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Christelle Lison, Rédactrice en chef de la RIPES

Chez les collègues africains, on constate une difficulté en matière de mobilisation des outils de la recherche.

La place à accorder à la recherche scientifique pour le développement d’une nation n’est plus à démontrer.

Cependant, la recherche et les fruits de la recherche des africains peinent encore à sortir la tête de l’eau afin de connaître le rayonnement international digne de ce nom. Rencontré à l’occasion du 30ième Congrès de l’Association Internationale de Pédagogie Universitaire (AIPU), une société savante internationale en matière d’enseignement supérieur, Christelle Lison se prononce en sa qualité de Rédactrice en chef de la Revue Internationale de Pédagogie de l’Enseignement Supérieur (RIPES) et membre de nombreuses sociétés savantes. Découvrez, dans cet entretien, quelques pistes de solutions pour sortir des sentiers battus.

Educ’Action : Qu’est-ce que la RIPES ?

Christelle Lison : C’est une revue scientifique francophone gratuite qui propose entre deux et trois numéros par année. Ces numéros présentent soit des articles scientifiques basés sur la recherche en sciences de l’éducation, sciences humaines et sociales ou encore sur des comptes-rendus de pratiques qui ont été menées avec une posture de recherche et quelques textes qui sont de recherche fondamentale au niveau théorique.

Quelles sont les conditions de publication dans cette revue scientifique ?

Les conditions sont assez simples. Il s’agit de produire un texte qui est de nature scientifique, c’est-à-dire argumenté, appuyé par des références, avec un maximum de dix mille (10.000) mots et qui doit porter sur un sujet propre à l’enseignement supérieur. L’idée, c’est qu’il soit construit dans une logique scientifique de sorte que tout autre lecteur pourrait produire une expérience similaire dans son propre contexte.

Recevez-vous des publications de chercheurs africains ?

Pas fréquemment. Nous recevons plus de productions de l’Afrique du Nord mais peu de l’Afrique subsaharienne. Dans le cadre du colloque, j’ai eu l’occasion de parler avec des collègues qui sont en phase de rédaction. C’est vrai que ce n’est pas aussi facile que cela de produire un article scientifique, car cela appelle à déposer un produit qui est fini et qui va être regardé par des évaluateurs.

Que pensez-vous de la qualité des productions africaines ?

Une fois que l’article est déposé, il y a une première étape qui est l’évaluation par le comité de rédaction. A ce niveau-là, l’article est accepté ou refusé. S’il est accepté, il va en évaluation externe où deux évaluateurs doivent donner un jugement sur sa qualité. Les résultats possibles : c’est soit accepté tel quel, soit accepté avec des modifications mineures ou encore accepté avec modifications majeures sinon refusé. Les évaluateurs sont totalement indépendants et, en général, on essaie toujours d’avoir quelqu’un qui connaît la culture de l’auteur dont il est question pour que cela soit adapté et compréhensible en plus d’une personne totalement externe. Si le comité refuse l’article en première lecture, alors il est malheureusement retourné à l’auteur. C’est souvent là que les articles d’Afrique subsaharienne pêchent. Ils ne passent pas l’étape de pré-évaluation ; ce qui n’est pas le cas généralement pour les collègues d’Afrique du Nord. On constate qu’il y a en termes d’écriture une difficulté au sens de formaliser les éléments de la recherche.

Pourquoi n’arrivent t-il pas à franchir cette étape ?

Je pense qu’il y a deux éléments qui interviennent. Le premier, c’est que parfois ce ne sont pas des recherches. En effet, ce qui nous est souvent proposé, c’est le propos d’une personne qui a réfléchi. Ce n’est pas que cela n’est pas intéressant, mais ce n’est pas le lieu de publication de telles choses. Le deuxième, on trouve aussi des textes qui sont de type innovation dans l’enseignement mais qui ne sont pas dans une logique de recherche. On se retrouve donc avec des dispositifs intéressants mais qui n’ont pas été regardés avec les outils de la recherche. Même quand ils passent la barre de la pré-évaluation, ils sont rejetés par les évaluateurs qui estiment qu’ils ne tiennent pas la route du point de vue scientifique et méthodologique. Nous nous retrouvons avec des articles qui n’ont pas été produits avec toute la rigueur scientifique attendue dans une revue parce que les outils au préalable n’ont pas été bien pensés.

