Application du Règlement Intérieur dans les établissements publics : Une mission difficile, des surveillants généraux invectivés par des parents et apprenants

Le Règlement Intérieur est un condensé de règles indispensables pour réguler le vivre ensemble et recadrer les comportements et agissements des individus dans un groupe et espace donné. A l’instar d’une société ou entreprise, les établissements scolaires disposent d’un règlement intérieur qui définit les droits, les devoirs des apprenants, de même qu’il étale les sanctions encourues en cas d’infraction ou de déviance. Seulement, les surveillants généraux se déploient et continuent à essuyer les caprices, l’irrespect et même les invectives des apprenants voire des parents d’élèves totalement ignorants de l’existence de ces dispositions prescrites dans le Règlement Intérieur. Une large divulgation du contenu de ce document au sein de la communauté scolaire serait un début de panacée pour réinstaurer l’ordre dans le cadre scolaire, de l’avis de certains.

Il est 10 heures passées de quelques minutes ce jeudi 28 octobre 2021. Nous sommes dans l’enceinte du Collège d’Enseignement Général (CEG) Kouhounou-Vêdoko, au cœur de la ville de Cotonou. Ici, à cette heure de la journée où les apprenants viennent à peine de se récréer après les séquences d’activités pédagogiques de la matinée, tout semble au calme et en ordre. Les salles de classes offrent leur cadre pour les enseignements. Enseignants et élèves s’activent, tous concentrés devant des livres ouverts. Entre cours de français, d’anglais ou même de travaux en laboratoire, les apprenants, tout ouïs, s’évertuent à assimiler les notions données. En témoignent les doigts levés de certains élèves, les questions posées et les explications apportées par l’enseignant, responsable du cours d’anglais. Dans cet établissement ce jeudi, il n’y a pas que les cours qui soient dispensés. Dans la cour de l’établissement, à quelques mètres de l’entrée réservée aux enseignants, deux vigiles en faction débattent des sujets d’actualité, en l’occurrence le vote récemment au parlement béninois, de la loi sur l’avortement. Un débat bien animé qui n’a pu permettre aux deux messieurs de relever la présence de l’équipe des reporters de Educ’Action. A proximité, une autre discussion est engagée entre enseignant, surveillant, censeur et un élève, Joël (prénom attribué). Des réactions des uns et des autres, on imagine aisément que l’apprenant a fauté, enfreignant ainsi aux dispositions du Règlement Intérieur de l’établissement. Une autre histoire en cours de règlement à notre arrivée, c’est bien celle d’un apprenant de 13ans, en classe de 5ième qui fait le ‘’Don Juan’’ au sein du collège. Amené de force chez le Surveillant Général Adjoint (SGA), Julien Guillaume Acakpo, l’apprenant Jerry (prénom attribué) reconnaît ses déviances comportementales. Il est accusé par ses condisciples d’avoir eu des rapprochements avec presque toutes les filles de la classe au point de se donner un défi : enceinter quelques-unes qu’il laisserait sans soutien. Ceci a déplu à bien de ses camarades qui ont porté l’affaire devant le Surveillant Général Adjoint. Ce dernier intrigué par le dépassement de fonction et du comportement de l’élève, le confie à un autre responsable (Surveillante) dédié à ce type de dossier. Ces actes de désobéissance des apprenants qui violent le Règlement Intérieur sont bien fréquents dans l’établissement et les Surveillants doivent y faire face.

Que savoir du Règlement Intérieur (RI) dans les établissements secondaires publics ?

