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ENTRETIEN | Bruno Gbehinto, à propos de la Campagne Tolérance Zéro au mariage des enfants

« L’objectif, c’est de faire en sorte que tout contrevenant soit pris en charge par la justice »

 

Dans le souci de mieux informer nos lecteurs sur les préparatifs du lancement de la Campagne Tolérance Zéro (CTZ) au mariage des enfants, une équipe de votre  journal Educ’Action est allée à la rencontre du Directeur de la Famille, de l’Enfance et de l’Adolescence du ministère du Travail, de la Fonction Publique et des Affaires Sociales. Avec Bruno Gbehinto, nous avons fait le tour d’horizon des questions liées au mariage des enfants et aux activités préparatoires de cette campagne dont le lancement au niveau national est prévu pour le 16 juin prochain. Entretien !

Educ’Action : Qu’entend-on par CTZ au mariage des enfants ?

Bruno Gbehinto : La Campagne Tolérance Zéro est une initiative continentale parce que c’est en 2014 que les chefs d’Etat réunis en conseil et ayant pris connaissance de la situation des enfants, notamment du mariage des enfants en Afrique, ont tiré la sonnette d’alarme. A partir de là, autour de l’initiative, beaucoup de gouvernements, d’institutions se sont organisés. Nous avons eu de grandes campagnes, « fille et non pas mère » par exemple. Et chaque pays a pris le temps de mettre dans son calendrier national, la campagne. Le Bénin va rejoindre le peloton cette année. C’est une campagne qui dit qu’il n’est pas acceptable qu’une fille, qu’un garçon deviennent épouse, époux. Or, c’est le cas puisque des études l’ont démontrée. Dans notre pays, la dernière étude des références que nous appelons MICS a montré que notamment dans la région septentrionale, beaucoup de filles sont mariées avant l’âge de maturité. Il s’agit donc pour nous de discuter avec les acteurs, d’informer les acteurs, de mettre en place des dispositifs pour qu’au cours des trois prochaines années, les béninois, chacun dans sa position comprenne qu’il s’agit d’un crime contre l’enfance,  chacun prenne la décision de changer si on était dans cette dynamique et que l’Etat fasse tout pour qu’il y ait des services suffisants pour prendre en charge les victimes et aller jusqu’à la répression des délinquants.

Quels sont les objectifs poursuivis par cette campagne ?

L’objectif, c’est de contribuer à la protection globale de l’enfant, mais c’est surtout d’arrêter cette culture d’impunité parce qu’on s’étonne de voir qu’autour de nous au Bénin, 3 filles sur 10 sont mariées. On a comme l’impression que chacun joue aux trois singes. Je n’ai pas vu, je n’ai pas entendu et donc je ne dis rien. Ce n’est pas une bonne chose pour une Nation. Ensuite, et c’est l’objectif spécifique qui donne carrément son nom à la campagne, c’est de faire en sorte que nous soyons à zéro tolérance et que tout contrevenant soit véritablement pris en charge par la justice dans notre pays.

Quelles sont les cibles que cette campagne envisage de toucher ?

Nos premiers partenaires sont les enfants. La couche de 10 à 14 ans est véritablement touchée par le phénomène. Et la Politique Nationale de Protection de l’Enfant au Bénin (PNPE) dit en son axe 1 : « l’enfant est son premier protecteur ». Mais attention, il y a aussi les parents. Nous avons constaté dans notre diagnostic que les parents sont influencés par leur communauté, leurs réalités socioculturelles et il faudra donc agir sur eux également.

Avez-vous associé les acteurs sociaux qui sont dans les zones reculées ou hameaux dans lesquels ces pratiques sont toujours d’actualité ?

