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Jean-Baptiste Sourou, à propos de l’immigration | « Il suffit de quitter le Bénin pour se rendre effectivement compte que l’Europe n’est pas ça »

Écrit par Educ'Action on .

Jean-Baptiste SourouProfesseur en communication et culture africaine, chercheur en anthropologie et en immigration africaine vers l’Europe par la méditerranée, Jean baptiste Sourou est un béninois résident en Italie. A travers son livre intitulé ‘‘Chronique d’un été glacial, le rêve naufragé des Africains’’, l’auteur relate, avec des témoignages poignants et des récits inédits, le vécu quotidien des immigrés. Rencontré à la faveur du rendez-vous mensuel du club de lecture ‘‘Graines d’Espoir’’, l’auteur a accepté de parler de son ouvrage. Entretien…

Educ’Action : Vous avez écrit ‘‘Chronique d’un été glacial, le rêve naufragé des Africains’’. En quelques mots, résumez à nos lecteurs le contenu de cet ouvrage.

Jean-Baptiste Sourou : C’est un livre qui cherche à donner la parole aux immigrés africains afin qu’ils racontent aux lecteurs ce qui les poussent à quitter l’Afrique, en traversant le désert, la méditerranée, et aussi de parler des conditions dans lesquelles ils vivent. Et moi, je me mets à leur côté pour décrire leurs conditions de vie en Italie et un peu partout en Europe. Dans le même livre, je traite aussi de la question de la responsabilité de l’Afrique et de ses partenaires internationaux de l’Europe pour voir quel est le rôle de l’Afrique et quel est le rôle des partenaires de l’Afrique dans ce qu’on appelle l’immigration.

Qu’est-ce qui a motivé l’auteur que vous êtes à écrire sur l’immigration ?

C’est un ras-le-bol. Quand j’ai commencé à travailler sur l’immigration clandestine depuis des années, en jeune journaliste que j’étais, j’ai jugé bon,  d’écrire pour sensibiliser. Dans mon parcours, je me rends compte que les personnes qui déplorent les situations misérables dans lesquelles vivent les africains, ce sont ces mêmes personnes qui ne veulent jamais prendre les vraies décisions pour endiguer le phénomène de l’immigration. Alors, je me suis dit qu’il y a trop d’hypocrisie, il y a trop de gens qui se moquent vraiment de la vie des africains. C’est ainsi que je me suis décidé en tant que journaliste, à prendre ma plume pour écrire en demandant à ces immigrés eux-mêmes de raconter leur aventures. Ce faisant, ceux qui liront pourront librement et en toute responsabilité décider de quitter ou non le continent.

Le livre quelque part est le fruit du travail de terrain que vous avez fait en tant que journaliste. Sur cette base, qu’est-ce qui constitue les raisons de l’immigration des jeunes si vous devez vous en tenir à ce qu’ils vous ont confié ?

La plupart de ces immigrés disent que c’est la guerre, la pauvreté, l’absence de démocratie, de liberté de parole dans leur pays, qu’ils se sentent vraiment politiquement persécutés. Mais en faisant l’analyse on se rend compte que, ce qu’ils disent est vrai. Il y a manque de démocratie sur le continent, donc de fil en aiguille on se rend compte qu’il y a vraiment tout un système dans cette affaire globalisée qui fait que les jeunes sont obligés de partir . Il y a la guerre, le rôle des Etats dans l’éducation, la mauvaise gouvernance, la mauvaise gestion des biens, des ressources minières en Afrique sont autant de raisons.

Quel serait alors le rôle de l’éducation dans cette question de l’immigration de ces jeunes africains?

L’éducation serait une solution. Et quand je parle d’éducation, il ne s’agit pas de mettre des notions dans la tête des jeunes. Il faut leur apprendre comment se prendre en charge parce que la plupart des jeunes pensent  que lorsqu’on a une licence, un master, ou un doctorat, on peut tout exiger de l’Etat. Mais non ! Le rôle de l’éducation est d’aider les compatriotes à se prendre en charge, à réfléchir à leur futur. Et c’est cela qu’il faut répéter de jour en jour aux élèves et aux étudiants. Quand on a un beau diplôme en poche, rien n’empêche qu’on  retourne à la terre. On a les instruments nécessaires pour s’organiser pour vendre sa propre production sur le marché, et c’est l’école qui donne cette possibilité de trouver les moyens pour couler vos produits.

