Apprentissage en lecture des apprenants dyslexiques : Plus que de la pédagogie, patience et amour de tous les acteurs s’imposent - Journal Educ'Action

Apprentissage en lecture des apprenants dyslexiques : Plus que de la pédagogie, patience et amour de tous les acteurs s’imposent

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L’éducation et l’apprentissage renferment de nombreuses facettes qui nécessitent, bien des fois, pour l’enseignant ou l’éducateur des aptitudes plus que professionnelles. Celles-ci incluent parfois, la compréhension, la tolérance et surtout la patience. L’enseignant, au-delà de transmettre des connaissances est aussi un ami qui reste suffisamment à l’écoute de ses apprenants. Au nombre des situations auxquelles peut faire face ce dernier dans l’exercice de sa profession, il n’est pas rare de déceler des apprenants confrontés à des difficultés d’apprentissage de la lecture. Découverte !

«J’ai quitté l’école en classe de 6ième. C’était en 2016 et j’ai présentement 19 ans. Comme je ne sais pas bien lire, j’ai décidé de quitter volontairement. Je savais écrire, je savais parler la langue française mais je ne savais pas lire. Je me contentais d’écrire ce que je voyais au tableau sans comprendre ». C’est le témoignage de la jeune Ginette Owe,

âgée de 19 ans qui, depuis cinq (5) années, a déserté l’école pour s’adonner au commerce et à l’apprentissage de la couture. Comme elle, nombreux sont ces élèves qui peinent à se familiariser avec les notions de la langue française, adoptée comme première langue de travail au Bénin. Mais que comprendre réellement de la difficulté d’apprentissage de la lecture ? « Nous parlons de difficultés d’apprentissage de la lecture, lorsque l’enfant présente des perturbations acquises au niveau de la compréhension du langage écrit, d’une part, et des perturbations dans l’acquisition de la lecture, d’autre part. Il existe ainsi deux grandes catégories de difficultés d’apprentissage de la lecture que sont : des difficultés spécifiques à la compréhension et des difficultés spécifiques au déchiffrage des mots écrits. Parmi les difficultés spécifiques au déchiffrage des mots écrits, nous avons, entre autres, la dyslexie, l’alexie, l’agraphie, etc. et les difficultés relatives à la compréhension des mots lus qui découlent souvent de difficultés de compréhension orale. Elles peuvent faire partie d’un trouble linguistique plus global qui touche également le versant expression », explique Bernard Comlan,

psychologue clinicien et consultant en stratégies éducatives qui se prononce sur le cas de la jeune Ginette « Sous réserve d’un diagnostic d’orthophoniste, je dirai que l’enfant qui parle le français et qui ne peut lire, souffre de la dyslexie ». La dyslexie, difficulté d’apprentissage de la lecture parmi tant d’autres se présente sous trois (3) formes. On distingue la dyslexie phonologique qui se caractérise par une atteinte de la voie phonologique ou voie d’assemblage ou voie indirecte. Cette atteinte va entraîner des difficultés à lire les pseudo-mots (mots n’ayant aucun sens. Faux mots) puisqu’ils ne peuvent être lus qu’en utilisant la voie d’assemblage, la dyslexie de surface qui se caractérise par une atteinte de la voie lexicale ou de la voie d’adressage ou de la voie directe. Cette atteinte va entraîner des difficultés à lire les mots irréguliers qui ne peuvent être lus qu’en utilisant la voie d’adressage et puis la dyslexie mixte qui se caractérise par une atteinte des deux voies.

Les circonstances pouvant occasionner le mal

Elles sont nombreuses, les causes qui peuvent être à l’origine des troubles de la dyslexie chez une personne. Pour Bernard Comlan, « plusieurs études ont permis d’établir que la dyslexie a une cause multiple. Si elle n’est pas congénitale et provoquée par un déficit intellectuel, un déficit sensoriel (penser à la surdité mal dépistée !), la dyslexie chez un enfant peut provenir d’un désavantage social, ou d’une carence pédagogique. Cependant, l’hypothèse par défaut pour expliquer la dyslexie est l’existence d’un déficit cognitif relativement spécifique », martèle le psychologue clinicien avant d’y attribuer également une cause génétique. « Si un enfant est dyslexique, il existe de fortes chances pour que plusieurs membres de sa famille le soient également. Bien sûr, cette agrégation familiale de la dyslexie ne prouve pas son origine génétique. L’environnement partagé par une famille peut en être la cause. On imagine que des parents qui ne lisent pas, créent pour leurs enfants un environnement moins favorable à l’apprentissage de la lecture », ajoute le psychologue clinicien.

