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Entretien avec le Dr Thomas Edea, Philosophe bio éthicien

« Avec les bébés éprouvettes, nous portons atteinte aux trois dimensions de l’homme… »

Auteur de plusieurs ouvrages, le philosophe Thomas Edéa vient de soutenir sa thèse de doctorat en philosophie avec pour spécialité la bioéthique. Il a notamment travaillé sur la procréation à l’ère des technosciences bio médicales.

A côté du bonheur d’avoir un enfant, l’homme est-il en droit de modifier son patrimoine génétique ? Avec Educ’Action, le chercheur a partagé ses convictions sur la question. Voici Dr Thomas Edéa, philosophe bio éthicien face aux bébés « fabriqués » grâce aux technosciences.

Educ’Action : Dr Edéa, commencez à nous expliquer votre spécialité : la bioéthique ?

Dr Edéa : La bio éthique est un mot qui est composé de deux termes : bio qui signifie la vie et éthique qui est la science des principes moraux ou des principes éthiques. La bio éthique est donc la science qui étudie les problèmes éthiques, moraux qui s’opposent aux sciences bio médicales. Autrement dit, la bio éthique est une science critique sur les recherches, les découvertes techno scientifiques liées spécialement aux sciences de la vie.

Votre thèse est intitulée : la procréation à l’ère des technosciences biomédicales, portées et problèmes éthico juridiques. Quelles ont été vos motivations pour un tel choix ?

La première motivation est que nous sommes au Bénin , nous sommes en Afrique et il faut préciser qu’en Afrique, nous avons déjà des milliers d’enfants qui sont nés par fécondation in vitro, et au Bénin , nous avons plusieurs centres, notamment le centre polyclinique appelé POSAM où déjà plus de cinq cents enfants sont nés par fécondation in vitro. La deuxième motivation de cette recherche est que nous sommes en Afrique et en Afrique, nous sommes en retard par rapport au continent Européen ou par rapport au continent américain où déjà ces problèmes liés à la sacralité de la vie sont pris en compte dans la réflexion scientifique, dans la réflexion éthique et même dans la réflexion juridique. Les gens ont travaillé pendant plusieurs années dans ce qu’on pourrait appeler l’insuffisance juridique, et au Bénin comme en Afrique, nous continuons de travailler dans cette insuffisance juridique-là. La troisième motivation de cette recherche est alors d’amener les dirigeants africains à anticiper sur les problèmes éthiques et juridiques que pose cette techno science bio médicale. Et au nombre de ces problèmes, nous aurons le temps d’y revenir, il faut déjà poser le problème de la filiation, parce que nous sommes en Afrique et en Afrique, il faut savoir qu’un enfant appartient nécessairement à une famille et à une généalogie.

Vous embrayez ainsi sur la problématique centrale de cette thèse. De quoi, elle retourne ?

La problématique est déjà liée à nos motivations que nous venons d’évoquer. Lorsque nous sommes en face de la techno science bio médicale plusieurs questions se posent, la toute première question qui se pose est de savoir quel est l’impact de la techno science bio médicale sur la vie aujourd’hui. Parce que quand on parle de la vie, il faudrait comprendre que ça commence dès la conception ; quel est l’apport des technosciences biomédicales aux problèmes de stérilité ou d’infertilité auxquels sont confrontés les couples ? Parce qu’il faut comprendre que dans le monde et principalement en Afrique, la stérilité est souvent vécue comme un drame. Ces technosciences biomédicales répondent-elles effectivement aux problèmes de stérilité ou d’infertilité auxquels sont confrontés les couples ? Quel est aujourd’hui l’effet de ces technosciences bio médicales sur la sacralité de la vie ou la qualité de la vie ? Ces technosciences biomédicales ne remettent-elles pas en cause nos principes archéologiques, nos valeurs éthiques ? Ne remettent-elles pas en cause nos principes juridiques ? Ce sont là les grandes questions que nous nous sommes posées par rapport à notre thèse et la structure même du travail nous permet de répondre à chacune des questions.

Quels sont alors les problèmes liés à la procréation à l’ère des technosciences biomédicales que votre thèse pointe du doigt ?

Depuis toujours, les couples ont été confrontés à des problèmes de stérilité ou d’infertilité et nous avons en Afrique des pratiques traditionnelles que nous rangeons sous le nom de la médecine traditionnelle qui nous permet de répondre à la maladie de façon générale et la stérilité de façon particulière. Donc, dans nos pratiques traditionnelles, nous savons déjà traiter la stérilité ou l’infertilité mais avec évidemment des limites. Et alors, la naissance des technosciences bio médicales accordent à l’homme un nouveau pouvoir : celui d’agir techno scientifiquement sur l’infécondité ou la stérilité et à partir de cet instant, nous montrons la jonction ou l’apport des techno sciences aux sciences ou si vous voulez à la médecine traditionnelle. C’est à partir de là que vont naître les problèmes. Cela va poser des problèmes éthiques et juridiques.

