Baisse du niveau des apprenants en Mathématiques : Des enseignants non formés utilisant des curricula révolus - Journal Educ'Action
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Baisse du niveau des apprenants en Mathématiques : Des enseignants non formés utilisant des curricula révolus

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Matière scientifique inscrite au programme au Bénin de même que dans l’ensemble des autres pays du monde, les mathématiques constituent un casse-tête pour la majorité des apprenants dont le niveau préoccupe de plus en plus les formateurs. Doit-on s’inquiéter pour l’avenir de cette matière ? Ce premier article d’une série de deux, nous plonge dans l’univers des mathématiques au Bénin et ailleurs.

Leur compréhension semble plus difficile pour la majorité des apprenants des établissements aussi bien privés que publics. Parmi les matières inscrites au programme dans l’enseignement scolaire, elles sont l’une des disciplines qualifiées de « bêtes noires » par grand nombre d’apprenants, depuis le cours primaire jusqu’à l’université en passant par le cours secondaire. Elles drainent très peu d’apprenants autour d’elles et constituent un casse-tête pour ceux qui s’y aventurent. Elles, ce sont les mathématiques.
Ce constat est vite vérifié quand on va interroger les élèves dans les écoles primaires et secondaires, tant du privé que du public. Fadilou est en classe de CM1 dans une école primaire des environs de Godomey, un arrondissement de la commune d’Abomey-Calavi. Il n’a pas hésité à désigner les maths comme la matière qui lui pose le plus problème. « Ce sont les mathématiques qui sont difficiles pour moi à l’école. Je ne comprends pas quand mon maître les explique », confie le jeune apprenant vêtu d’une chemise bleue assortie d’une culotte Kaki. Il renseigne au passage que les maths lui donnent des maux de tête.
A quelques kilomètres de cette école de base, c’est un autre apprenant des cours secondaires qui donne ses impressions sur cette matière. « Les maths sont compliquées et je les trouve très difficiles. J’aimerais qu’on nous facilite la tâche en nous donnant des exercices qui peuvent permettre la compréhension et que les enseignants expliquent mieux la chose », a dit Abdoulaye Mikouba, élève en classe de 5e pour renseigner sur les problèmes que posent les maths à son niveau. Sans prendre par quatre chemins, Farouk Tanko, lui aussi apprenant, témoigne son désamour pour cette matière : « Je déteste le cours de maths, tout simplement parce que je n’arrive pas à bien comprendre. »
Ce désamour de plus en plus ressenti par les apprenants pour cette matière ne date pas de nos jours et tire sa source de plusieurs facteurs. Cette perception négative qu’ont les apprenants de cette matière ne reste pas sans conséquence, car elle déteint sur leur niveau. Lequel niveau connaît une chute libre dramatique, à en croire les enseignants.

Du niveau pénible des apprenants en mathématiques …

« Le niveau des apprenants en mathématiques est faible à travers les notes dans les différents niveaux d’évaluation sommative. A travers ces différentes évaluations, les statistiques montrent que le niveau est de plus en plus faible. » Ce constat est fait par Stanislas Fanou, professeur certifié des mathématiques en fonction au Collège d’Enseignement Général (CEG) Ste Rita à Cotonou. Mais il n’est pas le seul à l’avoir fait. La situation se présente tous les jours dans les classes dont il a la charge et elle est générale dans tout le Bénin, et dans les autres pays d’ailleurs. C’est bien dommage ! semble se désoler l’inspecteur Eustache Zinzindohoué, à travers l’expression qui se lit sur son visage. Dans une interview réalisée dans son bureau au Centre pour l’Education à la Science, en Afrique, en Méditerranée et en Europe (CESAME-Bénin), le coordonnateur de ce centre, et inspecteur de l’enseignement du second degré, en mathématiques, fait un état des lieux pénible de la situation. « La réalité sur le terrain est que les performances en sciences sont si minables que si on ne prend aucune disposition, nous aurons beaucoup de difficultés. Donc, si on doit parler de l’état des lieux, les performances ne sont pas bonnes », se désole l’inspecteur. L’autre figure à ne plus présenter et qui se prononce ici sur cette question est le professeur Mahouton Norbert Hounkonnou. Autrefois président de l’Académie Nationale des Sciences, Arts et Lettres du Bénin (ANSALB), il porte aujourd’hui la casquette de président du Network of African Science Academies (NASAC). Pour lui, la situation est telle qu’on ne peut s’en réjouir. « Le niveau des apprenants en mathématiques est à l’image de la situation réelle du système éducatif dans nos pays. L’éducation a un coût qui reste certes moindre, comparé à celui de l’ignorance, mais qu’il faut payer pour avoir de la qualité. Aussi, a-t-on coutume de dire si l’éducation coûte cher, il faut essayer l’ignorance. Ceci dit, le niveau des apprenants laisse à désirer », laisse-t-il entendre tout peiné. Cette situation que traversent tous les pays en général, puise sa source de plusieurs facteurs.

