Pratique ancestrale à connotation culturelle en vogue : La préparation du haricot aux jumeaux diversement appréciée (De l’avis des religions endogènes à celles importées)

 

Chaque famille, chaque communauté linguistique, chaque couche sociale, et pourquoi pas chaque religion endogène, incarne une tradition, voire une culture. Mais que vaut une culture sans éducation ? Quelle importance, quel sens et quel intérêt revêt la préparation du haricot dans les familles qui ont la chance d’accueillir des naissances jumellaires et pourquoi recommander sa préparation tous les vendredis aux foyers où naissent des jumeaux ou jumelles ? C’est une enquête exclusive de Educ’Action qui a décidé de faire une incursion dans le riche patrimoine culturel béninois.

 

Les jumeaux sont deux (2) ou plusieurs enfants nés de la même grossesse. Qu’ils soient monozygotes (vrais jumeaux) ou dizygotes (faux jumeaux), la tradition béninoise les considère comme étant des divinités. A cet effet, des sacrifices leur sont consacrés. Des forêts ou des enclos sont dédiés aux jumeaux. Et c’est à ces lieux que leurs esprits sont invoqués pour recevoir des offrandes à eux destinées. De ces offrandes, la purée de haricots communément appelée en langue goun comme en langue fon « abôbô » accompagnée de l’huile de palme, occupe une place de choix. Mais pourquoi donc ce rituel ? Loin de la gémellologie (la science qui étudie les jumeaux), la position des uns et des autres révèle l’éducation que prônent les différentes chapelles religieuses à ce sujet. Aussi, l’avis du spécialiste des recherches endogènes et connaissances ancestrales n’est-il pas occulté.

De la justification des garants de la tradition sur la préparation de la purée de haricots aux jumeaux …

A trente-neuf kilomètres (39 km) de Cotonou, nous échouons au quartier Houézè à Avrankou dans le département de l’Ouémé. Nous toquons au portail d’une maison. Une dame sortit d’une boutique le long de la clôture à notre gauche, nous autorise à entrer. Après dix (10) minutes d’attente dans la grande cour de cette maison, un homme se présente à nous. De teint noir, taille moyenne, cheveux âprement disputés entre les couleurs noire et blanche. C’est lui, le propriétaire des lieux. Après notre présentation, il nous fait asseoir et affiche son étonnement de comment Educ’Action a pu le repérer pour une telle enquête. Sur la grande véranda où nous sommes reçus, il finit par décliner son identité : « On m’appelle Koudogbo Vincent, je suis tradi-praticien et maître spirituel de la déesse des eaux. » Le décor ainsi planté, la réponse à notre préoccupation ne se fera pas attendre : « La préparation du haricot avec de l’huile rouge aux jumeaux est une bonne chose parce que ça contribue énormément à la protection de la famille. Ce n’est pas obligatoire de le faire tous les vendredis. Mais si à la suite d’une consultation, les jumeaux-mêmes le réclament, cela doit s’exécuter. C’est une pratique que nous avons héritée de nos ancêtres.» Ce sont-là les propos à chaud que nous a servis Vincent Koudogbo, ex-Chef d’Arrondissement d’Avrankou qui continue de siéger en tant que conseiller à la mairie de cette localité. Tel un axiome, sa part de vérité reçoit l’assentiment de certains, partageant la même chapelle que lui.

« Celui qui prépare le haricot aux jumeaux est assuré de ne manquer du minimum », selon Hoonon Atôkpon Anangonou

Un retour à Cotonou a permis à Educ’Action de surprendre une ‘‘mendiante’’ ambulante pour le compte des jumeaux sur le tronçon allant du carrefour Akossombo à Kouhounou. Aucune pluie n’a arrosé cette ville ce mercredi 05 juin 2019. Le ciel clément était éclairé par un soleil rendu moins sévère par le soufflement d’un vent léger et doux. Sur le trottoir du côté droit, marchait une vieille dame. Hoonon Atôkpon Anangonou. C’est par ce nom qu’elle s’est identifiée à nous. Elle porte sur sa tête un plateau portant des petites calebasses où sont déposés des dons et offrandes quémandés au profit des jumeaux (représentés par des statuettes). Après son traditionnel rituel qui l’a conduite au marché Vêdokô, elle se presse de rejoindre le village Akassato (commune d’Abomey-Calavi) où elle réside. Pieds nus, son pagne est noué à la hauteur de la poitrine, où sont placées deux (2) statuettes (mâle et femelle). Lesquelles statuettes symbolisent les jumeaux. Des scarifications fétichistes sur son corps témoignent de son ancrage dans certaines pratiques traditionnelles. S’exprimant en fongbé, votre journal a essayé de traduire ses propos en français : « Je suis jumelle moi-même avant d’être mère de jumeaux. Le fait de préparer du ‘‘abôbô’’ (purée de haricots) accompagné de l’huile rouge aux jumeaux permet de vivre un temps de bonheur. Celui qui le fait tous les vendredis ne peut jamais se plaindre d’argent ou de quoi manger. S’il est fonctionnaire, sa promotion est certaine », a fait entendre la presque septuagénaire Hoonon Atôkpon, d’un air rassurant et d’un ton convaincant. En poursuivant son intervention, elle débouche sur la conclusion et martèle que les jumeaux sont des divinités au-dessus de tout fétiche.

