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Dans les arènes de l’éducation des enfants uniques | De la surprotection au libertinage

Ils sont pour la plupart peu équilibrés. Ces enfants sans frères ni sœurs ont, majoritairement, la triste réputation d’enfants « gâtés », éduqués sans la moindre intransigeance.

Etre le seul fruit d’amour de ses parents n’est point anodin. Les causes sont multiples : ignorance du rhésus, envoûtement du placenta dans une Afrique aux mystères insondables. Aussi paradoxales qu’elles puissent paraître, les conséquences vont des résultats remarquables à l’école aux grossesses précoces, passant par une inadaptation sociale. Enfant unique, enfant ‘‘pourri’’ ? Enquête !

«Papa, s’il te plaît, achète-moi une moto routière », demande Farida, à son père, un garçon âgé de 22 ans, en deuxième année d’Université à Yaoundé. Etonné, ce dernier demande également à son enfant : « que veux-tu en faire ? ». « Je, je … », bégaie l’enfant qui ne donne pas une réponse claire à sa requête. Frustré, la réaction du père ne se fait pas attendre. « N’as-tu pas une voiture qui t’amène là où tu désires aller ? Pour moi, tu ne peux pas aller à moto parce que tu es trop jeune et très inconscient sur les dangers de la route », gronde le père attirant l’attention de son enfant. À cette réponse du père, la mère injecta : « Oui, on sait qu’il est jeune. Il peut pourtant conduire une moto. Il faut parfois le laisser aller à moto sinon il ne pourra pas connaître les risques qu’il court », réplique la maman condescendante. Malheureusement, quelques mois plus tard, le jeune garçon, qui a eu sa routière, s’est fait écraser par une voiture en se rendant à l’université. Il en mourut sur-le-champ. Ces propos rapportés par Roger dont le frère ainé fut ambassadeur du Bénin près le Cameroun à l’époque des faits, illustrent bien le drame familial lié aux enfants uniques !


L’enfant unique, seul espoir des familles…

Pour la plupart des parents approchés, leur enfant unique représente leur seul espoir. C’est le cas des deux mères de famille : Monique Amoussou, 52 et Edith Salamatou, 35 qui ont chacune un seul enfant. « Mon enfant unique occupe la place de mon père et de ma mère », affirment-elles parce qu’elles n’ont plus d’autres enfants avec qui échanger. Les conséquences de cette fusion entre mère et enfant ont été mises en relief dans les propos de Roger Akplogan Djibodé, éducateur spécialisé dans les Villages d’enfants Sos Abomey-Calavi, qui affirme que « l’enfant n’est rien sans ses parents, car ses comportements reflètent l’éducation que ses géniteurs lui a donnée. » Même s’il arrive que, dans d’autres familles, le contact entre enfants et parents soit facile, les sujets tabous ne sont cependant pas discutés parce que les enfants, eux-mêmes, se refusent délibérément d’en parler avec leurs géniteurs. « Si ma mère demande d’après ma petite amie, je lui réponds simplement que je n’en ai pas et que je ne voudrais pas en parler », révèle Marie Landry, élève en classe de terminale au Ceg ‘‘Zogbo’’, qui précise que ce n’est pas tout qu’on dit à ses parents. L’espoir que suscite l’enfant unique amène quelques fois les parents à une surprotection qui ne laisse aucun espace de communication aux enfants. Privée de toute communication, Stéphanie Modukpè qui a 28 ans aujourd’hui ne pouvait ni parler de ses préoccupations extra scolaires avec ses parents, ni recevoir de visite à la maison. Son père Mahuénan Dieudonné, 65 ans dit ne pas regretter avoir transmis l’éducation qu’il a reçue, à sa fille : « J’ai reçu une éducation très dure. C’était le travail intellectuel qui prédominait. Et c’est celle-là que j’ai transmise à ma fille. » Et pourtant, Cette privation de communication optée par les parents de Stéphanie Modukpè a occasionné des conséquences désagréables dans sa vie.

