Alimentation dans le système éducatif au Bénin : L’école encore perméable aux repas de qualité douteuse

Depuis toujours, la réussite scolaire est tributaire d’un ensemble d’outils et de moyens au nombre desquels l’alimentation qui a pour principe de base de relever et d’améliorer le niveau de santé et de nutrition des apprenants dans les établissements scolaires.

D’ailleurs, la Déclaration mondiale sur l’éducation adoptée par la Conférence mondiale sur l’éducation pour tous en Thaïlande au mois de mars 1990, a bien renseigné que la mauvaise santé et la malnutrition constituent, à tout point de vue, les principales causes des faibles taux de scolarisation, de l’absentéisme des élèves, de la médiocrité des résultats et de l’abandon précoce des classes. Ceci témoigne de l’intérêt prépondérant à accorder à l’alimentation scolaire dont la qualité aujourd’hui, dans le système éducatif béninois, reste une problématique. Des bonnes dames vendeuses, moins préparées ; des apprenants moins avertis, des responsables d’écoles moins outillés et des gouvernants moins impliqués, ainsi se présente l’état des lieux pour un secteur éducatif dont le salut dépend, en bonne partie, de la nature des mets offerts dans les unités et entités éducatives. Educ’Action, à travers la thématique de ce mois, va scruter les différents versants et angles de la question de l’alimentation scolaire. Dans ce premier dossier d’une série de cinq (05), le caractère douteux des repas servis dans nos écoles remonte à la surface via un reportage de terrain, l’indexation des agents de santé et des centres de promotion sociale qui auraient failli à leur mission de contrôle de la qualité des mets, le processus d’admission des femmes dans les établissements pour vendre aux apprenants, le regard de néophyte des enseignants, surveillants sur la qualité et le contrôle des repas, etc. Tout pour vous faire découvrir le visage de l’alimentation scolaire dans le système éducatif au Bénin. Bonne dégustation !

Lundi 07 octobre 2019. Nous sommes dans les locaux du CEG Le Méridien, à Cococodji, dans la commune d’Abomey-Calavi. Il sonnait 10 heures 02 minutes. A peine la sonnerie retentit pour annoncer la pause de la matinée qu’une vague d’apprenants se dirigent, pressés, vers les abris destinés aux bonnes dames, vendeuses au sein de cet établissement. Une kyrielle de mets est présentée à ces jeunes garçons et filles visiblement moins préoccupés par la qualité des repas qui, pour bon nombre, dégagent des odeurs appétissantes. Riz, akassa, jus, pâté, bouillie..., tout y est pour se remplir en peu de temps le ventre surtout que la recréation ne dure que quinze (15) minutes. D’autres apprenants ont également fait l’option de se servir auprès des dames installées à l’extérieur du collège. « Ces femmes qui sont installées au dehors, n’ont pas reçu l’autorisation de vendre dans l’établissement », a répondu à Educ’Action l’un des enseignants du CEG qui a requis l’anonymat. Retour chez les bonnes dames sous les abris à l’intérieur du CEG Le Méridien. Bignon (prénom attribué), jeune fille en classe de 5ième, se résout à acheter du pain. Sous l’effet de la fraîcheur de cette matinée, des mouches tentent de s’abriter plus près des baguettes de pains voilées. La vendeuse, bien consciente du danger en termes d’hygiène, essaie de chasser vainement des mains ces insectes apparemment têtus qui tentent de lui résister. Aussitôt couvertes d’un côté, les baguettes de pains sont découvertes de l’autre par d’autres élèves qui, à peine venus, prennent position devant l’étalage. Un jeu sûrement plaisant qui fait l’affaire des mouches, elles qui réussissent en dépit de tout à se poser sur les pains. « Une mouche vient de tomber dans le jus », alerte la jeune Bignon de 11 ans, attirant ainsi l’attention de la bonne dame qui se fend d’excuses, proférant des injures contre l’insecte qui vient de perdre la vie. Non loin d’elle, sous un autre abri, une fillette d’environ 7 ans s’évertue comme elle peut, à lessiver un nombre important d’assiettes qui devraient servir à vendre aux apprenants. « Seul Dieu pourra témoigner de la propreté de ces assiettes confiées à cette fille », a répondu à Educ’Action Anicette, environ 15 ans, élève dans ce collège. De ces scènes qui jettent du doute sur la qualité des aliments servis en milieu scolaire, ne sont pas l’apanage du CEG Le Méridien. Bien d’autres collèges et écoles, publics comme privés, vivent également la triste réalité, posant le problème de la qualité et de l’hygiène autour des mets servis ou vendus aux apprenants.
A l’Ecole Primaire Public (EPP) Houalacomey, toujours dans l’arrondissement de Godomey où cette scène est aussi perceptible, l’équipe de Educ’Action a décidé de satisfaire sa curiosité. Approché, le directeur du groupe C renseigne que seules sont autorisées à vendre, les femmes qui sont en règle vis-à-vis des exigences, règlements et normes de l’école.