Hoonon

Dame Hoonon Atôkpon Anangonou

La purée de haricots aux jumeaux, source de paix, de bonheur et de prospérité économique …

Dansou Avocêgamou est charlatan guérisseur âgé de quarante-cinq (45) ans. Résidant à Avrankou au quartier Latchè Houèzounmè, il est trois fois père de jumeaux. De teint noir d’ébène, cicatrices fétichistes au visage, 1,68m de taille, il est polygame embrassé par trois épouses. Père de dix-sept (17) enfants, ce petit fils adoptif du célébrissime chanteur compositeur Yédénou Adjahoui abonde dans le même sens que ses prédécesseurs et va plus loin : « La purée de haricots accompagnée de l’huile rouge est fondamentale pour les jumeaux. Ce n’est pas seulement les vendredis. Celui qui le fait au quotidien, bénéficie d’une facilité dans ses affaires et entreprises, et se procure du bonheur en permanence » fait-il entendre. Aussi, a-t-il fait savoir « pour plaire aux jumeaux, et jouir d’une paix durable, il leur faut, en dehors du haricot, offrir de la banane, des biscuits et des bonbons ». Si les préceptes endogènes soutiennent et encouragent fortement le principe, que pense les religions importées de cette pratique culturelle ?

Avocegamou

Dansou Avocêgamou, charlatan guérisseur

L’avis de l’église catholique sur la préparation de la purée de haricots aux jumeaux …

Selon le Père Apollinaire Dah Hlohounnon, Curé de la paroisse Notre Dame de la Route de Sèmè-Gare, il n’y a pas d’ambigüité sur le statut des jumeaux. Au micro de Educ’Action, l’homme en soutane se prononce : « Il faut noter que l’église depuis un bon moment a déjà compris que les jumeaux sont comme tout enfant que Dieu donne, mais qu’il donne peut-être deux ou trois selon sa prodigalité. L’église considère cela comme une merveille que le Seigneur accomplit. Une providence divine qui n’est pas limitée par la compréhension humaine de la natalité. Et donc pour l’église, il n’y a pas une idée de divinité dans la naissance des jumeaux. Ce sont des personnes humaines à part entière qui sont nées. », renseigne le prêtre qui souligne qu’il n’y a pas une cérémonie particulière qui leur est consacrée. Toutefois, l’homme de Dieu ne condamne pas ceux qui s’adonnent à des pratiques visant à déifier les jumeaux. Dans une envolée explicative à l’allure d’une homélie, il se fait plus clair : « Je ne condamne pas ces pratiques qui consistent à préparer du haricot et l’huile rouge au jumeaux… », a déclaré tout souriant le père Apollinaire qui soutient cette position par un raisonnement philosophiquement nourri. «…parce que l’homme cherche à se découvrir et à découvrir son Dieu. L’africain à un moment donné, ne considère pas le Dieu de Jésus-Christ. Mais il sait quand même qu’il y a un être suprême qui existe. Et toutes les réalités qui semblent extraordinaires pour l’africain devraient être reportées à Dieu, devraient faire ressortir une image de Dieu. Raison pour laquelle, l’africain, pendant longtemps, a considéré les jumeaux comme une divinité. C’est-à-dire Dieu qui se manifeste à travers cette naissance-là. Donc, je ne condamne pas d’office cette pratique endogène qui voue un culte aux jumeaux, parce que c’est la compréhension que l’africain avait des jumeaux. », a précisé le Père Apollinaire Dah Hlohounnon. Mais les protestants ont un avis contraire de cette pratique ancestrale qui se transmet de génération en génération.

Pre Apollinaire Dah Hlohounnon

Appolinaire Lio Oussou, Géographe Naturaliste et spécialiste en jurisprudence de la terre