Grossesse précoce sur les bancs…

Il arrive que les parents à enfant unique exagèrent dans la protection de leur enfant unique. Ils le font en interdisant des divertissements à l’enfant. A Cotonou où nous avons essentiellement mené cette enquête, la vie de cette catégorie d’enfant est résumée à trois itinéraires bien tracés : l’école, la bibliothèque ou l’Institut Français de Cotonou et la maison. Ce triangle formé autour de l’enfant est bien scellé. « Mes parents ont été très durs avec moi. On ne me laissait pas sortir pour aller aux réjouissances avec mes amies. Mes seules sorties étaient l’école, l’Institut Français de Cotonou et la maison», explique Stéphanie Modukpè qui voit qu’elle a été surprotégée dans son éducation. Ses seules occasions pour se divertir avec ses camarades étaient les sorties pédagogiques organisées par son établissement (Collège Notre Dame des Apôtres de Cotonou). Fatiguée de cette vie triangulaire, Stéphanie Modukpè raconte qu’elle inventait parfois des histoires de sorties pour s’évader de la maison afin de se défouler avec ses camarades. « … Parfois, pour m’évader de la maison, je disais aux parents que j’allais à l’école pour faire les travaux de groupe, ce qui n’était pas vrai », confesse -t- elle à votre journal, toute souriante. Elle poursuit : « la personne qui prêtait oreille attentive à mes inquiétudes est celle-là qui m’a mise enceinte. Cette mésaventure est arrivée dans ma vie au moment où j’étais en classe de terminale. A l’époque, j’étais déçue et découragée… Mais grâce au concours de mes parents, j’ai pu surmonter mes angoisses et regrets pour faire face à mes études ». Si les grossesses précoces constituent des ombres dans la vie de certains enfants uniques, les bons résultats scolaires illuminent le parcours de beaucoup d’autres.


Des résultats remarquables à l’école…

Les enfants approchés dans cette enquête ont tous reconnu être classés aux côtés de ceux qui tiennent le haut du pavé dans leurs classes. La mère de Marie Landry en témoigne : « Malgré les ressources très limitées, dont on disposait, Marie Landry, avait toujours obtenu de très bonnes notes. ». C’est également le cas de Gilles Freddy, 16 ans, élève en classe de 1ière au Ceg ‘‘Le Nokoué’’ dont les ressources financières de la mère sont limitées pour engager des répétiteurs à la maison. Et pourtant, il réussit bien. Mahuénan Dieudonné possède des moyens pour prendre des répétiteurs à sa fille. Pour Stéphanie Modukpè, le problème ne se pose. « J’ai engagé des répétiteurs surtout en mathématiques et physiques-chimie pour elle. Mais, lorsque j’ai remarqué qu’elle ne travaillait pas bien, j’ai commencé à l’encadrer moi-même », révèle son père. Pour le commun des mortels, tant que les ressources financières sont disponibles, il est tout à fait normal que l’enfant produise de bons résultats scolaires. « C’est normal que ces enfants réussissent parce que tous les moyens dont les parents disposent, sont mis à leur disposition», affirme Marius Sohoudé, professeur d’Allemand à l’Université d’Abomey-Calavi. Son collègue du département de psychologie, Florentine Akouété-Hounsinou, spécialiste en sciences de l’éducation, corrobore les propos de son prédécesseur martelant que c’est une conséquence logique, car l’enfant est bien entouré. Pour vérifier l’assertion des deux universitaires, l’équipe de reportage s’est alors rendue dans un autre collège de la place. Aux dires du préfet de disciplines qui a requis l’anonymat, il ressort que tous les enfants uniques ne réussissent pas sur le plan scolaire. Car, dit-il, d’autres rencontrent de sérieuses difficultés dans la réussite scolaire. De surcroît, selon l’opinion publique, ces enfants uniques ne reçoivent pas une bonne éducation à la maison pouvant les amener à travailler à l’école. L’on remarque, chez la plupart, des déviances comportementales sur le plan scolaire, relationnel et même professionnel. La vie n’est pourtant pas uniquement limitée à l’éducation intellectuelle, mais elle s’étend également à l’éducation morale et civique dont ces enfants ont besoin pour s’insérer dans la société.


Regard de l’entourage sur l’unicité…

Le regard de la société sur ces enfants uniques est divers. Pour la plupart du temps, la société voit qu’ils développent des comportements particuliers. Les plus récurrents sont au nombre de trois détestables : l’orgueil, la désobéissance et l’introversion. L’exemple de Stéphanie Modukpè en est un témoignage vivant parce que son entourage la trouve fort hautaine. « Je vois Stéphanie introvertie. Elle n’est pas trop ouverte à son entourage », constate Célestin Agbovou. Il ajoute qu’il faut d’abord la titiller avant qu’elle ne parle. Stéphanie Modukpè, elle-même, ne dément pas les aveux de son entourage, car elle reconnaît qu’on lui reproche, depuis l’école, qu’elle est trop fermée et solitaire. Pour certains, les enfants uniques sont pour la plupart du temps, désobéissants. Cela est surtout dû à l’absence de tout reproche quand ils agissent mal. Par contre, d’autres enfants présentent des comportements totalement contraires à ceux de Stéphanie Modukpè: l’ouverture d’esprit, le cœur à écouter et surtout la générosité. « Lorsque je côtoyais Maria Pèlerine Avianssou, je ne savais pas qu’elle était un enfant unique. C’est après des années passées ensemble en tant que camarade d’amphi et de quartier que je l’ai su. A vrai dire, on ne la sentait pas unique à ses parents », témoigne Robert Monnou.


