Barnabé Kouelo, au sujet de l’orientation des bacheliers au Bénin : « Aujourd’hui, l’orientation doit être capacitaire »

 

Après l’obtention du baccalauréat, l’orientation est une étape importante qui précède l’entrée à l’université du nouveau bachelier qui souhaite poursuivre ses études supérieures. Force est de constater que l’orientation est aujourd’hui décriée par nombre d’acteurs qui jugent le contenu des séances archaïque et en déphasage avec les réalités de l’emploi. Barnabé Kouelo, spécialiste de l’orientation et fondateur de l’ONG Educ-Afrique défend une nouvelle forme d’orientation dont il évoque les tenants et aboutissants dans cette interview exclusive accordée à Educ’Action

 

Educ’Action : Quelle est votre appréciation du système éducatif ?

Barnabé Kouelo : Quand vous passez en revue notre système éducatif hérité du colonisateur, on se rend compte que c’est un système qui ne forme de nos jours que des potentiels chômeurs. Un système qui ne tient pas compte de nos réalités, des problèmes actuels et qui ne forme pas véritablement à la vie, mais seulement à écrire une leçon, à bucher et à déverser. Quel développement pouvons-nous espérer d’un système éducatif pareil ? Dans un contexte où le jeune qui a la Licence ou le Master est encore à la maison après l’âge de 30 ans révolu. C’est paradoxal et ce n’est pas bien pour le développement. Cette année par exemple, nous avons eu 48.903 candidats qui ont eu le BAC et bientôt ils iront grossir l’effectif dans les universités pour quelle finalité ? On nous forme pour le système « Akowé » et tout le monde veut rester dans les bureaux. Cela ne peut pas aller de cette façon. Un système éducatif qui ne demande pas véritablement la capacité intrinsèque de l’étudiant, tu sais faire quoi ? Tant que nous allons continuer à former des jeunes qui vont rentrer directement à la maison après l’obtention du diplôme, il n’y a pas d’avenir, pas d’espoir. L’Université d’Abomey-Calavi seule compte plus de 80.000 étudiants. A cet effectif, il faut ajouter les étudiants de l’Université de Parakou, de Porto-Novo, d’Abomey sans oublier ceux des universités privées. Les soutenances s’enchaînent tous les jours. Je vous en prie, je nous en prie, je pense que nous avons la responsabilité et le devoir de nous poser des questions.

Quelle est votre lecture sur l’orientation des bacheliers au Bénin ?

La première cause du chômage des jeunes est liée au chemin emprunté, à l’orientation. Les journées ou séminaires d’orientation qui sont organisés dans tous les coins de rues sont devenus obsolètes. Ces journées d’orientation ne sont plus compatibles avec les problèmes que nous vivons actuellement. Comment peut-on rassembler des étudiants dans un amphithéâtre ou dans une classe et commencer par leur étaler les filières des universités et une liste de débouchés qui n’existent pas aujourd’hui ? Ces journées d’orientation ne donnent plus ce qu’il faut à l’étudiant. Je suis nouveau bachelier et je veux m’inscrire à l’université. La première chose, c’est de chercher d’abord à comprendre quelle est la situation de l’université. Quelle est la situation des jeunes qui ont déjà eu des diplômes ? La formation que je veux faire me permettra de répondre à quel besoin ? Quels sont les problèmes que nous avons ? Voilà autant de questions qui doivent nous guider avant le choix d’une filière de formation.

Comment pensez-vous que l’orientation devrait-être effectuée ?

Pendant les séances d’orientation, l’accent est mis sur les filières et la liste des débouchés. Je pense qu’aujourd’hui, nous devons aller au-delà de cette approche et dire véritablement aux nouveaux bacheliers la vérité. Lui dire la vérité, c’est de dire voilà tu veux t’inscrire en Géographie pourquoi ? Tu veux t’inscrire en sociologie pour quelle raison ? Aujourd’hui, voilà la situation de la filière dans laquelle tu comptes t’inscrire. Voilà le taux de chômage que présente ta filière. Voilà le nombre de diplômés qui sortent tous les jours de cette filière et qui sont toujours à la maison. Si toi, tu veux venir dans cette filière et ne pas véritablement avoir les problèmes comme tes aînés, voilà les pièges dans lesquels il ne faut pas tomber, voilà des erreurs à ne pas commettre. Aujourd’hui, l’orientation doit être capacitaire. Je ne dois pas venir étudier à l’université parce que je veux me bourrer de diplômes. L’ancien président gabonais, Omar Bongo disait que la recherche de gros diplômes ne doit pas être la finalité, mais la vraie finalité doit être quelle formation pour être utile à mon pays. Si l’orientation peut véritablement tourner autour de cette citation de l’ancien président gabonais, je crois que nous allons former des jeunes qui vont réussir à la fin de leur formation. Tu rencontres des gens qui sont bardés de diplômes mais qui se retrouvent dans des cabines de vente de crédits ou de mobile money, des zémidjans qui roulent correctement la langue de Molière et tu te dis mais comment ! C’est parce qu’après l’obtention du diplôme, ils sont bloqués, ils doivent faire face maintenant à la réalité du terrain. Donc, il faut faire le diagnostic franc de la réalité aux bacheliers. Lorsque le bachelier a une idée claire du système dans lequel il compte s’aventurer, il connait la situation des universités et de sa filière, je crois que ce sera plus facile pour lui de mesurer très tôt tout ce que cela implique.

Quel est votre message pour conclure l’entretien ?

Ceux qui, il y a quelques années en arrière, avaient le bac trouvaient de l’emploi. Aujourd’hui, malgré la Licence, le Master ou le Doctorat, on se cherche encore. Aujourd’hui, en pleine année 2019, la moitié de la population jeune africaine est à moins d’un euro par jour. On nous a inculqués depuis la nuit des temps que sans un CV, on ne peut pas réussir dans la vie. Je voudrais dire aux jeunes que c’est faux. En tant que jeune, on doit se poser la question de savoir quels sont les problèmes auxquels on peut apporter de solutions dans sa communauté. Dans un monde où il y a des millions de problèmes, nous avons besoin de millions de solutions. Il faut sortir maintenant de ce système qui nous forme pour la maison.

Propos recueillis par Edouard KATCHIKPE

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