’une plateforme d’orientation en ligne sur laquelle les outils d’information sont accessibles aux apprenants et à partir de laquelle ils peuvent contacter des conseillers d’orientation pour les accompagner dans les choix de filière, difficultés pour les apprenants à connaître leurs aptitudes pour s’orienter dans un domaine professionnel où ils pourront réussir, l’absence de dispositif d’orientation permettant de prévenir l’échec et le décrochage scolaire dans tous les sous-ordres de l’enseignement. Outre l’Enseignement Supérieur, le gouvernement actuel a exprimé dès sa venue, sa vision de renverser la tendance dans l’Enseignement Secondaire. Il est question d’orienter un nombre plus important d’apprenants vers la Formation Technique et Professionnelle et non continuer à permettre l’orientation de la majorité dans l’Enseignement Général. Pour réussir cet objectif, il faut nécessairement associer les experts ou conseillers en orientation qualifiés pour la proposition de mécanismes à mettre en place pour susciter l’intérêt des apprenants et des parents pour les filières techniques et professionnelles.

Pour raison d’obtention de moyenne médiocre, certains apprenants sont parfois obligés de déserter l’école. Comment peut se faire l’orientation de ces apprenants ?

Retenons que tous les enfants sont intelligents, aucun enfant n’est idiot. Les recherches du psychologue Cognitiviste Howard Gardner, ont montré qu’il existe huit formes d’intelligence réparties en quatre catégories : les intelligences d’actions (intelligences interpersonnelle et intra personnelle), les intelligences de type scolaire (intelligences linguistique et logico-mathématique), les intelligences de type environnemental (intelligences naturaliste et musicale) les intelligences de type méthodologique (intelligences visuo-spatiale et kinesthésique). L’école et le système éducatif en général ne reconnaît, ne développe et ne valorise qu’une seule catégorie d’intelligence, il s’agit des intelligences de type scolaire à savoir linguistique et logico-mathématique. Les enfants chez qui l’expression des intelligences linguistique et logico-mathématique n’est pas dominante, présentent un faible niveau scolaire et sont malheureusement exclus du système éducatif formel sans aucun diagnostic, aucun accompagnement et aucun processus d’orientation. Pour corriger cette faille du système éducatif, il faut nécessairement la mise en place de dispositif d’orientation scolaire dans les écoles et établissements. Face aux cas des apprenants qui affichent de faibles performances et, qui, visiblement, présentent des difficultés de motivation, le conseiller d’orientation qui fait partie du dispositif fait un diagnostic pour établir les causes réelles qui expliquent les mauvais résultats scolaires d’un apprenant X ou Y. En fonction du diagnostic, le conseiller d’orientation administre un ensemble de solutions définies sous forme de plan d’actions pour soit permettre le maintien de l’enfant dans le système scolaire ou son orientation vers un secteur de métier qui correspond à sa forme d’intelligence dominante. Il est important de noter que la deuxième option ne doit pas être confondue avec les préjugés tendant à faire croire que ce sont les enfants qui ne réussissent pas à l’école qui sont orientés vers les métiers. Les enfants orientés vers les métiers devraient l’être parce qu’ils possèdent une forme d’intelligente dominante correspondant à ces métiers et non parce qu’ils sont supposés à tort moins intelligents que ceux qui parviennent à obtenir d’excellents résultats dans le système scolaire.

A l’université avec le système LMD, l’étudiant n’a plus besoin de reprendre toute une année même s’il n’a obtenu la moyenne dans toutes les matières. Pensez-vous que cette approche peut être appliquée dans le Primaire ou le Secondaire ?

L’option appliquée à l’Université qui consiste à ce que l’étudiant reprenne uniquement les matières contenues dans l’Unité d’Enseignement dans laquelle, il n’a pas obtenu la moyenne requise au lieu de reprendre toutes les matières peut être éventuellement expérimentée au Primaire. Mais à ce niveau, il faudrait mettre en place des dispositifs d’accompagnement différenciés pour corriger les lacunes diagnostiquées chez les apprenants en difficulté afin de leur permettre nécessairement de valider les matières où ils n’avaient pas obtenu les moyennes requises avant l’entrée en classe de Cours Moyen deuxième année CM2 où ils sont appelés à passer l’examen du Certificat d’Etudes Primaires (CEP). Cette option sera plus efficace compte tenu de la psychologie des apprenants et des parents d’élèves que l’option qui consiste à autoriser le passage systématique dans le sous-cycle de l’Enseignement Primaire quelle que soit la moyenne obtenue par les apprenants. Cette dernière option retenue par notre pays désormais au Primaire risque de renforcer la démission affichée par nombre de parents dans le suivi scolaire de leurs enfants, d’émousser l’esprit de compétitivité qui favorisait la recherche permanente de l’excellence par certains apprenants, enfin de renforcer la paresse chez les apprenants qui étaient déjà animés par cet état d’esprit.

Quel est votre message pour une orientation efficace et efficiente des apprenants dans tous les sous-secteurs de l’Enseignement au Bénin ?

Il faut nécessairement la définition d’une politique nationale de l’orientation scolaire et professionnelle unique pour tous les sous-secteurs de l’Education au Bénin. Il faut ensuite le recrutement des Conseillers d’orientation formés par l’Institut de Psychologie et des Sciences de l’Education de l’Université d’Abomey-Calavi. Mais le nombre des conseillers formés à ce jour reste insuffisant pour les besoins d’orientation qui existent. Il faut donc former et recruter un nombre complémentaire de conseillers d’orientation à définir après évaluation des besoins de recrutement. Il faut ensuite la création et la mise en place de l’Agence Nationale pour l’Orientation Scolaire et Professionnelle (ANOSP). En l’état actuel des choses où nous avons trois Ministères en charge de l’Education, il faudra probablement opter pour une agence qui ne sera sous la tutelle d’aucun des Ministères de l’enseignement. Une agence qui détient une autonomie entière dans l’exercice de ses fonctions et qui est placée dans ce cas peut-être sous la tutelle de la Présidence de la République car, placée une telle agence sous la tutelle d’un des trois ministères revient à courir le risque qu’elle oriente ses actions en faveur du sous-secteur de l’éducation dirigé par ce ministère au détriment des autres sous-secteurs. Cependant le jour où le souhait de certains spécialistes de l’éducation dont je fais partie d’avoir au Bénin, un Ministère de l’Education Nationale va se concrétiser, cette agence peut être directement placée sous la tutelle du Ministère de l’Education. Pour conclure, je dirai que le Bénin a besoin d’une éducation de développement et pour cela, il faut nécessairement faire de l’orientation scolaire et professionnelle, un outil qui permet de mettre chaque talent du pays dans le secteur professionnel qui lui correspond. Ce qui permettra à chaque individu d’éclore son génie créatif.

Propos recueillis par Edouard KATCHIKPE

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