Les enseignants tenus pour responsables de la baisse du niveau des apprenants

Nelly Kèlomè Ahouangnivo est la vice-rectrice de l’Université d’Abomey-Calavi (UAC) chargée de la coopération. Membre de l’Association des femmes scientifiques du Bénin, elle assume également la dimension académique en tant qu’enseignante-chercheure au Département des Sciences de la Terre (DST), de la Faculté des Sciences et Techniques (FAST), spécialité géoscience et environnement. Se rappelant de ses années sur les bancs de l’école, elle revoit un bref flash du film de son désamour pour les maths. Elle n’en cache pas les raisons. « Je me suis toujours retrouvée en face d’enseignants qui n’arrivaient pas à me montrer que les mathématiques étaient indispensables pour moi. On disait toujours que nous sommes des minables, que nous ne comprenons jamais rien. Dès que nous faisons la petite erreur, on nous donnait des petits coups de poings sur la tête. A la limite, on arrachait même les cheveux. Ce sont des choses qui m’ont choquée », a-t-elle conté, traçant ainsi l’origine de sa désaffection pour ladite matière.
Dans le rang des apprenants, tant ceux d’aujourd’hui que d’hier, les raisons de leur désamour sont imputables aux enseignants. Car, beaucoup d’apprenants interrogés ont indexés la pratique de ces enseignants des maths. « Le professeur n’explique pas bien le cours et prend tout le temps à écrire au tableau », dénonce l’élève Farouk Tanko. Ce dernier est rejoint dans ses propos par sa camarade Sinelle Hountondji qui se confie en ces termes : « j’ai des problèmes à maîtriser les formules et à effectuer les calculs. J’ai de la difficulté à comprendre les explications de l’enseignant. »

La baisse du niveau de langue, principale cause selon les enseignants

Accusés d’être au cœur des raisons du désinterêt des apprenants pour les maths, les enseignants de cette discipline semblent ne pas reconnaître les reproches qui leur sont faits par les apprenants. Stanislas Fanou, professeur certifié des mathématiques au CEG Ste Rita de Cotonou, désigne le niveau des apprenants comme principale cause. Pour cet homme des chiffres et figures géométriques, la baisse du niveau des apprenants est due, entre autres, à la carence des élèves en orthographe. « Une étude scientifique a montré que la maîtrise d’une science passe par la maîtrise de la langue de communication de cette science. Ici notre langue de communication, c’est le français. Nos apprenants ont du mal à s’exprimer en français, à savoir écrire et lire. Ce qui fait qu’ils ont de la peine à faire une restitution des notions abordées en classe », souligne à son tour l’enseignant comme cause de cette baisse de niveau, avant d’y ajouter les longs moments devant la télévision. « Les enfants sont abonnés à la télévision, ils regardent la télé tout au long de la journée. Ce qui fait qu’ils ne développent pas leur capacité cognitive. Or, les psychologues ont démontré qu’un enfant a juste deux heures à passer dans une journée devant la télé, et le reste, il doit l’utiliser dans la vie quotidienne. Mais ici, nous voyons que nos apprenants restent statiques devant la télé. », dénonce-t-il. Si les uns et les autres, enseignants et élèves, se jettent des pierres et tirent le drap de leur côté, le professeur Mahouton Norbert Hounkonnou dira que les responsabilités sont partagées. À l’en croire, la faute incombe aux divers acteurs aussi bien du secteur public que des établissements privés mais principalement aux décideurs.

Désaffection pour les maths, une responsabilité à divers niveaux

Les apprenants n’ont pas tort de désigner les enseignants comme les coupables du désintérêt des élèves pour les matières scientifiques notamment les mathématiques. C’est ce qu’inspirent les propos de ceux qui ont toujours été dans le domaine et en contact avec les enseignants. Pour avoir été pendant une dizaine d’années (de 2003 à 2013), le président de l’Association des Professeurs de Mathématiques, l’inspecteur Eustache Zinzindohoué sait bien de quoi il parle. « Les enseignants de mathématiques qui ont une formation de base en mathématiques ne sont pas nombreux », déplore-t-il. Evidemment ! « Les apprenants sont des produits du système qui leur est offert. Aujourd’hui le corps enseignant de mathématiques est constitué à plus de 90% de non-enseignants de mathématiques. On y retrouve des géographes, des économistes, des sociologues, des biologistes, etc. La qualité de l’enseignement dispensé s’en trouve logiquement impactée », a martelé le président Mahouton Norbert Hounkonnou. Eux qui connaissent si bien le domaine des mathématiques, ne s’arrêtent pas à cette cause.

