Scolarisation précoce à la Maternelle et au Primaire : Un véritable danger pour la réussite scolaire des enfants

 

« Chaque enfant qu’on enseigne est un Homme qu’on gagne », disait Victor HUGO.

Mais que gagne-t-on d’un enfant à qui les savoirs inculqués résultent du prix coûteux de la rupture brusque du sein familial ? L’éducation reste et demeure la pierre maîtresse du bon épanouissement de tout individu, d’une société à une autre. Cependant, elle ne peut être efficace que si toutes les étapes sont franchies comme elles se doivent de l’être. De nos jours, nombre de parents, dans le souci de voir leurs enfants évoluer très jeunes, sont portés vers la scolarisation précoce de leurs progénitures. Une pratique dont la raison ne reste pas sans fondement, mais qui peut toutefois avoir d’énormes impacts au fil des années. Spécialistes, responsables d’écoles et parents d’élèves se prononcent sur le sujet à travers ce reportage.

C’est l’après-midi et malgré le soleil qui faisait sa rage, nous pouvions les voir avancer à grands ou à petits pas, soigneusement gardés par la main de leurs protecteurs. Les uns trottinant, les autres encore pleurnichant au sacrifice de quelques petites friandises. Mais tout de même, toute cette marmaille s’empresse d’atterrir à un seul lieu commun qui est le grand portail de couleur verte faisant office d’accès à un vaste univers des tout-petits de la maternelle ‘’La Ruche’’, située à Gbèdjromédé. Interrogée sur les critères de recevabilité des enfants dans son école, Veuve Félicienne Gninkinmin, née Apithy responsable de ladite maternelle renseigne : « à la maternelle la Ruche, nous avons tout d’abord deux sessions. La session des petits et la session des grands. Avant de prendre un enfant à la maternelle, il faut nécessairement que l’enfant ait au moins deux (2) ans huit (8) mois ou trois (3) ans. Nous tenons compte du programme que l’Etat nous a donné de suivre pour dérouler les activités avec les enfants ». Justement, la loi n°2003-17 du 11 novembre 2003 portant Orientation de l’Education Nationale en République du Bénin rectifiée par la loi n°2005-33 du 06 octobre 2005 stipule au titre III de l’enseignement du premier degré en son article 23, alinéa 2 que l’enseignement maternel «… dure deux (02) ans et est ouvert aux enfants âgés de deux ans et demi au moins ».

Vve Flicienne Gninkinmin ne Apithy responsable de la maternelle La ruche

Vve Félicienne Gninkinmin née Apithy responsable de la maternelle ‘‘La Ruche’’

Les raisons de l’inscription précoce des enfants à la maternelle …

Si la limite d’âge minimale exigée est de 2 ans et demi, il n’est cependant pas rare de voir certains parents inscrire leurs enfants en dessous de cet âge requis. Dame Grâce Gbekpo, parent d’élève ayant son enfant à la maternelle ‘’La Ruche’’ explique les raisons qui l’ont poussée à inscrire son fils déjà à l’âge de deux (2) ans. « Je l’ai inscrit à l’âge de 2 ans. Il fait actuellement la pré-maternelle qui s’assimile à la garderie. Je suis fonctionnaire et je ne pouvais pas le laisser seul à la maison ». Interrogée sur le sujet, Félicienne Gninkinmin, fait part des dispositions prises face à ces situations. « Nous rencontrons beaucoup de ces cas, parce que les parents sont des intellectuels et puis de nos jours, le problème de domestique crée tellement d’ennuis aux parents. Donc, quand les parents viennent et que l’enfant n’a pas l’âge requis pour commencer la maternelle 1, on est obligé de garder l’enfant à la pré-maternelle. A la pré-maternelle, les enfants sont là pour s’amuser, manger et dormir », précise-t-elle. Si toutefois, certains parents choisissent de faire passer leur enfant par l’étape de la maternelle, d’autres, par contre, préfèrent les inscrire directement au Cours d’Initiation (CI). C’est bien le cas à l’Ecole Primaire Publique de Sikè Nord où Carmen Mariano Adéossi, conseillère pédagogique dans la circonscription Cotonou-Sikè, fait savoir qu’« au niveau du cours primaire, les enfants au Cours d’Initiation (CI), ont l’âge à partir de 4 ans et demi pour ceux qui ont eu à faire la maternelle avec la preuve qui atteste qu’ils ont fait la maternelle. Mais nous recevons aussi les enfants qui n’ont pas fait la maternelle et l’âge minimum, c’est 5 ans ».