L’école, comme toute société regroupant des êtres humains, est régie par des règles qui définissent la conduite à tenir pour le maintien de l’ordre. C’est le cas des établissements secondaires publics qui ont également des règles et dispositions établies, et auxquelles doivent se soumettre les apprenants. Il s’agit bien du Règlement Intérieur. Assis dans son bureau après une longue matinée de travail, le Surveillant Général Adjoint du CEG Gbégamey, Noël Raoul Houndolo, s’ouvre à l’équipe de Educ’Action. De teint noir foncé, arborant une chemise à rayure, il donne des détails sur le Règlement Intérieur. «Dans une école, il n’y a pas que l’instruction qui est donnée. L’école est également un centre d’éducation par excellence. Pour cela, on ne doit pas éduquer dans le désordre», a laissé entendre le SGA du CEG Gbégamey. Pour lui, il est important de montrer aux enfants les comportements à adopter pour se forger une discipline et une autorité afin d’être utile à la société. «C’est en cela qu’on parle de Règlement Intérieur. Le Règlement Intérieur, c’est ce document qui leur indique comment ils doivent se comporter pour que tout aille bien», a-t-il conclu. Faisant siennes les explications de son collègue du CEG Gbégamey, Julien Guillaume Acakpo, dira, de façon laconique, que le Règlement Intérieur «est l’ensemble des règles qui permettent le bon fonctionnement d’un établissement». André Sokponwé, SGA au collège le Nokoué, renseigne plus exactement que «le Règlement Intérieur est le document juridique qui précise l’ensemble des règles de bonne conduite de l’apprenant lorsqu’il est dans l’enceinte ou aux abords de son établissement. Ce même document présente également une échelle de sanctions lorsque l’apprenant ne respecte pas ces règles». Pourtant, ce règlement semble inconnu de certains apprenants interrogés sur la question.

De l’ignorance des apprenants à la sensibilisation des autorités

Kpèdétin est un apprenant de la classe de 5ième au CEG Le Nokoué. Pour lui, le Règlement Intérieur se limite à ces quelques règles que voici : tenue kaki correcte, venir à l’heure à l’école, ne pas manger en classe, ne pas rouler à vélo dans l’établissement. Mais contrairement à lui, beaucoup d’élèves interviewés aux collèges Nokoué, Gbégamey et Kouhounou-Vêdoko sont ignorants des textes qui sont regroupés dans le RI. D’autres font semblant de ne pas les connaître ou sont vraiment ignorants. D’ailleurs, un apprenant surpris avec deux raies dans les cheveux, dira à son surveillant : «l’année passée, je savais que c’était interdit. Mais je ne sais pas pour cette année».
Educ’Action n’a pas manqué d’aborder la question de la connaissance des textes avec les surveillants généraux. «Pensez-vous que vos apprenants connaissent vraiment le RI de leur école?» C’est la question posée aux surveillants et les réponses varient d’un surveillant à un autre. Elle est mitigée pour Noël Raoul Houndolo, SGA du CEG Gbégamey. «On peut dire oui comme non. Oui peut-être pour la majorité mais Non pour quelques-uns qu’on essaie de mettre dans les rangs», affirme-t-il. Faisant l’état des lieux du respect de ce règlement dans son établissement à Gbégamey, il fait constater «qu’il y a quelques apprenants qui n’arrivent pas à respecter le Règlement Intérieur malgré qu’ils aient été informés. Pour la majorité, c’est la récidive. Et là, on se dit peut-être que c’est lié à l’environnement social». Par contre, ses collègues Acakpo de Kouhounou-Vêdoko et Sokponwé de Nokoué pensent le contraire en affirmant à tour de rôle que «les enfants ne connaissent pas du tout ce règlement. Ils sont totalement ignorants». C’est d’ailleurs pour cette raison que les sensibilisations sont organisées dans ces collèges pour permettre aux apprenants, nouveaux comme anciens d’en être informés. «La semaine dernière, nous avons eu une rencontre avec les responsables de classes pour les informer sur l’essence même du Règlement Intérieur, pour insister sur certains points essentiels. Nous leur avons demandé de faire la photocopie du résumé du RI qu’ils vont coller dans les salles de classes», a renseigné Julien Guillaume Acakpo. Les sensibilisations sont également faites dans tous les autres collèges quoi que, chacun y va de sa manière. «A l’inscription, il y a un livret de correspondance que nous remettons aux apprenants. A la dernière page de ce livret, il y a le Règlement Intérieur», a expliqué le SGA Houndolo. Mais une méthode est commune à tous les établissements pour aider les apprenants à être sur la même longueur d’onde. Il s’agit du travail fait par les Professeurs Principaux (PP) dans chaque classe. «Dès que les professeurs principaux sont nommés, nous leur disons de lire et d’expliquer le contenu aux élèves dans les classes. Et c’est toutes les années que nous faisons ces sensibilisations. Surtout depuis l’année dernière, nous avons commencé à insister parce qu’il y a eu certaines mal compréhensions entre des parents et nous surveillants», a laissé entendre Julien Guillaume Acakpo qui se fait appuyer par son collègue Houndolo. «Les professeurs principaux viennent à notre secours dans cette tâche. Chacun s’occupe de sa classe, prend juste un peu de temps pour commenter les articles aux apprenants pour qu’ils s’imprègnent de leurs droits et devoirs, de comment ils doivent se comporter», a fait savoir Noël Houndolo avant d’ajouter que «la Surveillance, de temps en temps, fait la ronde, en programmant au niveau de chaque promotion des séances pour mettre l’accent sur un certain nombre de choses lorsqu’elle constate des pratiques qui ne riment pas avec le RI». En dehors de ces méthodes utilisées, toutes les occasions sont bonnes pour sensibiliser les apprenants, selon André Sokponwé. «Chaque fois que nous sommes en face d’un ou de plusieurs apprenants qui sont en contradiction avec le Règlement Intérieur, nous le leur rappelons. Dans les salles, dans la cour, n’importe où cela est nécessaire, nous le faisons», a fait savoir l’homme.