Exemple d’une jeune fille éduquée avec sa cousine…

En allant un peu plus loin dans les enquêtes, l’on constate que certains de ces enfants développent les mêmes comportements que les autres. Et pour cause ! Certains sont élevés avec l’un des membres de la famille ayant presque le même âge qu’eux. La conséquence est que leurs parents leur accordent moins d’attention et ils grandissent en développant des comportements normaux comme s’ils étaient éduqués dans une famille nombreuse. « … Je n’étais pas seule avec maman, j’avais une cousine avec moi qui avait mon âge également… Donc, je ne me sentais pas trop seule comme enfant unique », explique Maria Pèlerine Avianssou. La mère de Maria Pèlerine ne rentrait d’ailleurs que les soirs. En compagnie de celle-ci, Pèlerine a développé des comportements d’un enfant entouré des frères et sœurs. Cet exemple vient confirmer les propos du professeur de psychologie de l’éducation Thierry Kougbéagbédé qui précise que l’enfant unique éduqué seul et l’enfant unique inséré dans une grande famille développent des comportements totalement différents. En partant, des exemples concrets des enfants sauvages qui ont vécu sans être au contact avec d’autres êtres humains, Thierry Kougbéagbédé démontre que le milieu ou l’environnement dans le développement de la personnalité humaine est importante et lui favorise la socialisation. Mais, pour Maria Pèlerine Avianssou, l’accompagnement d’un membre de famille ne suffit pas pour corriger les débris de la solitude chez l’enfant unique quand bien même on est accompagné. Il faut pratiquer le dépassement de soi à travers des suivis psychologiques pour ne pas se sentir seul. « Depuis des années, je ne me sens plus comme un enfant unique parce que j’ai eu des suivis psychologiques », explique Maria Pèlerine Avianssou qui justifie que lorsque, dans une famille, l’un des parents est absent, l’enfant reçoit des blessures affectives pendant toute sa vie. Qu’est-ce qui peut alors amener certaines familles à avoir un seul enfant ?

Enfant unique, choix délibéré ou contrainte ?

A en croire certains parents approchés au cours de notre périple, il s’agit d’une contrainte que leurs conjoints leur ont imposée. Pour d’autres, c’est une option délibérée. Monique Amoussou s’en souvient : « mon mari sortait avec une dame sans que je ne le sache… Subitement il a décidé de nous laisser. J’entends un jour que la nouvelle dame lui a donné trois enfants », retrace-t-elle, très déçue, avec des yeux mouillés. La situation est pareille pour Edith Salamatou lorsque son mari est parti en lui laissant la charge délibérée de Gilles Freddy. Pour ces femmes désabusées, elles n’ont plus eu l’opportunité de faire d’autres enfants à la suite du premier. Certaines femmes interviewées ont délibérément choisi d’avoir un seul enfant parce que concevoir est difficile et la prise en charge d’un enfant demande beaucoup de ressources financières. Toujours dans ce registre, on en rencontre aussi de riches qui ne veulent pas plusieurs enfants. « Ces familles qui décident d’avoir un seul enfant proviennent des familles riches », observe un doctorant en sociologie de l’éducation qui a requis l’anonymat. Malgré la présence régulière de leur mari au foyer, certaines femmes ne conçoivent qu’un seul enfant. Alors, les informations primaires recueillies auprès des jeunes mères ont permis de comprendre que le fait que l’enfant soit unique peut provenir de la sous information dont les femmes sont très souvent victimes après leur premier accouchement ou fausse couche. Rosette Latévi, comptable dans une clinique, raconte l’échange surpris entre son patron et une patiente. « Madame, ce que je vais vous dire est douloureux à digérer… Vous ne pouvez plus concevoir parce qu’après la naissance de votre premier enfant, on devrait vous injecter un vaccin compte tenu de votre groupe sanguin O- (O moins). Ce qui n’a pas été fait. » Pour comprendre davantage cet échange du docteur avec sa patiente basée sur la reproduction humaine, l’équipe de reportage s’est rendue au Cnhu de Cotonou.