Des causes lointaines du mal

« Elle n’a pas vite parlé dans son enfance. C’est à l’âge de 5 ans qu’elle a commencé à balbutier Maman. Ce n’est qu’avec les signes qu’elle s’exprimait au début », a fait savoir Odette Tohouekin, génitrice de Ginette. La dyslexie, hormis les causes énumérées plus haut peut provenir d’un trouble de retard dans le langage comme c’est le cas de cette jeune fille qui n’a commencé à articuler qu’à l’âge de cinq (5) ans. Les études menées par l’Association Médicale Indépendante de Formation (AMIFORM) renseignent qu’un enfant de cinq (5) ans qui n’a aucune phrase intelligible de deux mots en raison d’un trouble du langage portant sur la phonologie, la syntaxe, l’évocation, la sémantique est principalement atteint de la dysphasie de développement. Elle constitue un trouble d’apprentissage du langage permanent qui a des répercussions sur la vie affective, sociale, familiale de même que scolaire. Ainsi, 4% à 6% des enfants d’une classe d’âge de (5 à 7 ans) ayant eu un retard de langage (dysphasie de développement) présentent une persistance de ce déficit souvent associé à un déficit en lecture (dyslexie). De plus, les déficits du langage oral sont fortement prédictifs de déficits ultérieurs en lecture (dyslexie) 10% en cas de retard simple et 90% en cas de dysphasie.

Des manifestations …

Plusieurs facteurs et signes expliquent la présence d’une difficulté d’apprentissage de la lecture chez un apprenant. Ainsi, un enfant dyslexique peut avoir des « difficultés à identifier les formes et reconnaître les lettres. Dans la pratique, un enfant peut faire une confusion entre les lettres B et P par exemple. On peut aussi observer l’incapacité de l’enfant à décomposer les mots en syllabes ou encore son incapacité à redire les mots ou les chiffres. Ces signes peuvent militer en faveur d’une dyslexie dysorthographique », renseigne le psychologue Bernard Comlan qui poursuit : « En dehors de ces quelques signes qui peuvent alerter les parents, vous avez aussi d’autres signes qui peuvent vous faire douter que votre enfant souffre de dyslexie de surface quand il rencontre quelques difficultés pour écrire. Il peut aussi ne pas arriver à trouver le bon ordre des syllabes, ou avoir du mal à faire la lecture. Pour lui, les mots et les sons se mélangent, ce qui crée très souvent de nombreux contre-sens quand il s’exprime. Comparé aux autres enfants de son âge, il peut aussi avoir quelques difficultés en orthographe, rien de comparable à celles liées à son niveau ». Par ailleurs, les enfants dyslexiques sont très souvent sujets à la fatigue. Ils ont également une certaine lenteur d’apprentissage, comparée à leurs camarades. Pour diagnostiquer le mal, les orthophonistes se basent sur l’observation des différents symptômes évoqués pour établir un profil. Il faut donc de nombreux résultats, avant de conclure qu’il s’agit d’une dyslexie de surface ou d’une dyslexie dysorthographique. Il est bien perceptible que le mal existe. Qu’en est-il donc au prime abord de la pédagogie appliquée dans le système éducatif béninois ?