Quels sont ces problèmes-là ?

Au niveau éthique, nous constatons tout de suite que la procréation sera désormais médicalisée c’est-à-dire que désormais pour qu’une femme puisse procréer, nous assistons à une médicalisation et cette médicalisation entraîne ce que l’on pourrait appeler une objectivation du corps humain, le corps de la femme devient désormais un objet qu’il faut manipuler duquel l’on attend tout simplement une fécondation, une procréation et à partir de cet instant-là, nous allons porter atteinte aux trois dimensions de la vie: la première dimension de la vie humaine c’est qu’elle est vitale ou biologique, l’Etre humain est un être biologique parce que constitué d’un ensemble de cellules et les spécialistes nous disent qu’un enfant nait avec près de soixante mille milliards de cellules, la deuxième dimension de l’homme, est psycho affective ça veut dire que l’être humain nait avec un héritage psycho affectif et la troisième dimension, c’est que l’Etre humain appartient à une famille, à une généalogie et alors les technosciences biomédicales malheureusement tiennent beaucoup plus compte que de l’aspect biologique ou de l’aspect vital et les dimensions psycho affectives ou spirituelles de l’Etre humain, les dimensions généalogiques, ces deux dimensions sont mises en mal. Voilà donc le problème éthique fondamental que cela pose.

Mais alors, que retient-on au niveau juridique ?

Au niveau juridique, c’est notre corpus juridique qui est mis en cause aujourd’hui lorsque nous sommes avec ces technosciences biomédicales. Dans la mesure où la filiation n’est plus unique, nous tombons dans ce que l’on appelle la filiation biologique et la filiation sociale ; ça suppose que vous n’êtes plus forcément parents d’un enfant parce que vous l’avez produit, parce que vous l’avez donné biologiquement et génétiquement. Vous comprenez qu’il faut repenser un peu notre corpus juridique. Je finis d’ailleurs en disant qu’il faut le repenser dans la mesure où, aujourd’hui, avec les technosciences biomédicales, nous portons atteinte aux droits de l’enfant à connaître ses origines puisqu’un enfant est aujourd’hui entre six parents. Un enfant peut avoir un parent biologique, le père qui est un donneur anonyme, la mère qui peut être une donneuse anonyme, nous avons ensuite la mère porteuse qui porte l’enfant jusqu’ à la naissance, nous avons ce que les spécialistes appellent le père gestationnel qui accompagne la mère porteuse pendant qu’elle est enceinte et nous avons enfin les deux parents bénéficiaires qui sont juridiquement reconnus comme les vrais parents.

Voulez-vous dire qu’un enfant a trois pères et trois mères ?

C’est ça la problématique à la fois éthique et juridique. Problème éthique parce que nous tombons aujourd’hui dans ce qu’on appelle la problématique de l’anonymat même du don. Cela veut dire que, lorsque vous êtes en couple et vous avez des problèmes de procréation et après diagnostic, on constate que la femme ne peut pas donner des ovules et l’homme souffre d’une azoospermie (son sperme est de mauvaise qualité), les spécialistes de la procréation se trouvent souvent obligés de faire appel à deux donneurs anonymes donc la femme qui est une donneuse anonyme et l’homme qui est un donneur anonyme qui donne le sperme et la femme qui donne les ovules et alors la fécondation in vitro est faite. Lorsque la fécondation est faite, on fait la transplantation de l’embryon dans l’utérus de la mère qui a demandé mais lorsque l’utérus n’est pas de bonne qualité, on sollicite alors les services d’une mère porteuse qu’on appelle encore la mère gestationnelle et cette mère porte l’enfant. La science a trouvé nécessaire de l’accompagner par un autre homme que l’on appelle scientifiquement le père gestationnel qui accompagne la mère porteuse pour qu’elle puisse recevoir et partager avec l’enfant des émotions sexuellement et affectueusement, et la troisième catégorie de parents, ce sont les parents bénéficiaires c’est-à-dire le couple qui est en difficulté procréative qui bénéficie maintenant de l’enfant et c’est ce couple-là que la loi reconnait comme étant le parent de l’enfant.

Retrouvez l’intégralité de cette interview sur www.eduactions.org via https://youtu.be/vEMu9bCZoo0

Réalisation : Ulrich Vital Ahotondji

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