L’éclairage des spécialistes de sang…

Au-delà des considérations sus évoquées, la question de l’enfant unique est aussi scientifique. Elle peut être liée au groupe sanguin dont dispose la mère. « Lorsqu’on détermine l’antigène de la mère, on sait sur-le-champ l’anticorps que la mère doit éviter », affirme Didier Djoubessi, biologiste au service de sang au Cnhu de Cotonou. Ce qui veut clairement dire que « si, par exemple, vous avez un antigène A, en aucun cas, vous ne pouvez plus avoir un anticorps anti A », explique le spécialiste qui précise que ce phénomène se passe dans le système ABO. En effet, « lorsque la femme porte le Rhésus négatif (Rh-) et donne naissance à son premier enfant ayant le Rh+, lors de la scission du cordon ombilical, il y a ce qu’on appelle le transfert ‘‘d’hématie fœtale’’. L’hématie fœtale passe de l’organisme du bébé vers celui de la mère », explique le spécialiste de sang. Dès cet instant, poursuit-il, la mère reçoit l’antigène (D+) qu’elle n’avait pas. L’organisme de la mère doit donc s’immuniser. Dans le cas contraire, lorsqu’elle va vouloir prochainement donner naissance à un autre bébé, elle va porter un antigène D. Il s’ensuit que ce fœtus-là ne peut pas aller à terme dans cette ambiance où des anticorps anti D sont présents. La mère ne fera que de fausses-couches », poursuit Didier Djoubessi. Face à cela, « la femme doit se faire injecter un vaccin : ‘‘Gama globuline anti D’’ dans le sang et ceci dans les 72 heures qui suivent la première naissance de son enfant afin de détruire les hématies du Rh+ du premier enfant et de l’anti fœtal », conclut le spécialiste.

L’enfant unique dans le mystère africain…

Il est relayé par l’opinion publique que les forces ténébreuses peuvent se servir des placentas des enfants pour provoquer la stérilité chez la femme. Une sage-femme à la retraite déclare qu’elle est surprise par le comportement des Béninois qui s’en accaparent juste après l’accouchement de leur femme. « J’ai travaillé en France, au Sénégal, au Niger et au Gabon, on jette les placentas. Mais au Bénin, c’est toute une autre réalité », martèle la retraitée, octogénaire, étonnée de ce comportement. Elle rappelle que le contexte socio-culturel oblige les gens à se saisir du placenta de l’enfant. « Pour enterrer un placenta, il faut d’abord creuser un trou auprès d’un arbre fruitier. Le bas de ce trou doit être mouillé, ensuite il faut étaler quelques feuilles de l’hysope et déposer le placenta en position normale et renfermer le trou », raconte Clémentine Fiogbé, mère de famille souvent témoin de ces pratiques traditionnelles. Elle précise que si l’on enterre le placenta tourné, (la trompe renversée vers le sol), la mère ne pourra plus concevoir. D’autres familles interviewées reconnaissent qu’avec le placenta des forces ténébreuses peuvent contrôler la vie de l’enfant et celle de la femme. Le tradi-praticien Joachim Tchékounmèto explique : « le placenta enterré sous un arbre fruitier montre que l’enfant va toujours réussir parce que cet arbre produit des fruits ».

Conseils des psychopédagogues et psychologues aux parents…

Pour résoudre en grande partie leurs déviances comportementales observées dans la société, les spécialistes des questions de l’éducation préconisent qu’on insère l’enfant dans la grande famille afin qu’il ne se sente pas seul. Dans la même logique, Florentine Akouété-Hounsinou pense que, dans le contexte africain, quand on a un seul enfant, il faut le socialiser avec les neveux, les cousins afin qu’il se sente entouré des autres. Roger Akplogan Djibodé précise que ce ne sont pas les enfants qui sont malades mais plutôt les parents. Donc, il ressort qu’il faut écouter les parents et les conscientiser afin qu’ils conscientisent en retour leur enfant. Pour permettre à l’enfant d’évoluer comme les autres enfants, l’éducateur spécialisé dans les villages d’enfants Sos Abomey-Calavi propose aux parents d’insérer leurs enfants dans les clubs où les activités socio-éducatives sont exercées afin qu’ils se séparent de leurs parents et qu’ils s’auto-disciplinent. Quant à Stéphanie Modukpè, elle conseille aux parents d’instaurer dans le creuset familial l’éducation religieuse, car elle est importante. « Si on m’avait inculqué les valeurs de la Bible, il y a des erreurs que je n’allais pas commettre », regrette-t-elle.

Hermann M. SAGBOHAN

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