De la pédagogie appliquée

Elles sont nombreuses, les méthodes d’enseignement appliquées dans le système éducatif au Bénin. Malgré leurs différences en termes de contenu et d’application, un seul objectif les lie, celui de permettre aux apprenants d’apprendre plus facilement et aux enseignants de mieux transmettre leurs connaissances. « Je peux vous dire que nous avons traversé beaucoup de méthodes d’enseignement pour ne pas dire des stratégies qui sont mises en œuvre dans les écoles pour pouvoir apprendre à l’apprenant à lire, il y en a beaucoup. L’école primaire a trois (3) niveaux. Si nous prenons le niveau 1, qui regroupe le cours d’initiation première et deuxième année (CI, CP), pour enseigner ou apprendre à l’enfant à lire, nous avons une méthodologie vraiment attrayante. Au niveau 1 par exemple, il y a déjà un dessin au tableau. Peut-être que c’est la lettre F qu’on veut enseigner. On dit papa ou grand papa ou babalao fume la pipe et on veut enseigner la lettre F. Dans le livre de lecture Mamadou et Bineta, si André Davesne n’a pas enseigné une lettre, il ne mettait jamais dans un texte. Si on commence par exemple par P. On va entendre papa, pipo, pâté etc… Quand vous entendez pâté, cela veut dire que dans ce livre on a déjà enseigné la lettre T. C’est comme si on dit que papa fume la pipe, on a déjà enseigné P, M et on est maintenant sur F. Quand on écrit papa fume la pipe, sous le dessin, on peut l’écrire de plusieurs manières, c’est-à-dire dans la formation des lettres, c’est une manière d’aider aussi l’enfant à bien écrire, à connaître les formes d’écritures scribes ainsi de suite », affirme Pamphile Faton, conseiller pédagogique et directeur du groupe B de l’EPP Sikè- Nord qui poursuit de façon plus approfondie : « quand on écrit, l’enfant répète et on écrit sous beaucoup de formes. Après, on essaie d’isoler la phrase sur un tableau brouillon pour pouvoir faire l’exercice. Dossou fume la pipe, maintenant nous allons essayer d’enlever la pipe et on efface pipe au tableau. Il reste Dossou fume. Puis après on enlève Dossou et il reste le mot « fume ».
Maintenant, on va demander aux enfants, il y a combien de syllabes dans « fume » ? Les enfants on déjà apprit comment il faut déchiffrer ou bien comment il faut former les syllabes. Ils vont le faire soit en tapant la main deux fois ou en ouvrant la bouche pour prononcer. Maintenant on enlève le « me ». Il reste « fu ». Puis on va dire dans « fu » quelle est la voyelle, ou la lettre que vous connaissez ? Ils vont répondre « u ». On leur demande de l’enlever. La question suivante c’est : Qui va me dire ce qui reste ? Ils répondent c’est « f ». La lettre F va donc être écrite sous beaucoup de formes. Les enfants vont l’apprendre. On apprend à écrire même en l’air ainsi de suite sur l’ardoise. Maintenant, là où l’enfant ne devait pas échouer dans l’apprentissage ou bien dans la réussite de la lecture quand on a le F, on essaie de lui joindre toutes les voyelles :
a, e, i, o, u, au tableau. C’est maintenant l’étape de la chasse aux mots pour trouver les mots qui comportent F », précise-t-il. Pour Pamphile Faton, il n’est pas logique qu’un apprenant ayant fini le cours primaire puisse être dans l’incapacité de lire le mot bonjour. Notons que la jeune Ginette ne peut pas lire le mot bonjour à la suite d’un exercice effectué avec elle. Avec un air questionneur et réfléchi, il précise que les apprenants sont soumis à des textes d’apprentissages, des lectures silencieuses, magistrales, des questions de compréhension et de mise à niveau tout au long de leur cursus. Cependant, si la pédagogie semble minutieusement mise en pratique que retenir ? A qui incombe le principal rôle ?