Nous les avons associés et les dialogues ont commencé depuis. Nous avons déjà eu près de cinq séances de discussion avec les autorités locales,  religieuses et les patrons de nos cultures. Nous avons associé la préfète de l’Atacora par exemple. Et c’est parce que nous avons travaillé qu’elle a pris l’engagement de faire, en plus de notre campagne, quelque chose au niveau local. Tous les acteurs seront concernés. Nous sommes environs 35 membres du comité justement parce que nous voulions tenir compte de tout le monde. Les départements sont représentés par la directrice départementale de l’Atlantique. La justice, l’enseignement, la sécurité publique, les ONGs, tout le monde est associé de la base au sommet, du sommet à la base.

Dans la perspective du lancement de la campagne en question, qu’est-ce qui a été déjà fait ?

Nous avons travaillé au Bénin depuis 2015. Le Bénin a pris du temps parce qu’il a d’abord voulu bien comprendre. Le défi, c’est quoi ? Lorsque vous prenez les statistiques dans le monde, en Afrique et que vous l’appliquez à votre campagne, on vous dit que vous ne connaissez pas la réalité de la chose. En 2015-2016, nous avons fait des études spécifiques au Bénin pour connaître le phénomène. Ensuite, nous avons démarré le dialogue social avec les religieux et les patrons de nos cultures. Nous avons une plateforme de jeunes qui est en train de travailler avec nous pour mobiliser les autres jeunes et les autorités. L’année dernière, nous avons travaillé sur le concept en termes de communication et nous avons eu des productions sous forme de slam, de chanson. Nous avons notre hymne que les béninois vont bientôt découvrir. Et donc, nous avons travaillé à tout cela et maintenant nous venons de mettre en place un comité qui va prendre le relai et qui va valider tout le reste de l’agenda, notamment finir avec notre plan de communication, faire un bon lancement pour donner le ton des trois ans et voir comment chaque acteur représenté va impacter son système pour que, les actions convergées, nous amènent à atteindre véritablement les objectifs.

Que reste-t-il à faire pour que l’opération soit un succès ?

Nous avons beaucoup d’intrants, mais il faut maintenant les organiser pour que cela donne une bonne production. Nous sommes à un mois du lancement. Nous devons être sûrs de chaque produit. Chaque chose doit être à sa place et avoir sa signification, chaque acteur doit désormais savoir quel mot prononcé, quoi faire. Donc, il y a beaucoup de boulot et nous allons nous donner la priorité  dans les semaines à venir à finaliser les messages en langues du Nord parce que pour le moment, nous avons des messages en français, en fon, en mina. Nous avons prévu deux ateliers au Centre et au Nord mais nous allons faire priorité au Nord. Ensuite, nous allons travailler sur le programme même du lancement. Qui va faire quoi, comment, quand, et où ? Dans les prochaines semaines, Nous allons lancer les productions relatives à la campagne, à travers les radios et les journaux et préparer l’arrivée au Bénin des délégations qui voudraient être témoin de ce lancement prévu ici à Cotonou pour le 16 juin 2017, date de la journée de l’enfant africain qui était déjà une célébration continentale. Un lancement est également prévu dans le Borgou qui est le département où le phénomène sévit le plus.

Justement parlant du phénomène, quelle disposition prenez-vous pour que les filles non encore victimes ne le soient pas ?

D’abord l’information, la bonne information, l’information juste qui descend jusque dans les écoles. Nous avons prévu pour les activités de cette année, de faire de petits séminaires sur ces cibles. Quand nous allons lancer, nous mettrons en place un système d’information jusque dans les écoles pour atteindre les personnes les plus reculées.

Un mot pour conclure cet entretien

Nous sommes devant un vrai défi et personne n’est de trop. Si nous voulons faire tolérance zéro, cela va faire mal parce qu’il y a des réalités socioculturelles qu’on ne change pas en trois ans. Mais si nous sommes assez explicatifs, pas grandiloquents, pas injurieux, nous avons la certitude que beaucoup vont comprendre. Je voudrais donc simplement demander qu’il y ait un engagement de tout le monde pour que les enfants mettent en œuvre leur potentiel pour le développement de notre pays.

Propos recueillis par Estelle DJIGRI & Romuald D. LOGBO

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