Repas de qualité douteuse : Source de malaises chez les apprenants

En dépit des efforts consentis par certains directeurs, surveillants et enseignants commis pour veiller au contrôle de la qualité des aliments en milieu scolaire, des cas de malaises surviennent, de temps à autre, dans le rang des écoliers et élèves après consommation de repas de qualité douteuse. A ces cas inquiétants, le surveillant du CEG Dantokpa attribue des causes bien précises. « Intoxication alimentaire, ce serait un peu trop dire. Nous enregistrons des cas de maux de ventre lorsqu’un enfant vient au cours à 7 heures et estime qu’il doit manger avant d’aller en classe. Au lieu de manger quelque chose de bien le matin, il va prendre des sucreries, des yaourts. Conséquences, maux de ventre et autres », a clarifié Nazaire Adoko, précisant qu’il est souvent rare qu’un enfant, après avoir mangé du riz, du ‘‘monyo’’ (jus de tomate, d’oignon et de piment), ait mal au ventre ou se plaigne d’un malaise. Des cas de malaises dus à la qualité du repas, Achille Mègnigbèto, directeur de l’EPP Houalacomey, en a grandes connaissances pour en avoir dénombré dans son école. « Nous enregistrons des cas de malaises dans notre école. Tous les enfants n’ont pas le même organisme. Ce que l’un a mangé sans aucun problème, l’autre peut en être affecté avec par exemple un mal de ventre. On assiste à ces cas, quelques fois, surtout quand ils mangent des repas avec une surdose d’huile, de bouillon ou de piment », a-t-il témoigné à Educ’Action. Pour le directeur du CS Sainte Bernadette de Adovié à Hêvié, Rodrigue Blènon, « les instituteurs et moi, mangeons toujours les mêmes repas que nos apprenants pour qu’en son temps, on puisse savoir où chercher l’origine d’un malaise ».

Contrôle des aliments : Les agents de santé et associés dans le viseur

Des responsables et directeurs d’établissements scolaires publics comme privés, bien au fait de la réalité que la santé des apprenants conditionne en grande partie leurs rendements scolaires, ont fait le choix d’un contrôle assidu des mets servis à leurs écoliers et élèves. « Avant que les enfants n’aillent acheter à manger à la récréation, il y a un suivi qui est fait. Une maîtresse de l’école est désignée pour aller vérifier l’état et la qualité des repas qui seront servis aux apprenants. Elle contrôle l’aspect physique et voit le fond des repas. Elle va jusqu’à les goûter pour voir s’ils ne sont pas trop salés, trop pimentés, etc. Idem pour les jus de fruits qu’elle goûte également pour s’assurer qu’ils ne sont pas trop sucrés. Elle vérifie, par ailleurs, que les assiettes qui doivent servir à manger aux enfants sont aussi propres », témoigne à Educ’Action Rodrigue Blènon, directeur du Complexe Scolaire Ste Bernadette Adovié, dans l’arrondissement de Hèvié. Achille Mègnigbèto, directeur de l’EPP Houalacomey, porte des réserves à bien des égards, surtout en matière de contrôle de la qualité des aliments mis à la disposition des apprenants. « Normalement, les agents de santé et les agents des centres de promotion sociale devraient sillonner, quelques fois, les écoles et établissements scolaires pour apprécier la qualité des repas que les bonnes dames servent à nos apprenants ; les types d’ustensiles qu’elles utilisent pour se convaincre de leur conformité avec les normes sanitaires mais hélas, on ne les voit pas souvent », a-t-il déploré, jetant ainsi le pavé dans la marre des agents de santé et associés. Il revient, de façon laconique, sur ce qui se fait dans son entité éducative. « C’est nous directeurs qui, à travers la répartition des tâches collégiales, désignons des enseignants qui sont chargés de la nutrition, de l’hygiène, etc. Ce sont donc ces enseignants qui, en lieu et place des agents assermentés, font le contrôle des repas, voient si les mets servis sont trop salés, trop pimentés ou trop calcinés, etc. », a rapporté Achille Mègnigbèto.

