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Indifférence dans la mise en œuvre des propositions de mémoires des Universités : Quand nos gouvernants retardent le développement(Une marre de solutions renvoyées aux calendes grecques, des générations sacrifiées)

Ils sont chaque année des milliers d’étudiants à passer devant des jurys de trois voire quatre membres, selon le cas, pour défendre le résumé de trois ou quatre laborieuses années d’acquisition du savoir via un document dont le nombre de pages varie, selon les niveaux d’études.

Devant le jury qui a pour missions d’apprécier l’œuvre intellectuelle du candidat, de recevoir ou de rejeter le travail à lui soumis, l’étudiant en fin de formation en Licence, en Master, ou même le doctorant, a, au bout d’une quinzaine de minutes de présentation de son œuvre, l’obligation de convaincre le jury. Après la jubilation suite au verdict du jury, une seule question taraude l’esprit de bien des témoins actifs des belles et ambitieuses propositions contenues dans le mémoire : que deviennent les propositions, suggestions et recommandations des mémoires après les soutenances ? Educ’Action s’en préoccupe…

Nous sommes dans la salle 2 de l’ex-FLASH de l’Université d’Abomey-Calavi (UAC). Etroite, la salle est comble et tout le monde est sur le pied de guerre, attendant le fameux jury de trois membres qui se révèle le jour même au candidat. Quand ils entrent d’une démarche solennelle, l’assistance se lève. Face aux trois enseignants désignés pour évaluer la centaine de pages de son mémoire de maîtrise, l’impétrant vêtu de son costume bleu et d’une cravate à parements bleus, stressé, attend impatiemment la délivrance qui résulte de l’avis favorable du jury sur son travail. Un président, un rapporteur et un examinateur, qui, à tour de rôle, vont prendre le temps de disséquer dans les moindres détails cette œuvre scientifique. Au dehors, pendant ce temps, amis et parents s’affairent devant l’agape fraternelle composée de tranches de pain contenant un mélange de carotte, de farine, de poisson et autres légumes pour faire saliver plus d’uns, le tout accompagné de boissons fraîches en canettes. A l’intérieur de la salle, le candidat, pour qui les petits plats sont mis dans les grands, essuie les nombreuses questions des membres du jury, laissant transparaître des sueurs froides sur son visage. Après plus d’une heure et demie d’échanges, l’impétrant et l’assistance sortent pour permettre aux membres du jury de se concerter afin de délibérer. Quand ils reviennent dans la salle, d’une voix solennelle, le président du jury lance : « le jury après délibération, vous accorde la mention très bien avec la note de 16 sur 20 ». Voilà ainsi présentée l’ambiance d’une soutenance de mémoire à l’UAC. Au sortir de ces scientifiques échanges et après de nombreux mois de recherches précédant la soutenance, le mémoire subit des fortunes diverses.