Aux clarifications de spécialiste en psychopédagogie …

Deux ans et demi pour commencer la maternelle, soit quatre ans et demie au CI ou 5 ans sans avoir pris par la maternelle. Mais cette procédure, bien qu’étant réglementaire est-elle la normale pour assurer la bonne croissance pschycologique de l’enfant ? Jean Akowé, psychopédagogue de l’école professionnelle salésienne Saint Jean Bosco de Zogbo répond : « l’âge idéal pour commencer la maternelle, c’est bien 4 ans ou 5 ans. C’est par rapport à son développement personnel qu’on recommande à ce que l’enfant commence l’école à cet âge. Pour un rapide calcul, lorsque à 5 ou 6 ans, il commence le CI, cet enfant facilement a son Certificat d’Etudes Primaires (CEP) à l’âge de 11 ans ou 12 ans et le Brevet d’Etudes du Premier Cycle (BEPC) à 14 ans ou 15 ans puis le Baccalauréat (BAC) à 17 ans ou 18 ans. C’est le rythme normal d’apprentissage par rapport à l’âge. C’est ce qu’il faut pour qu’il y ait un bon rythme. Souvent, nous avons des cas exceptionnels ou l’enfant a le BAC à l’âge de 16 ans ou 15 ans. Mais ces cas posent toujours des préoccupations, des problèmes à la longue qu’on laisse dans la vie de l’élève et qui constituent des charges et des difficultés après ». Pour le psychopédagogue, l’âge exigé par la loi, n’est pas convenable aux enfants pour leur permettre une bonne croissance. « Si précocement on impose à l’enfant, c’est comme si on prend une mangue non mûre et qu’on aimerait conserver pour que cela soit directement consommable crue. Ce n’est pas possible puisque cela va pourrir, ce qui veut dire qu’il y a encore un temps pour laisser l’enfant dans son sein familial. A 2 ans et 3 ans, l’enfant a toujours besoin de la chaleur maternelle et si déjà très tôt, on le sépare de ça, il y a un déficit affectif qui va s’installer plus tard. A un certain âge, déjà à 12 ans, le constat est que l’enfant passe beaucoup plus de temps avec ses amis et veut combler ce vide affectif créé en lui. Les parents commencent à se plaindre alors que la cause est le vide affectif créé en lui parce qu’il a été séparé brutalement de sa mère au moment où il ne fallait pas le faire. Il avait besoin de rester un peu plus dans le sein familial », a-t-il expliqué.

Carmen Mariano Adeossi

Carmen Mariano Adeossi

Des comportements des enfants inscrits précocement à la maternelle …

Les enfants inscrits précocement à l’école réagissent-ils comme cela se doit ? Angèle Hounkponou, maîtresse de la session des petits à la maternelle ‘’La Ruche’’, éclaire : « pour la plupart du temps, les enfants ne sont plus timides, ils réagissent correctement. Les enfants ayant déjà 3 ans réagissent quand on parle. Il n’y a donc pas tellement de difficultés à leur transmettre le message. Mais ceux de 2 ans, 8 mois sont plus timides. Certains sont lents à la compréhension et nous sommes obligés de reprendre la même activité la semaine qui suit pour une bonne compréhension ». Parlant des enfants inscrits directement au CI, Carmen Mariano Adéossi fait savoir que « cela dépend. Certains enfants, qui, sans être passés par une école maternelle, réagissent bien. Ce qui pourrait expliquer cette bonne réaction de l’enfant serait leur milieu de vie. S’ils vivent dans un milieu où les parents sont un peu intellectuels, et que l’enfant a trouvé quand même un épanouissement dans son milieu familial, les enfants sont un peu plus à l’aise dans leurs réactions au cours primaire. Mais, c’est difficile au niveau de certains. Donc, à ce niveau, nous allons jusqu’à 6 ans », confie-t-elle avant d’ajouter : « pour que l’enfant assimile, ce n’est pas forcément de lui-même, mais cela dépend de toutes les dispositions qui sont prises au niveau de l’école pour faciliter son épanouissement et son intégration en milieu scolaire. Ainsi, il y a des enfants qui ne viennent même pas d’un milieu intellectuel, mais qui s’adaptent très rapidement parce qu’ils ne sont pas timides et ont naturellement des dispositions qui facilitent leur adaptation au milieu scolaire. Par contre, il y en a qui viennent quand même de parents où les conditions sont réunies pour qu’ils soient épanouis, pourtant qui sont réservés, pleurent tout le temps ou bien sont hargneux ». La plupart du temps, les enfants précocement inscrits à l’école n’éprouvent aucune difficulté à s’habituer au système éducatif. Bien plus, ils sont très actifs et d’autres mêmes réagissent au-dessus de leur âge. Cela n’est pour autant pas une excuse qui tienne pour Jean Akowé qui tente d’expliquer : « On ne peut prendre des exceptions pour faire la règle. Les parents disent souvent que l’enfant est très intelligent et on confond l’intelligence avec l’état d’éveil de l’enfant. Le degré d’intelligence est évalué par un spécialiste. Si on permet à tous les enfants, d’aller à l’école à 2 ans, la réaction de l’enfant plus tard est qu’il est désorienté par la suite. D’après Platon, la bonne éducation est celle qui donne au corps et à l’âme toute la beauté, toute la perfection dont ils sont capables. Le but visé est donc l’excellence. Comment peut-on vouloir de l’excellence et agir de façon prématurée. Ces enfants sont des bébés prématurés de la vie, parce qu’on remarque une rupture au niveau de sa courbe d’évolution, de sa courbe de développement. Il n’a pas l’âge qu’il faut par rapport au raisonnement qu’il est en train de mener. On dira tout simplement, par rapport au sujet auquel il est confronté, qu’il est très intelligent, qu’il est très éveillé. Mais, est-ce son plein potentiel qu’il est en train d’exprimer réellement ? Est-ce que son orientation scolaire est une réussite ? ».

