Après plus d’une décennie de mise en œuvre dans les Universités au Bénin : Et si on repensait le modèle Licence-Master-Doctorat ! (Des enseignants de l’UAC préconisent la tenue des états généraux du LMD)

Après les avis controversés des étudiants, la semaine écoulée, sur le bilan des onze (11) ans de mise en œuvre du modèle Licence-Master-Doctorat au Bénin, c’est le tour des enseignants d’université (UAC) d’opiner sur le LMD, appelant de leur vœu l’organisation des états généraux de ce système éducatif dans le supérieur pour envisager des remédiations. C’est bien dans ce numéro de Educ’Action, la deuxième parution de la thématisation du mois d’octobre dédiée à l’état des lieux du système LMD dans les universités du Bénin.

Pour le premier point en lien avec la parution précédente, on peut s’apercevoir que les étudiants, principaux bénéficiaires de la mise en œuvre du LMD, sont vertement divisés sur le bilan à faire. Alors que certains approuvent cette formule dite révolutionnaire de l’enseignement supérieur, d’autres y mettent de doutes au point d’envisager sa suppression. De ce tableau argumentatif à polémiques, quelle est la lecture que font les enseignants du supérieur du modèle Licence-Master-Doctorat ? Produit de l’ancienne école, Dr Ebénézer Sèdégan avait fait sa thèse avant l’avènement du système d’enseignement LMD.

Dr Ebénézer Sèdégan Enseignant-chercheur au département d’histoire et d’archéologie à l’UAC

 

Enseignant-chercheur au Département d’Histoire et d’Archéologie à l’Université d’Abomey-Calavi, il a son appréciation d’universitaire de ce modèle que d’aucuns considèrent comme le prolongement dans le supérieur de l’Approche Par Compétences (APC), très en vogue dans le primaire et le secondaire. «Le système LMD constitue une réforme du système éducatif au Bénin ou peut-être dans la zone UEMOA et qui est de nature à se mettre en phase avec le système éducatif occidental. Est-ce que le système LMD, plus que mimétisme, reflète nos réalités sociales et culturelles ? Est-ce que les conditions dans lesquelles, ce système est adopté et mis en œuvre en Occident sont les mêmes en Afrique et surtout dans la zone UEMOA ?», s’interroge préoccupé Dr Ebénézer Sèdégan ; lui qui préconise en retour un diagnostic pour évaluer le modèle LMD, et si possible les blocages incurables. Dr Gabin Tchaou, enseignant-chercheur à l’UAC et secrétaire général du Syndicat Autonome de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur (SYNARES) a aussi apprécié la mutation de l’ancien système éducatif dit ‘‘classique’’ au système LMD actuellement en cours dans les universités au Bénin. «Ce basculement s’est fait grâce aux partenaires au développement. Si vous vivez, vous devez aspirer au changement, passer de ce qui est meilleur à ce qui est plus pratique. Seulement que, le passage du système classique des Unités de Valeurs (UV) au LMD, en vérité, a été fait dans un suivisme parce que tout le monde va au LMD. Donc, nous aussi, nous avions clamé comme tous que nous allons au LMD», a-t-il déclaré à Educ’Action.

Le système LMD : que retenir après onze (11) ans de mise en œuvre ?

Tel que c’est conçu, estime Dr Ebénézer Sèdégan, l’enseignant de l’université qui a le devoir d’exécuter son programme dans une masse horaire bien précise, se retrouve, peut-être, au-delà et cela freine un peu son travail. C’est un système, poursuit-il, qui n’est pas mauvais en soi parce que cela permet aussi bien à l’apprenant qu’à l’enseignant d’être toujours dans la recherche, à la quête de la connaissance et d’internaliser les connaissances acquises. «Maintenant, est-ce que toutes les conditions sont réunies pour que cela réussisse ?», se demande-t-il. Son collègue Dr Gabin Tchaou affirme, sans détour : «Nous n’avons pas encore réuni les conditions pour faire le LMD. À la date d’aujourd’hui, nous faisons tout sauf le LMD. Le LMD dit qu’un enseignant doit pouvoir connaître ses apprenants, connaître les difficultés de chacun d’eux pour leur apporter des remédiations. Un enseignant qui veut bien travailler, selon le système LMD, ne doit pas avoir plus de cinquante (50) apprenants en salle. Depuis onze (11) ans, nous assistons à la massification. Vous avez des amphithéâtres de quatre mille (4.000) étudiants. Nous avons développé des ingéniosités où nous arrivons à les diviser en deux (02) ou trois (03) groupes. Nous sommes dans un système où un groupe fait cours le matin, un autre arrive le soir. Un groupe fait cours une semaine et se repose une semaine et un autre groupe arrive et continue. Peut-on faire le LMD dans un amphithéâtre où il y a mille (1.000) ou cinq cents (500) apprenants ? Vous n’arrivez pas à retenir le nom de vos étudiants, ce sont ceux qui arrivent à lever le doigt ou qui participent souvent aux cours que vous arrivez à retenir. Dans nos universités, nous avons des départements de langues en espagnol, en anglais, en allemand, en chinois. Allez chercher s’il y a un seul laboratoire de langue pour l’anglais, l’allemand et ainsi de suite. Nous ne cessons pas d’attirer leur attention sur le drame qui se joue», témoigne Dr Gabin Tchaou.
Au niveau syndical, souligne-t-il, nous ne manquons pas de réclamer qu’il faut recruter suffisamment d’enseignants pour encadrer cette masse d’apprenants qui arrivent. «Cette année (2021-2022 Ndlr), nous avons près de cinquante-trois mille (53.000) nouveaux bacheliers. Au moins, trente mille (30.000) viendront dans les universités publiques alors qu’il n’y a pas suffisamment de places pour les accueillir. Les autorités disent que nous irons vers des formations de plus en plus professionnelles. Pour le faire, il faut d’abord construire des salles de cours», relève le secrétaire général du SYNARES.