Suivi des mets : Les descentes inopinées des surveillants de CEGs

Face à la démission apparente des agents de santé et des corps de contrôle assermentés, des surveillants de CEGs, mandatés de façon circonstancielle, pour le contrôle des repas, font des descentes inopinées dans ces lieux de vente de repas aux apprenants. « Nous débarquons parfois à l’improviste pour vérifier les mets ou encore, nous demandons aux élèves de nous acheter à manger et si nous faisons des remarques allant dans le sens de l’encouragement, nous allons aussitôt décerner un satisfécit à la dame pour le soin apporté. Mais quand il y a des insuffisances, nous lui suggérons des améliorations pour parfaire la qualité du repas », a expliqué à Educ’Action Nazaire Adoko, surveillant général adjoint du CEG Dantokpa. Baké Massim-Ouali, censeure au CEG Houéyiho, semble témoigner dans le même sens, martelant que tout le personnel enseignant ainsi que l’administration s’accordent pour acheter à manger chez les bonnes dames vendeuses de l’établissement pour mieux jauger la qualité des repas.

Du processus d’admission des vendeuses dans les écoles et collèges

Tous unanimes, directeurs, censeurs et surveillants rencontrés dans le cadre de ce travail affirment que la vente de nourritures dans les établissements est régie par des textes qui, hélas, ne sont pas connus de tous. « Les vendeuses dans les écoles, sont régies par des textes que moi-même, je n’ai jamais vu. Mais dans le fonctionnement, généralement ces femmes font leurs demandes d’admission pour vendre dans les écoles », a clarifié à Educ’Action le directeur du groupe C de l’EPP Houalacomey, Achille Mègnigbèto. Cette première étape du processus qui semble bien générale, dans toutes les autres écoles, conduit à beaucoup d’autres étapes. « Quand les femmes font leurs demandes de vouloir vendre dans l’école, on étudie les dossiers pour voir déjà si ces femmes sont propres, hygiéniques et jouissent d’une bonne santé avant de les accepter », a expliqué le surveillant général adjoint du CEG Dantokpa Nazaire Adoko qui se fait appuyer par sa collègue censeure au CEG Houéyiho. « Nous exigeons que ces femmes fassent le test du VIH/SIDA, de l’hépatite, de la tuberculose dans les centres de santé et les observations sont bien annotées dans le carnet de soin par le médecin chef. Donc, il y a tout un contrôle qui est fait pour s’assurer de la bonne santé de ces femmes », a précisé, de bout en bout, Baké Massim-Ouali, la censeure. A en croire ces acteurs de l’école, ces contrôles à caractère sanitaire sont renouvelés chaque année et à chaque rentrée scolaire.

Un modèle de cuisson pour offrir une qualité de mets aux apprenants

A l’Ecole Primaire Public Abomey-Calavi centre, un modèle de cuisson du riz semble bien fait l’exception avec plus de garanti sanitaire pour le bien-être des écoliers consommateurs. Dame Jocelyne Avokpon, vendeuse, y expérimente ce type de cuisson atypique. « Pour cuire le riz, je mets de l’eau au feu jusqu’à bouillonnement. Ensuite je lave le riz à trois reprises. La quatrième fois, je le lave avec de l’eau chaude. Ensuite, je renverse le riz dans l’eau bouillante », a-t-elle fait savoir sans aller loin dans sa technique, tout à faire particulière. « Pour la sauce, on nous a dit de ne pas attendre que l’huile soit chaude avant d’y ajouter les condiments. Une fois les tomates écrasées mises dans l’huile, je remue jusqu’à cuisson. Au fur et à mesure de la cuisson, j’y ajoute le gingembre, le poivre, l’ail jusqu’à cuisson avec la tomate. J’y ajoute progressivement de l’eau en veillant à ce que cela soit consistant. Personnellement, je veille à cuire la tomate ; je la laisse refroidir et j’y ajoute le piment, le gingembre, les oignons avant d’écraser le tout. Je remets le tout au feu et je laisse l’eau s’évaporer », a expliqué avec détail à Educ’Action, dame Avokpon.
En ce qui concerne sa posture à la cuisine, elle martèle se couvrir la tête et veille à ce que son environnement soit propre au point où toute personne peut même y dresser son lit.

Jocelyne Avokpon vendeuse lEPP Calavi centre

Dame Jocelyne Avokpon, vendeuse

D’une phase d’analyses sanitaires exigées des vendeuses d’école

Avant d’avoir accès aux écoles et CEG, toutes les vendeuses sont invitées à remplir des formalités sanitaires dans différents centres de santé. Du témoignage de dame Jocélyne Avokpon, vendeuse, « ...arrivez au dispensaire, on nous remet un carnet dans lequel on inscrit ce qu’on vend. Pour cela, nous versons 2.500 francs Cfa en plus de deux photos. Ensuite, nous payons 5.100 francs Cfa pour faire les prélèvements, les analyses de salive, de selle ainsi que des tests tel que l’hépatite B. Après cela, nous versons 7.500 francs Cfa pour faire la vaccination et nous en faisons trois. Les vendeuses sur qui on détecte des maladies sont automatiquement interdites de vente. C’est ce qu’on nous a dit au dispensaire. Mais cela n’est pas encore arrivé à l’une d’entre nous ici à Abomey-Calavi centre». Avis totalement partagé par sa consœur vendeuse d’igname qui ajoute que ce sont toutes ces dépenses qui leur rendent la tâche difficile en début d’année.