Quid du prisme analytique des Protestants Méthodistes…

Le Rév. Pasteur Emmanuel S. Bossa, de l’Eglise Protestante Méthodiste du Bénin (EPMB), est le Président de la Région synodale de Houlènou, en poste sur la Paroisse Grâce Divine à Êkpê. Déjà quarante ans (40) ans de vie sacerdotale, l’homme dont la mission ecclésiastique a pris fin le 31 juillet 2019, bat en brèche la particularité que certains confèrent aux jumeaux. Se référant à certains patriarches de la Bible, il renseigne : « selon moi, les jumeaux font partie des enfants que le Seigneur nous donne. Si quelqu’un fait des jumeaux, c’est une grâce et c’est un don de Dieu. Il n’y a pas de particularité entre les jumeaux et les enfants que Dieu nous donne. Les jumeaux ne cachent pas une divinité en eux parce qu’en lisant même l’Ancien Testament, nous savons qu’il y a certains patriarches qui ont fait des jumeaux. Même en lisant la Bible, il n’y a pas une cérémonie consacrée pour les jumeaux. », a dit avec insistance ce serviteur de Dieu, qui, dans les quatre prochaines années, portera le chapeau du septuagénaire. A l’en croire, il n’est donc pas question de se cacher derrière une prétendue culture pour cautionner la préparation du haricot aux jumeaux. « Dans l’église, nous n’acceptons pas ce genre de pratique qui consiste à préparer du haricot accompagné de l’huile rouge aux jumeaux. Et si un fidèle vient nous voir à propos de ces genres de questions, nous lui disons que l’Eglise Protestante Méthodiste ne permet pas ça. Il n’y a pas une liturgie particulière consacrée aux jumeaux et le chrétien n’est pas appelé à pratiquer toutes sortes de culture », a conclu le Rév. Pasteur Bossa sur la question. Tout comme les Protestants Méthodistes, l’islam désavoue la pratique.

Rvrend Pasteur Emmanuel Bossa

Rév. Pasteur Emmanuel S. Bossa

Des exemples et arguments puisés de l’islam qui condamnent la pratique …

Mouhamadou Kabirou Garba, l’autre figure emblématique de l’Islam au Bénin, est plus connu sous l’appellation d’Imam Kabir. Il embouche la trompette du Rév. Pasteur Bossa en poussant le bouchon encore plus loin. « Je le dis et je le répète encore, l’Islam ne donne aucun sens à la préparation du haricot accompagné de l’huile rouge aux jumeaux. Au contraire, c’est interdit.», a affirmé avec véhémence l’Imam à la fois des mosquées centrales de Gbégamey, Place Bulgarie et de Sèkandji. Aussi, soutient-il, la mendicité faite au nom des jumeaux est de l’idolâtrie. «Certaines personnes sont parfois obligées de porter les jumeaux au dos pour aller dans les rues afin de mendier ou de quémander. Elles le font sous prétexte que ce sont les jumeaux qui demandent ça. Archi faux ! ‘’Islamiquement’’, c’est de l’idolâtrie », s’est-il exclamé, s’appuyant solidement sur le Coran.

Mouhamadou Kabirou Garba

Mouhamadou Kabirou Garba, Imam Kabir

Le haricot et l’huile rouge, symbole d’énergie et la purée de haricots aux jumeaux, source de bonheur pour toute la maison, selon des scientifiques…

Appolinaire Lio Oussou est Géographe Naturaliste et spécialiste en jurisprudence de la terre. Il est très passionné des recherches sur l’endogénéïté et les connaissances ancestrales au service du développement. Drapé dans sa tenue bazin bleu clair et coiffé de bonnet, l’homme accepte de partager ce qu’il connait du sens donné à la préparation du haricot aux jumeaux. Mais avant, que représente pour lui les jumeaux ? Sa réponse est sans équivoque : « je pense que c’est quand même normal que les gens puissent s’accorder sur un minimum à la direction de ces enfants. Si on les prend comme dieu, ça influence parfois. Mais l’esprit dans lequel les gens s’organisent autour d’eux, le moins qu’on puisse dire, c’est une bénédiction. Alors, au-delà de la divinité, c’est une action de grâce à l’intelligence infinie quel qu’en soit le nom qu’on lui donne. Que ce soit : Jésus, Mahomet, Allah, Mahou et vodoun etc… Moi, je trouve que c’est normal. », a opiné le passionné des connaissances ancestrales. Sans transition, l’actuel locataire du Secrétariat Général de la Mairie d’Avrankou renseigne sur le sens donné à la préparation du haricot aux jumeaux : « le haricot symbolise l’énergie. Et dans la valeur spirituelle de nos connaissances, de nos divinités, le haricot occupe une place de choix. Déjà, le haricot est réniforme, c’est-à-dire qu’il a la forme des reins. Quand vous mangez le matin, vous gardez de l’énergie et vous serez en train de boire de l’eau du matin jusqu’au soir. Le haricot est privilégié, et l’huile rouge vient parachever la forme de l’énergie entre le solide et le liquide. L’huile rouge a son sens d’énergie qui est une forme d’énergie et le haricot, une autre forme. », a-t-il expliqué avant de conclure que les rituels faits pour les jumeaux ne sont pas pour les jumeaux, mais pour le bonheur de toute la maison et des gens autour de la maison.

Appolinaire Lio Oussou

Appolinaire Lio Oussou, Géographe Naturaliste et spécialiste en jurisprudence de la terre

Jules A. LOKO (Stg) & Romuald D. LOGBO

Developed in conjunction with Joomla extensions.

Vidéos

Developed in conjunction with Joomla extensions.