De quels outils s’agit-il ?

Il s’agit des outils de collecte de données que ce soient les questionnaires, les entrevues, etc. On a beaucoup du mal à imaginer que la recherche soit reproductible. Or, l’un des critères de scientificité des articles, c’est d’avoir une problématique bien claire, un cadre de références, etc. Les gens vont traiter les données sans qu’on sache sur quels concepts ils se sont basés, sur quels auteurs. Cela pose un problème puisque là, la démonstration qui est faite aux évaluateurs qui le lisent n’est pas suffisante pour qu’ils disent que cela est publiable.

Comment évaluez-vous la recherche africaine en pédagogie universitaire ?

Je peux dire que c’est une recherche à deux vitesses, c’est-à-dire des choses intéressantes, pertinentes et pointues et des choses pas du tout rédigées de manière scientifique. C’est le continent où le grand écart entre la qualité des articles que je reçois passe de très bien à pas du tout. Et c’est là qu’il est difficile pour moi d’avoir un avis global, car les expériences sont extrêmement contrastées. Mais, rassurez-vous, nous avons aussi des pas du tout scientifique de Belgique, de France, du Québec où on n’est pas toujours les mieux lotis. Mais chez les collègues africains, on constate une difficulté en mobilisation des outils de la recherche. C’est cela le plus difficile.

Qu’est-ce qui peut expliquer cette difficulté à mobiliser les outils de la recherche ?

Ce qu’on constate, c’est que les collègues africains sont souvent seuls dans l’écriture de leurs textes. Il y a donc des outils méthodologiques qu’ils ont moins l’habitude d’utiliser et de mettre en pratique. Il faut savoir aussi que la recherche en enseignement supérieur est encore récente. Mais les collègues africains ont aussi reconnu que ce n’est pas facile de mettre les choses en place quand on a deux mille (2000) étudiants. Leur contexte n’est pas aussi évident que ça. Je pense aussi que l’accès aux autres ressources qu’on peut avoir dans les banques de données n’est pas aussi facile que ça au Bénin, en particulier, et en Afrique, en général. Les collègues reconnaissent généralement qu’ils n’ont pas d’outils pour faire les analyses de données qualitatives et quantitatives. On doit aussi reconnaître qu’ils n’ont pas les mêmes dispositifs à leur disposition que les chercheurs français ou québécois, qui, eux, ne se posent même pas de question, tellement cela est évident.

Quels conseils avez-vous à donner à vos collègues africains pour qu’ils améliorent la qualité et l’impact de leurs publications scientifiques ?

Je conseille généralement aux collègues africains et aux chercheurs débutants d’être en équipe. Par exemple, dans une logique Nord-Sud, on peut constituer des duos. Un africain peut travailler avec un belge qui va l’aider à avoir des ressources ou des outils pour traiter des données. Je crois que c’est dans l’échange et la collaboration ou les partenariats avec des collègues mieux nantis socio-économiquement en matière de recherche avec plus d’outils et de dispositifs à leur disposition qu’on va avoir un travail de meilleure qualité. Je ne crois pas que c’est la qualité intrinsèque de l’individu qui est la problématique, mais je pense que c’est le système qui rend la chose difficile. Et là, je crois que nous aussi, nous devons pouvoir collaborer pour donner la possibilité aux collègues de produire de plus en plus parce que je crois, qu’ici aussi, il y a un terreau de publications scientifiques comme ailleurs. D’ailleurs, les collègues africains qui sont au Québec produisent autant que les québécois. C’est la preuve que ce n’est pas un problème de personne mais un contexte de production scientifique.

Propos recueillis par Adjei KPONON

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