Des lves achetant manger devant le CEG Dantokpa

Des élèves achetant à manger devant le CEG Dantokpa

De l’appréciation de la qualité des mets servis par quelques apprenants

«J’ai pris de l’Akassa avec amonssodja. Je l’ai pris parce que j’ai faim. Il n’y a rien à manger de mieux ici », a fait savoir Jérémie Sossaminou, élève en classe de 4ième au complexe Sainte Bernadette de Adovié à Hêvié après avoir vidé son plat malgré lui. A l’en croire, du début de la rentrée nouvelle à ce jour, aucun élève de son établissement ne s’est encore plaint d’un mal de ventre après un repas pris auprès des bonnes dames. Godwin Ogolo, élève en classe de 6ième dans le même complexe, explique qu’un suivi rigoureux est fait à chaque récréation. « Avant que nous ne mangions, la maîtresse de la classe de CI passe de vendeuse en vendeuse pour goûter les nourritures d’abord », a-t-il rappelé. Rencontrés à la sortie des cours, deux élèves du CEG Ste Rita n’ont pas hésité à renseigner sur l’un des malaises qui a conduit un apprenant à l’hôpital. « Dans le collège Sainte-Rita, il y a du riz, de atassi (riz mélangé d’haricot), de la bouillie et du pain. Au cours de la rentrée scolaire de l’année passée, nous avons assisté au cas d’une élève qui a mangé, puis a commencé par avoir, des instants d’après, des maux de ventre. Il a rapidement demandé la permission pour se soulager et ceci plusieurs fois », a témoigné Edmond, élève en classe de 3ième au CEG Sainte-Rita. Morelle, élève en classe de 5ième dans le même collège, dit, pour sa part, qu’elle a une amie qui avait mangé du riz avec le haricot à la récréation. Ce qui, à l’en croire, a suscité un mal de ventre chez l’apprenante qui a été conduite ensuite à l’infirmerie de l’école.

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les élèves du CS Sainte Bernadette de Adovié à la récréation

Des parents d’élèves perplexes sur la qualité des repas servis

Conducteur de taxi moto, Joël Alou n’a souvent pas l’occasion de surprendre le réveil de ses deux bouts de choux qui fréquentent le Complexe Scolaire la Liberté avant son départ de la maison à 6 heures du matin, après avoir déposé l’argent du petit-déjeuner des enfants auprès de sa femme. Comme la plupart des enfants du complexe scolaire, ses progénitures se rendent aussi chez les vendeuses à 10 heures pour se nourrir pendant la récréation. Invité à se prononcer sur la qualité des repas servis aux enfants à la récréation, le parent d’élève affirme : « Les enfants n’ont pas la capacité d’apprécier les repas que les bonnes dames leur servent pendant la récréation. Si le repas est bon ou pas, l’essentiel pour les enfants, c’est de pouvoir satisfaire à leur faim. A cause de cela, les bonnes dames peuvent profiter de l’innocence des enfants pour leur servir du n’importe quoi et bonjour les maux de ventre, vomissement, etc. Voilà que nous n’avons pas le temps d’aller surveiller ce que mangent nos enfants à la récréation. Donc, on remet tout dans les mains de Dieu ». Soutenant qu’il serait difficile de s’assurer de la qualité irréprochable des repas servis pendant les récréations aux enfants, l’homme suggère à l’administration scolaire d’être un peu plus vigilent et de renforcer le contrôle des repas servis aux apprenants. Ce contrôle semble effectif au Complexe Scolaire Camara Laye, de l’avis de Abdou-Raoufou Séidou, parent d’élèves et dont les enfants sont inscrits dans cet établissement. Selon ses explications, les repas passent par les papilles gustatives des membres de l’administration avant d’être servis aux apprenants. Malgré tout, cela ne préserve pas les enfants de malaises. Selon lui, la meilleure solution pour préserver les enfants de la mauvaise alimentation dans les écoles qui ne disposent pas d’une cantine propre à elle, est que les parents préparent les repas depuis la maison et de les mettre à disposition des enfants pour consommation pendant la pause. « Ce faisant, les enfants ne sont plus obligés d’aller se restaurer auprès des bonnes dames », a-t-il conseillé au micro de Educ’Action.

Réalisé par la Rédaction de Educ’Action

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