Argent ou intérêt ?

Toute la tradition intellectuelle occidentale reconnaît aujourd’hui que Karl Marx demeure le penseur le plus influent de l’histoire malgré les circonlocutions des auteurs de la pensée moderne comme Francis Fukuyama à travers son ouvrage « La fin de l’histoire et le dernier homme » ou les synthèses attrayantes mais hasardeuses de la nouvelle coqueluche Y. N. HARARI.
Marx a fait simple et court : c’est l’intérêt matériel qui guide le monde ! Et notre monde actuel parvient à trouver un raccourci encore plus précis : c’est plutôt l’argent et rien que l’argent qui permet de tout acheter, manipuler et saccager. Il y a quelques décennies ou siècles, les élites étaient parvenues à inculquer aux populations tourmentées et abêties que les grandes valeurs étaient l’amour du prochain, le bien et l’honnêteté qui se retrouvaient dans les livres saints. Ils contenaient des principes uniques et uniformes gravés dans du marbre ou encore des tablettes sacrées.
Mais face à un peuple de plus en plus réticent sinon carrément rétif ; qui multiplie les références saintes avec la création de plusieurs églises révélées et révélatrices de désastres moraux profonds, il a fallu parer au plus pressé en inventant de nouveaux dieux à savoir la télévision, d’autres médias, internet, les jeux brutaux de gladiateurs modernes, etc.
L’univers mondialisé autant que le dernier quidam du fin fond des villages découvrit que l’élément catalyseur de tous ces dieux, c’est-à-dire le LEGBA international de cet Occident misérable et corrompu (sic Marx), c’est le dollar ! Alors, commence cette quête effrénée, autant individuelle que collective qui chaque jour gomme l’individu et laisse une coquille vide pleine de désirs futiles et fugaces. Dans cette dialectique de l’être (qui suis-je ?) et de l’avoir (combien je possède ?) ; de l’essence qui nous définit et de l’existence qui nous efface à travers les choix et plaisirs inutiles, notre aliénation est devenue totale !
Ainsi, si Marx plaçait cette aliénation dans un religieux incapable de nous aider à nous prendre en charge, il faut comprendre de nos jours, que tout concourt à nous désosser, à nous ensacher, à nous réifier de telle façon que nous devenons un objet manipulable et soumis. Le pire, c’est que plus nous perdions notre identité, plus nous semblions être heureux. Plus nous amassons de dollars (tous les autres noms sont valables : franc, euros etc.) envers et contre nos voisins, pour nos sortes de besoins sans cesse changeants, plus nous frémissons d’un bonheur qui ne nous guérit jamais, mais nous apaise à la manière des drogues, le temps d’une invention nouvelle.
Dans un monde où chacun a ses dieux et ses drogues, la question « qui sommes-nous ? » ne semble même plus nous concerner. Ainsi, les grandes causes essentielles comme la démocratie, la solidarité, la croyance en DIEU unique et bienfaiteur ne nous interpellent plus. On nous vend juste la sécurité à travers des régimes politiques et des religions de plus en plus oppressifs, qui sont autant de bonheurs illusoires ! En fin de compte, l’éducation de nos enfants s’en ressent. Face à des besoins qui ne devraient même pas les concerner, on substitue l’argent et seulement l’argent à leur intérêt essentiel qui devrait consister à acquérir de la compétence pour impulser leur développement personnel et social.
Par exemple, je me suis surpris, il n’y a pas longtemps, à tenter de conter fleurette à une jouvencelle qui s’est présentée devant moi, présumant encore de quelques talents que l’âge ne m’autorise malheureusement plus. Nous échangeâmes quelques mots et je sus qu’elle venait de finir une licence en sociologie. Ceci me plut fortement et je me dis que c’était l’occasion de revisiter mes théories en la matière depuis ma maîtrise datant de quelques décennies. On convint, dans une satisfaction mutuelle d’un rendez-vous. Quelle ne fut ma surprise quand la jeunette d’à peine un quart de siècle, m’appela avant le jour du rendez-vous par le canal de cette chose affreuse qu’on appelait whatsapp pour l’aider à recharger son compte. Je me disais que c’était nécessaire compte tenu de ses moyens ; encore qu’on s’était borné à quelques salutations sur le réseau. Juste après la satisfaction de ce besoin, elle me rappela un peu tard, avec mon propre crédit pour me signifier que le rendez-vous de la fois prochaine était annulé, compte tenu d’une situation malheureuse dans laquelle elle était car sa grand-mère était morte. Cela nécessitait beaucoup de dépenses qu’elle devrait assumer et si ce n’était nos relations nouvelles, elle oserait déjà me présenter la liste de ses innombrables besoins. Je tombais des nues et surtout, une pensée horrible me fit battre le cœur. Est-ce notre rencontre impromptue et contre nature qui a précipité sa mémé dans la tombe ? C’est pour cela que je me devais de payer, étant la cause probable de la mort ! Elle me rassura. Non ! Elle était morte depuis un bon moment et elle était venue assister à l’enterrement.
Mais alors ; que diantre pouvait pousser une jeune fille à penser que le seul intérêt qu’elle devrait tirer d’un sociologue centenaire est immédiatement de l’argent alors qu’il aurait pu forger son expérience intellectuelle ? Quel est ce monde nouveau où l’intérêt se confond ipso facto à l’argent quémandé sans vergogne ? Je me retrouvai devant une double honte pour cette enfant (fille) dévergondée et dont la vie de facilité et de misère est toute tracée et pour moi qui avait failli le temps d’une rencontre, finir dans une dernière étreinte qui me conduirait sûrement à une issue fatale !

Maoudi Comlanvi JOHNSON, Planificateur de l’Education, Sociologue, Philosophe

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