Des entraves à la bonne acquisition

Il est de mise que l’enfant confronté à une difficulté d’apprentissage de la lecture, a besoin de l’accompagnement d’un spécialiste. Cependant, cela suffit-il à améliorer la situation ? Pour Pamphile Faton, conseiller pédagogique, il convient de se poser plusieurs questions notamment en termes de bonne maîtrise professionnelle et de suivi pendant et après les cours. « Maintenant, pourquoi l’enfant échoue ? D’abord nous devons nous poser des questions. Est-ce que nous avons bien déroulé le cours ? Est-ce qu’il y a la pratique à la maison ? Après l’école, est-ce que l’enfant pratique ? Y a-t-il un suivi ? L’enfant a-t-il un livre témoin ? Puisque, si on se base sur Mamadou et Bineta à l’école, il faudrait que l’enfant aussi possède ce manuel. Est-ce que les parents sont véritablement soucieux de l’éducation ou la formation des enfants ? Et si l’enfant quitte l’école pour la maison, est-il encore élève à la maison ? Est-ce que ce n’est pas une fois arrivé à la maison qu’on l’envoie au moulin, au marigot ?
Est-ce que l’Etat aussi, qui devait être responsable, a essayé de doter les écoles de ces manuels ?
Est-ce que chaque enfant a un manuel ? ». Ce sont autant de questions que met sur le tapis le directeur du groupe B de l’EPP Sikè-nord et qui impliquent la responsabilité de l’enseignant et des parents, à qui incombent d’une part la réussite de l’enfant. Odette Tohouekin, génitrice de Ginette évoque, pour sa part, l’attitude des enseignants de sa fille à des exceptions près « Les maîtres ne lui taillaient pas trop d’importance à l’exception de sa directrice qui l’a tenue en classes de CM1 et CM2. Elle s’inquiétait pour elle et la plaçait devant pour qu’elle puisse bien suivre les cours », a-t-elle renseigné. A côté de ces entraves, des pistes de solution peuvent être explorées pour corriger le mal.

Des pistes de solutions pour corriger le mal

Pamphile Faton, conseiller pédagogique et directeur du groupe B de l’EPP Sikè-Nord va inviter les enseignants à rester aux côtés de l’enfant sans bâton, devenir son ami et le mettre en confiance pour lui apprendre. « Ça arrive souvent et l’enseignant doit être conscient et ne pas se fâcher, parce que quand l’enfant échoue, c’est lui. On ne va pas dire que l’enfant est particulier. Il faut revenir sur les notions et s’intéresser beaucoup plus aux enfants particuliers, inviter si possible leurs parents », conseille-t-il avant de suggérer que : « Maintenant, si au niveau de la pédagogie, les choses ne sont pas favorisées, l’enseignant doit consulter ses collègues, ceux qui sont plus expérimentés. Aujourd’hui, nous avons beaucoup de choses dans nos programmes, dans nos documents, pour remédier à ce genre de choses. On est même allé à des mesures correctives. Si en lecture, vous n’arrivez pas à faire ceci ou cela, qu’est ce qu’il faut faire, puisque l’enfant doit être au centre de sa formation. A des moments même, on anticipe, on met un texte au tableau et on demande à l’enfant, de lire silencieusement ».
Du point de vue psychologique, un enfant dyslexique n’est pas voué à l’échec scolaire. Ainsi renseigne Bernard Comlan, psychologue clinicien et consultant en stratégies éducatives : « la bonne méthode que recommandent tous les spécialistes est d’abord que les parents reconnaissent que leur enfant souffre de ce trouble. Ensuite, il faudra lui laisser suffisamment de temps, être à son écoute et ne surtout pas lui dire ou lui faire comprendre, de quelque manière, qu’il est en retard par rapport à ses camarades. Cela peut avoir un effet néfaste sur lui et compromettre les chances de soigner la dyslexie, quand on sait que ces enfants ont une grande intelligence émotionnelle. Il faut donc accompagner l’enfant dyslexique avec amour et patience. Il est important aussi d’initier une rééducation orthophonique ». Pour le psychologue, les enseignants de la maternelle et des cours d’initiation doivent combiner dans leur méthode d’apprentissage de la lecture, le sens et le graphique. Ainsi, l’enfant associe le sens aux mots déchiffrés. Aussi, faut-il que les parents et les enseignants apprennent à donner du temps à l’apprentissage de la lecture dans le respect et l’amour de la personne de l’enfant. « Je voudrais exhorter les enseignants et les parents qui sont en relation avec un enfant dyslexique de l’accompagner généreusement. Il est encore possible que cet enfant soit guéri bien que ce dysfonctionnement d’apprentissage ne soit pas considéré comme une maladie. Redonnez la chance à l’enfant de retrouver la joie d’aller à l’école en l’accompagnant dans l’amour et la patience », a-t-il conclut.

Gloria ADJIVESSODE

 

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