Education des enfants à besoins spécifiques au Bénin : Un chemin de croix pavé de bonnes intentions

 

Education pour tous ! Education de qualité pour tous ! Tous à l’école !

Les slogans, projets et idées ne manquent pas aux différentes organisations internationales et nationales pour promouvoir la scolarisation des enfants. Dans le contexte béninois, d’énormes efforts ont été faits, mais l’abcès est profond, notamment en ce qui concerne l’éducation des enfants à besoins spécifiques, des enfants handicapés. Dans cette enquête, Educ’Action ressort les défis de l’éducation des enfants handicapés en vous envoyant dans un univers où les bonnes intentions sont rattrapées par la réalité quotidienne des perceptions et de l’essoufflement psychologique voire financier des acteurs de l’éducation inclusive, l’éducation pour tous les enfants sur un pieds d’égalité et dans les mêmes écoles.

«Cela fait mal quand on sait qu’on a l’expertise, on a les moyens matériels, on a les initiatives, les idées coulent, mais on n’a pas d’espace. L’État nous a accompagnés sans savoir pour autant que nous étions dans l’inclusion, car il n’y avait aucune ligne, aucune colonne qui permettait de renseigner l’État sur ce que nous faisions puisqu’il y avait éducation spécialisée et éducation ordinaire. Nous étions comme des chauves-souris, ni en haut, ni en bas comme la roussette. Aujourd’hui, on sait qu’il y a quelque chose qui s’appelle comme ça [éducation inclusive, ndr]. Si je devrais lancer un cri de cœur, c’est le besoin d’espace sinon, je ne suis pas sûr d’ouvrir l’année prochaine, cela me pèse. J’espère que cette année ne va pas s’achever sans qu’il n’y ait une lueur d’espoir pour l’année prochaine parce que, moi, je n’en peux plus ». Ces mots qui font frémir et qui ont de quoi faire réfléchir, sont ceux de Amélie Delphine Akplogan épouse Massessi, l’une des précurseurs et pionnière de l’éducation inclusive au Bénin. La conseillère pédagogique à la retraite continue d’impacter la vie des enfants handicapés à travers l’école qu’elle a créée, le Cercle des Oliviers. Mais ceci n’est qu’un aspect des nombreux défis de l’éducation inclusive au Bénin, car tout est d’abord une question de perception.

Enfants handicapés et non handicapés dans des écoles séparées ?

Les enfants handicapés doivent-ils aller à l’école ? Si oui, dans quelles écoles doivent-ils aller : les écoles ordinaires ou des écoles spécialisées ? Pourquoi ne pensez-vous pas qu’ils doivent aller dans une école ordinaire avec les autres enfants ? Ces trois questions, nous les avons posées à un échantillon de Béninois afin d’avoir une idée de ce que chacun pense. Respectivement en classe de CE2 et CM1 à l’Ecole Primaire Sikè-Nord, Déborah et Caleb estiment que les enfants handicapés doivent aller à l’école comme eux, mais ils doivent fréquenter une école spéciale. Quant au pourquoi de cette réponse, ils sont restés admiratifs du micro de Educ’Action durant un moment avant de lâcher « je ne sais pas ». Comme eux, cinq (05) autres personnes rencontrées au hasard dans la ville de Cotonou lors de cette vox populi estiment que les enfants handicapés doivent aller à l’école. Quatre (04) parmi elles, pensent qu’ils doivent aller dans une école spéciale. Graphiste-designer en formation, Amour de ses 17 ans, estime qu’ «ils peuvent aller dans toutes les écoles comme toute autre personne ». Pour expliquer les raisons de son choix, il affirme qu’« ils ont les mêmes droits et devoirs que les personnes qui ne sont pas handicapées ». Par contre, Patrice, élève en 3ième au CEG Sainte Rita, a soutenu qu’ils aillent dans une école spéciale parce que « leur cohabitation sera difficile avec les enfants non handicapés ». Se souvenant de l’expérience douloureuse d’une amie handicapée au CEG Sèkandji qui a dû abandonner les études à cause des moqueries et railleries, Aïchath, 18 ans, apprenante en génie civile à Weldios, veut des écoles spéciales parce que « c’est pour qu’ils soient en famille, qu’ils soient à l’aise, pour leur permettre d’avoir plus de courage pour continuer leurs études ». Que disent alors les chiffres sur les enfants handicapés scolarisés au Bénin ?