Des programmes de formation très révolus…

Les enseignants d’accord, mais il est temps que les curricula évoluent, pense sincèrement l’inspecteur Eustache Zinzindohoué, pour pointer du doigt les programmes de formation comme l’autre cause à ne pas négliger. « Il faut dire que ce sont les curricula élaborés depuis les années 95. En mathématiques, on est sorti des programmes d’avant 90 pour aller à ce que les gens ont appelé l’Harmonisation des Programmes de Mathématiques (HPM). Après, nous avons pris les contenus des programmes harmonisés pour aller à l’Approche par les Compétences (APC). Donc, aujourd’hui si vous prenez les curricula élaborés par l’APC, les contenus sont exactement les mêmes que ceux des programmes harmonisés. Disons qu’il y a eu des spécifications qui font de ces programmes, un programme élaboré à l’approche par les compétences. Mais alors, avec la mondialisation, l’évolution scientifique est telle que les programmes devraient évoluer », a renseigné le coordonnateur du CESAME-Bénin, Eustache Zinzindohoué. Pour l’actuel président du Network of African Science Academies (NASAC), le professeur Mahouton Norbert Hounkonnou, les sources qui génèrent cette baisse de niveau sont diverses. Il rejoint son collaborateur de longue date en pointant du doigt « des curricula pour l’essentiel vieillis, reposant sur des méthodes d’enseignement peu innovantes, héritées de systèmes surannés ou peu adaptés à nos réalités ».
Outre le niveau de formation des enseignants, il y a selon lui, « l’absence de méthodes d’enseignement innovantes ; d’intrants pédagogiques ; de l’environnement mis en place depuis la base pour former et entraîner les apprenants dès l’enfance à la curiosité, au raisonnement logique, etc. ». Il poursuit en expliquant que « l’environnement didactique et pédagogique est très défavorable. Les méthodes d’enseignement et les contenus ne font guère de place à la motivation pour les apprenants de la maternelle et du primaire. Les enseignants de la maternelle, communément appelés animateurs, n’ont pas le profil adéquat pour enseigner la pré-mathématique. Ceux du primaire ne sont non plus outillés pour assurer les contenus objets d’apprentissage. La situation n’est guère reluisante au collège, c’est-à-dire au 1er cycle du secondaire, où l’écrasante majorité de ceux qui enseignent la discipline ne sont pas du domaine ». Cela dit, le Bénin n’est pas le seul concerné par la situation.

La désaffection pour les mathématiques, un problème d’ordre international…

La grande chute observée de plus en plus chez les apprenants en mathématiques n’est pas propre au Bénin. Le monde entier est frappé par ce qu’on pourrait désigner comme une crise. Pour preuve, dans un article publié par la journaliste française Charlotte Mauger et publié le 25 mars 2022, la Société Mathématique de France, à l’occasion de ses 150 ans d’existence s’est inquiétée au sujet de l’avenir des maths. Cette réalité est également observée dans de nombreux pays cités en exemple par les férus de maths rencontrés.
Dans un article qui faisait la lumière sur les femmes scientifiques, Nelly Kèlomè Ahouangnivo, vice-rectrice chargée de la coopération à l’UAC, a insisté sur le fait que « lorsque l’enseignant est devant l’apprenant et qu’avant tout propos, il lui explique le pourquoi, l’importance et le rôle de l’enseignement qu’il veut lui donner, et ce à quoi la notion qu’on veut lui transmettre va lui servir, l’apprenant apprécie déjà et évalue tout ce qu’il peut tirer de cet apprentissage. C’est un point de départ important pour que l’apprenant puisse se positionner ». Cet avis est visiblement partagé par le professeur Mahouton Norbert Hounkonnou qui estime qu’il faut vraiment un intérêt aussi bien pour l’enseignant que pour l’apprenant qui voudrait aller vers cette science. Quant à savoir pourquoi ce désamour est mondial, le professeur laisse entendre ce qui suit : « Pour faire les mathématiques, il faut des hommes et des femmes qui y trouvent leur intérêt, à qui on communique une certaine passion de la matière, des gens qui, en s’y engageant, se garantissent un certain avenir professionnel, un emploi, etc. », précise le président en premier lieu pour notifier que ce faisant les apprenants vont s’y intéresser. « La passion est édifiée en l’apprenant par l’enseignant passionné, lui-même, pour sa discipline. Vous ne pouvez transmettre que ce que vous êtes et savez vous-même. La personnalité globale de l’enseignant et les méthodes utilisées pour enseigner et évaluer sont déterminantes dans ce processus », clarifie le professeur Hounkonnou.
Face à cette réalité, y a-t-il des raisons de s’inquiéter pour l’avenir de cette discipline ? La question a été posée aux acteurs spécialistes des mathématiques. Une chose est certaine, les mathématiques sont le langage de la vie. Les mathématiques jouent un rôle important, non seulement pour comprendre les progrès au sein de la société, mais aussi pour développer cette dernière. Elles ont un rôle indéniable dans toute notre vie. Elles impactent le développement des capacités et facultés sociales, intellectuelles, professionnelles, morales, culturelles, spirituelles. Elles nourrissent le système éducatif, l’économie, les progrès de la science et de la technologie, l’agriculture, etc.
L’acte II de cette publication renseignera les éventuelles pistes de solution pour assurer un avenir meilleur aux mathématiques dans notre pays.

Estelle DJIGRI

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