Psychopdagogue Jean Akowe

Jean Akowé, psychopédagogue

Des conséquences de la scolarisation précoce …

Abordant les conséquences de la scolarisation précoce, Jean Akowé précise qu’ « il se crée un vide dans la vie de l’enfant. D’abord, quand on prend l’exemple d’un enfant qu’on met précocement à l’école et, qui, déjà à 6 ans, se trouve au CP, des fois, c’est à cet âge qu’on les trouve au CE1. Cet enfant par exemple aimerait plus s’amuser qu’étudier et là si ce besoin de se distraire, de s’amuser, occupe encore une place importante dans la vie de cet élève et qu’on le soumet à un rythme un peu long d’apprentissage, il n’aura pas la capacité de se concentrer au maximum. La durée de concentration varie, selon l’âge. Au fur et à mesure que l’âge augmente et que l’enfant grandit, sa capacité de pouvoir se concentrer et de tenir longtemps dans la réflexion augmente. Mais si, très tôt on le met, il faut d’abord prendre l’avis d’un spécialiste afin de l’accompagner et de le mettre dans ce rythme. Puisqu’un suivi s’impose dans ce cas. Mais qu’importe ce qui se passe, le vide que cela crée est qu’on voudrait qu’il donne le meilleur de lui-même, mais à un moment donné, il commence à pleurnicher ou à demander à quand sont les congés. Ce n’est pas normal qu’un enfant de CE1 pleure. Il faudrait nécessairement que l’enfant commence la maternelle 1 à 4 ans ». Toujours dans son développement, l’homme rajoute qu’il y a beaucoup d’élèves qui ont de difficulté à avoir une belle écriture parce qu’ils ont commencé précocement. En ce moment, souligne-t-il, le développement de son organisme ne lui permettait pas de commencer par mieux tenir le stylo. « Il y a une manière de garder le bic, le crayon pour dessiner, mais on a forcé et vous allez constater qu’ils gardent le stylo d’une manière qui n’est pas normale. Ce qui constitue déjà des preuves que cet enfant, au regard de l’étude de son écriture, qu’il fait par exemple beaucoup de ratures au lieu que les lettres soient légèrement couchées vers la droite, elles sont légèrement couchées vers la gauche. Nous, en tant que spécialistes, on interprète déjà tout cela et ça fait déjà partie de la personnalité aujourd’hui quand on demande de présenter des lettres de motivation manuscrite rédigée de mains propres », fait remarquer le spécialiste. Pour finir, s’appuyant sur l’importance de la maternelle dans le processus de développement des enfants, il soutient que « l’enfant qui suit l’étape de la maternelle avant de commencer l’enseignement primaire, est prédisposé à mieux s’en sortir. C’est beaucoup plus avantageux au risque d’avoir des pots cassés sur le plan affectif, social et cognitif également plus tard ». Des propos appuyés par Carmen Mariano Adéossi qui recommande aux parents d’inscrire leurs enfants à la maternelle pour qu’ils se préparent, pour qu’ils aient une période préparatoire avant de venir à l’école primaire. Affrimation qu’épouse Grâce Gbekpo, satisfaite des performances de son enfant. « Cela a changé beaucoup de choses en lui. Je le dis à ses maîtresses. Il est devenu plus dynamique. Son esprit est plus éveillé par rapport aux enfants qui sont à la maison. Il est plus apte et parle correctement le français. Il chante bien, danse bien. Tout ce qui se passe à la pré-maternelle, il voit et le démontre à la maison. J’ai constaté beaucoup de changements », confie, enthousiaste, ce parent d’écolier.

Hounkponou Angle matresse de la session des petits la maternelle La Ruche

Angèle Hounkponou, maîtresse de la session des petits à la maternelle ‘‘La Ruche’’

Gloria ADJIVESSODE (Stag)

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