Que pensez-vous des mesures que prennent les dirigeants européens pour espérer lutter contre ce fléau ?

Je crois que l’Europe ne veut pas trouver les vraies solutions aux questions de l’immigration. A toutes les conférences, à tous les sommets qu’ils font sur l’immigration, ils tournent autour du pot. Il y a une grande hypocrisie, ils savent très bien ce qu’il faut faire mais ils cherchent à signer des accords avec les pays africains en leur donnant des véhicules, en leur donnant des moyens pour bloquer l’immigration, pour empêcher les gens de traverser le désert, la méditerranée pour atterrir en Europe. Mais ce n’est pas la solution. C’est pourquoi je dis qu’il faut qu’on trouve des solutions qui aident vraiment l’homme Africain à profiter de ce que la nature lui a donné. Tant que l’Africain ne pourra pas profiter de ce que la nature lui a donné, de ce dont son sous-sol regorge, il est obligé de s’en aller. Et les Européens le savent très bien. L’Europe ne possède rien en termes de matières premières. Ce sont d’autres continents comme l’Afrique qui possèdent  le pétrole, le gaz, le coton etc.. et l’Europe en jouit. Mais à quelles conditions ? Dans quelles conditions les échanges se font ? Est-ce que ce sont des échanges équitables qui permettent vraiment aux producteurs de pouvoir profiter du fruit de leur travail ? Ce sont des questions qu’il faut se poser. Tant qu’il n’y aura pas un système éthique, un système qui respecte le droit du travailleur en Afrique, le droit des Africains eux-mêmes dans ce qu’ils font, je pense que les gens vont toujours quitter l’Afrique et vont toujours chercher à aller en Europe.

Vous pointez aussi du doigt accusateur les politiques Africains. Pourquoi ?

Plutôt que d’être à l’écoute de ceux qui les ont élus, d’être à l’écoute des populations, ils sont à l’écoute de ceux dont ils ont peur, de ces gens qui pourraient les chasser du pouvoir. On gouverne un pays pour être au service de la population, des électeurs. C’est la raison pour laquelle je les critique. Ils doivent être conscients que les gens qui les ont élus, les ont choisis pour être à leur service pour le développement de la Nation. Et ils savent très bien combien de gens meurent dans la méditerranée. Laquelle méditerranée est devenue pratiquement un cimetière de nègre. Et pourquoi ils ne s’engagent pas à trouver des solutions. Je vais continuer à les critiquer et leur demander ce pourquoi ils sont là et pour qui.

Que préconisez-vous pour espérer voir juguler un tant soit peu le fléau que constitue l’immigration ?

A mon avis, le travail doit commencer depuis la base, les catégories qui souffrent le plus. C’est pourquoi l’éducation est importante. Quelqu’un qui n’a pas étudié pense la plupart du temps que c’est ceux qui ont étudié qui peuvent parler aux dirigeants, qui peuvent prendre la parole. Et ceux qui ont étudié, c’est leur devoir de pouvoir dire de jour comme de nuit, à temps et à contre temps la manière dont ils doivent être gouvernés. Si on attend tout des gouvernants, on va attendre jusqu’à la résurrection des morts. Ce n’est pas une invitation à une révolution mais c’est une invitation à crier haut et fort ce qui fait souffrir la jeunesse, ce qui fait souffrir chacun de nous.

Que dire, Jean Baptiste Sourou pour conclure cet entretien ?  

Il faut que nos jeunes sachent qu’ils ont beaucoup de possibilités sur le continent. La plupart du temps, ils ne prennent pas le temps de réfléchir, de regarder autour d’eux pour voir les solutions qui existent. Ils sont là, obnubilés par les images qui leur tombent dessus et  pensent que c’est ça l’Europe. Il suffit de quitter le Bénin pour se rendre effectivement compte que nulle part en Europe on ne trouve de l’argent par terre ou sur l’arbre. Il faut batailler pour obtenir gain de cause. Nous pouvons réussir et cela ne dépend que de nous. Et nous pouvons le faire ensemble parce que la question de l’individualisme n’est pas possible.  

Propos recueillis par Estelle DJIGRI

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