Les sanctions encourues pour chaque faute commise

Il y a des textes que chaque apprenant doit mémoriser afin d’éviter de les transgresser. Ces surveillants généraux s’accordent tous, sur le fait que l’apprenant doit connaître l’heure d’ouverture et de fermeture du portail, venir à l’heure à l’école, avoir une tenue kaki correcte avec le macaron apposé, éviter les flâneries ainsi que les perturbations du cours. Il doit éviter les exercices non faits, les manquements, le refus d’obtempérer, le retard au cours, l’escalade de murs, avoir une coiffure correcte. En dehors de ces règles, André Sokponwé insiste sur le fait que le vol entre camarade, les brimades, les tricheries sur toutes leurs formes, le port de portable qui devient inquiétant, l’indiscipline notoire sont autant de choses sur lesquelles ses collègues et lui ne tergiversent pas. La transgression de ces dispositions est punie par des sanctions bien définies dans le Règlement Intérieur.

Le SGA Acakpo en pleine gestion d’une situation contraire au Règlement Intérieur

 

«Nous leur demandons de ramasser les feuilles et sachets qui traînent dans la cour, ou de balayer une portion. Quand c’est plus grave, nous leur demandons de sarcler une portion, ou de désherber certaines places», a listé Julien Guillaume Acakpo. Liste que va compléter André Sokponwé, SGA du CEG Le Nokoué. «Il y a également l’exclusion temporaire de trois (03) jours ou l’exclusion définitive selon la gravité de la faute», a-t-il ajouté. Les retenues de deux (02) à quatre (04) heures sont également une forme de sanction, qui ne signifie plus rien aux yeux des élèves récalcitrants, selon les propos de ces surveillants. Cependant, l’application de ces sanctions n’est pas sans difficultés pour ces gardiens de la loi scolaire.