L’épineuse question de la planification sans stigmatiser

« Il y a beaucoup d’enfants handicapés moteurs qu’on ne prend pas toujours en compte dans les chiffres parce qu’on verse leurs résultats souvent au niveau des enfants dits normaux. S’il réussit au BEPC, on met seulement admis et non handicapé admis » répond Boubacal Yéro Bani, Directeur des personnes handicapées et du troisième âge au ministère des affaires sociales et de la microfinance, à la question de savoir si des chiffres existent dans le domaine. Rencontré dans son bureau le 1er octobre 2019, en pleine coupure d’électricité, l’homme en costume indique toutefois que les chiffres existent sur les enfants malvoyants répartis dans les centres de Sègbèya, à Cotonou, et de Parakou. Tout en admettant que des insuffisances existent en la matière, il précise qu’un projet en cours dans les départements du Zou et des Collines permettra de recenser les enfants handicapés en situation de scolarisation dans les deux localités. En effet, « l’absence de chiffres peut perturber la planification, mais lorsqu’on veut intervenir de façon spécifique, on est tenu en amont de faire un travail de collecte d’informations pour savoir à peu près quel est l’effectif auquel on aura à faire face », ajoute-t-il. Madame Massessi abonde aussi dans le même sens en martelant qu’ « il n’y a rien de fiable comme données relatives aux personnes handicapées. Même pas dans les maternités où les enfants naissent ni dans les néonatologies. Il n’y pas de traces dans les hôpitaux, dans les centres de santé qui reçoivent les enfants ». Cela dit, « notre souhait, c’est également qu’on puisse les confondre aux autres lorsque ce n’est pas indispensable qu’ils soient discriminés positivement », a estimé Boubacal Bani Yero pour rappeler la nécessité de ne pas les stigmatiser pour leur favoriser une meilleure intégration sociale.

Lueur d’espoir et défis se confondent

03 septembre 2019, la salle Madiba du Golden Tulip Hôtel est en effervescence. Autorités, invités et jeunes gens sont debout et esquissent des pas de danses. La cause, l’orchestre de l’Ecole Secondaire des Métiers d’Arts du Village d’enfants SOS d’Abomey-Calavi fait danser toute l’assistance. A la batterie, le jeune Glomepad fait des prouesses avec ses compagnons. C’est la stupéfaction totale lorsque la salle se rend compte que le jeune apprenant en classe de Terminale est malvoyant. Alors, les nombreuses acclamations s’ajoutent aux perçants cris de félicitations. De Glomepad à tout enfant en situation de handicap, les efforts à faire et les défis à relever pour une éducation incluvive sont nombreux. « Notre objectif maintenant, c’est d’éradiquer la mendicité et l’oisiveté chez les personnes handicapées visuelles en leur assurant une éducation formelle adéquate. De façon spécifique, il s’agit pour nous d’assurer l’enseignement maternel, primaire, secondaire et supérieur à travers l’intégration et le suivi », fait savoir Boubacal Yéro Bani. A cela, le directeur ajoute la vulgarisation de la loi 2017-06 du 29 septembre 2017 portant protection et promotion des droits des personnes handicapées au Bénin. Selon Delphine Akplogan, la signature des décrets d’application de cette loi va ouvrir la porte des écoles de proximité aux enfants handicapés en harmonie avec l’ODD4 relatif à l’éducation de qualité pour tous. De la petite maison de trois pièces qu’elle loue à ses propres frais pour le bien des enfants, Delphine Akplogan souhaite que les documents édités par les ministères de l’éducation à des fins de statistiques puissent recenser aussi des informations sur les enfants handicapés et leurs besoins. « Du côté des enseignants, il faut que les manuels édités par Handicap International puissent commencer à servir dans les écoles normales de formation des enseignants de la maternelle, du primaire et du secondaire général, technique et professionnel pour qu’ils s’approprient les méthodes pédagogiques adaptées à l’éducation inclusive », poursuit-elle. Avant de conclure, elle n’a pas manqué d’appeler les pouvoirs publics à l’aide pour doter les institutions privées d’espaces ou de locaux pour une meilleure prise en charge des enfants handicapés d’ici à l’horizon 2030.

Adjéi KPONON

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