Difficultés de mise en œuvre du LMD : possibilité de l’adapter aux réalités de chez nous ?

Pour améliorer le système LMD, propose Dr Ebénézer Sèdégan, il faut que le pouvoir repense le modèle et que ce système soit véritablement adapté à notre contexte africain ou béninois à tout point de vue, aussi bien en matière de moyens humains, que matériels, c’est-à-dire la disponibilité des outils qu’il faut pour exécuter ce travail et aussi en termes d’existence des centres de documentation accessibles. «Il faut que tous ces outils soient disponibles tant pour les étudiants que pour les enseignants. Pour faire vraiment de ce système une réussite, je propose que le pouvoir organise les états généraux du système LMD dans les universités publiques et privées afin que les acteurs de ce système au supérieur, expriment ce qui n’a pas marché, fassent le diagnostic en quelque sorte et à partir de ce diagnostic, proposent des solutions adéquates pour que le système marche», plaide-t-il avant d’ajouter qu’il n’est pas interdit de s’approprier ce que les autres font ailleurs pour l’adapter à nos contextes, mais qu’on cherche à l’exécuter à la lettre en déphasage avec nos réalités sociales et culturelles.
Adapter le système LMD aux réalités béninoises, Dr Gabin Tchaou semble ne pas l’entendre de cette oreille. Et pour cause, «Si vous n’êtes pas prêts à aller dans le système LMD, on ne vous force pas. C’est en adaptant le modèle à nos réalités que nous nous sommes retrouvés avec deux mille (2.000) étudiants dans un même amphithéâtre. Si nous ne pouvons pas faire le LMD, on laisse cela de côté d’abord et on définit un système qui va nous permettre de former nos apprenants», a-t-il suggéré aux décideurs.

Des propositions de solutions pour sauver les meubles…

Le rôle essentiel revient à l’État, insiste Dr Gabin Tchaou. «C’est à l’Etat de créer les universités, les centres de recherches, de construire les amphithéâtres, de créer et d’équiper les laboratoires, de recruter des enseignants. Si vous interrogez les étudiants, beaucoup vont vous dire qu’il y a beaucoup de faux frais dans les universités. En mon temps, nous payions 6.200 francs CFA pour aller à l’université et dans les écoles supérieures, c’était 31.000 francs CFA ou 51.000 francs CFA. Aujourd’hui, il y a des écoles qui sont presque à 700.000 francs CFA, même dans le public. Pour justifier cette situation, les rectorats disent que c’est parce que les subventions de l’Etat n’arrivent pas. C’est comme si l’État même est en train de démissionner face aux difficultés que connaissent nos universités», se désole le secrétaire général du Syndicat Autonome de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur.
Au niveau des étudiants et enseignants, évoque Dr Ebénézer Sèdégan, «Je ne dédouane personne de la léthargie dans laquelle le système est encore plongé. Il y a toujours des pesanteurs qu’il faut essayer d’identifier et régler. La manière dont le système LMD est appliqué à la Faculté des Sciences et Techniques (FAST) par exemple, n’est certainement pas la même que ce qui est appliqué au niveau des Sciences Sociales et Humaines. Donc, il faut qu’au niveau de chaque entité, de chaque discipline ou faculté, cela soit clair et que le programme soit bien détaillé», fait savoir l’enseignant-chercheur au Département d’Histoire et d’Archéologie à l’Université d’Abomey-Calavi. Par ailleurs, Il précise : «En histoire par exemple, dans le système LMD, qu’on sache comment dispenser tel ou tel cours, comment évaluer. Comment donner les résultats, quelle doit être l’attitude des étudiants, etc. Or, nous sommes dans un système où, aujourd’hui, il y a le problème d’effectif pléthorique au niveau des entités et la non-disponibilité des outils nécessaires pour accompagner ce programme».

La Rédaction 

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