Des difficultés dans l’application des sanctions

«Pour avoir renvoyé une élève à cause de ses cheveux mal en état, une maman est venue me demander de quel droit je procède ainsi. Elle prétend que les cheveux de son enfant ne sont pas aussi mal en point que ceux de certains élèves dans l’école. Elle me le dit en présence de son enfant». Ce témoignage de Julien Guillaume Acakpo n’est rien à côté de ce que vivent les surveillants généraux dans l’exercice de leur fonction. Les difficultés sont légion. Des injures aussi bien de la part des parents que des élèves, des menaces suivies d’agressions, des braquages, destruction des biens de l’établissement. Ce sont autant de violences que subissent les surveillants généraux qui n’entendent pas baisser les bras. «Il faut reconnaître que nous avons une génération d’enfants têtus. Surtout que c’est la période de la puberté, ils sont agités et veulent mettre chaque fois les autorités des établissements au défi pour voir leur réaction. Et si nous ne réagissons pas, c’est la porte qui est ouverte à toute sorte de désordre», a exposé le surveillant Acakpo dans sa tenue locale ‘’bohoumba’’. Se référant à ses nombreuses années d’expériences, il précise que les enfants qui créent le plus d’ennuis aux surveillants généraux sont ceux issus des familles monoparentales. «Les enfants qui viennent des familles constituées de papa seul ou de maman seule, sont un véritable fléau pour l’école», a-t-il laissé entendre. Noël Raoul Houndolo, SGA du CEG Gbégamey, affirme qu’il ne manque pas de difficultés dans aucun établissement. Prenant en exemple la sanction extrême qui est le conseil de discipline qui aboutit parfois à l’exclusion pure et simple de l’apprenant, ce surveillant fait savoir que les enfants sont prêts à en découdre avec les surveillants. «On comprend parfois que l’environnement familial en est pour quelque chose. Quand nous parlons du conseil de discipline, vous voyez des enfants qui prennent le professeur par le col, des enfants qui sont prêts à nous braquer. Et là, ce sont des enfants qui s’adonnent à la toxicomanie. Ils n’hésitent pas à s’en prendre à nous parce qu’ils sont déjà dans leur état second», confie Noël Raoul Houndolo qui rassure l’équipe de Educ’Action que ces cas sont vite gérés quand des situations du genre surviennent. Pour certains de ces surveillants, l’interdiction du châtiment corporel a donné du cran à certains apprenants, qui cherchent par tous les moyens à mettre les enseignants au défi. «Nous avons des difficultés depuis la suppression des sévices corporels. Et surtout, il y a des communiqués radiophoniques dans lesquels, on promet de radier et de démettre un directeur s’il fait usage de châtiment corporel. Ces communiqués affaiblissent les surveillants généraux et les autres éducateurs scolaires, mais renforcent l’élève dans son entêtement», a dévoilé André Sokponwé. Comme pour approuver les déclarations de son collègue du CEG Le Nokoué, le SGA Acakpo ajoute : «On peut tout dire, mais les enfants qui sont avec nous aujourd’hui, ont besoin d’un peu de présence de chicote parce que les classes deviennent invivables».

L’appel des surveillants généraux pour une meilleure école au Bénin

Malgré ces déviances qui persistent, les surveillants généraux croient fortement qu’il pourrait y avoir changement si le nécessaire est fait. Tous sont d’avis que les canaux de communication doivent être mis à contribution pour changer la donne. «On voit des films camerounais d’à peine 5 minutes qui parlent des déviances et ces films sont soldés par des leçons. Il faut aller à ces genres de sketchs pour que les enfants comprennent», propose Julien Guillaume Acakpo. Il sera suivi de Noël Raoul Houndolo qui pense aussi que : «La presse doit nous accompagner. Si les parents n’arrivent pas à nous aider, ce sont les articles de presse, les débats, les séances d’informations qui pourront le faire. Le ministère doit aider la presse dans cette tâche. Qui parle de sensibilisation, parle d’outils de communication appropriés pour toucher la conscience des gens». Plutôt que de faire passer des communications qui menacent l’enseignant, André Sokponwé estime qu’il serait mieux de faire des émissions pour expliquer aux parents d’abord. «L’éducation, ce n’est pas seulement l’affaire de l’école. Quand le parent maîtrise le Règlement Intérieur à travers ces émissions, il peut déjà parler à son enfant, en dehors de ce que le surveillant général ou le professeur va dire en classe. Ce faisant, cela peut changer quelque chose et permettre à l’apprenant de se corriger», suggère-t-il, à son tour.

Estelle DJIGRI

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