Des mémoires soutenus à l’approfondissement des idées par d’autres étudiants…

« Après la soutenance, la relation que la bibliothèque entretient avec les facultés et les établissements nécessite que ces derniers y acheminent les mémoires. Nous avons les versions papiers et les versions numériques. Pour des contraintes d’espace, nous recevons directement les versions numériques depuis déjà quelques temps. Ces versions sont déposées sur une plateforme locale de l’université qui permet aux étudiants de venir les consulter ici à la bibliothèque ». Ce sont là les propos de Anselme Déguénon, Responsable de la division marketing et communication de la Bibliothèque centrale de l’UAC. En effet, les étudiants à la recherche d’informations se rapprochent de la bibliothèque pour, disent-ils, s’inspirer du travail de leurs aînés. L’objectif pour ces chercheurs en herbe est d’abord de voir les thèmes déjà traités afin d’en trouver le leur et ensuite pour faire des recherches dans chaque domaine concernant leurs thèmes en s’inspirant de la structure des anciens mémoires. Pour ce faire, Anselme Déguénon précise qu’une plateforme a été créée à cet effet. « Depuis la création de cette plateforme, la fréquentation de la bibliothèque est beaucoup plus élevée que les années antérieures. Maintenant, nous essayons de généraliser cela au niveau des autres bibliothèques de l’UAC », conclut l’agent bibliothécaire. Cependant, il ne manque pas de relever certaines difficultés dans les relations avec les différents établissements qui sont censés alimenter la bibliothèque avec ces précieux bijoux intello-scientifiques. Il s’explique en ces termes : « les chefs de département se comprennent pas encore le fait qu’il faut mettre l’information à la disposition des étudiants. Ils se disent que les étudiants vont faire du copier-coller, craignant ainsi les possibilités de plagiat ». Entouré de documents et mémoires décoratifs de son bureau, il revient sur les difficultés inhérentes à l’usage des versions numériques. En effet, il fait l’amer constat que le nombre de machines est insuffisant pour faciliter la consultation des mémoires sur place par les étudiants. Ce qui est une mesure de protection de la propriété intellectuelle afin d’éviter le plagiat. Pour éviter le plagiat, la stratégie développée par Anselme Déguénon est la suivante : « Premièrement, les mémoires sont cryptés en format PDF. Ainsi, on ne peut ni copier, ni coller. Ensuite, on n’autorise pas la copie du fichier numérique aux étudiants. A la rigueur, on peut le faire à un enseignant. Enfin, l’étudiant vient prendre note sur place et c’est fini ». Outre la mise en réseau des ordinateurs de cette bibliothèque vieille de plus de 40 ans, la réelle difficulté ici « c’est que le système n’est pas encore totalement fiable pour que tout le personnel s’y mette », martèle l’homme. La conséquence : « J’ai plus de mille mémoires en version numérique et c’est à moi seul de les encoder, de faire la mise en forme avant de les insérer dans les autres postes », se plaint Anselme Déguénon, soulignant ainsi la charge de travail qui pèse sur ses épaules.

Des mémoires comme production de la connaissance …

A quelques encablures de la bibliothèque centrale de l’UAC, le locataire de la Faculté de Sciences Agronomiques (FSA) de l’UAC, le Professeur Joseph Hounhouigan nous apprend qu’un « mémoire est une production scientifique. Cela veut dire que c’est une forme de découverte ou une forme de production de la connaissance ». En tant que production scientifique, tout mémoire nourrit d’abord sa mère : la science. En somme, la charité bien ordonnée commence par soi-même. Cela se fait par la publication dans les revues ou journaux scientifiques tant locaux qu’internationaux. Pour ce faire, les travaux qui ont mobilisé l’attention de l’étudiant et de son directeur de recherche doivent refléter une certaine qualité par la pertinence du thème choisi et par leur rigueur méthodologique. Sur ce plan, le nouveau locataire du rectorat annexe de l’UAC, le Professeur Marcel Zannou, d’un ton ferme, affirme qu’« on ne publie pas n’importe quoi ! C’est ce qui peut avoir un impact qui est publié parce que les journaux qui doivent publier ont des comités de lecture. Si le travail n’est pas bon, il est jeté à la poubelle ! ». Dans la même dynamique, le Docteur Cossou Kissi, enseignant au département de Génie Mécanique et Energétique de l’EPAC, renchérit en ajoutant que « si les thèmes sont bien choisis et sont en adéquation avec les problèmes que nous avons, c’est que l’étude doit forcément aboutir à des solutions que nous devons pouvoir prendre en compte ». Ainsi, la question de la qualité et de la pertinence des productions des étudiants est relancée. Mais l’épineuse question de la vulgarisation des résultats/solutions aux sujets de recherches traités se pose toujours.

Documents dans une bibliothque universitaire

Des résultats de recherches de mémoires soutenus comme instruments au service du développement …

En plein après-midi, il fait sombre dans le couloir qui mène à ce haut lieu de production de la connaissance et de la science. Quand on lève la tête en marchant, on voit les entrailles de l’Ecole Polytechnique d’Abomey-Calavi (EPAC) où câbles, charpente et tuyaux s’entremêlent pour faire circuler ce qu’il y a de bon et de mauvais pour soutenir la vie. Une fois la porte franchie, on retrouve vite l’ambiance de laboratoire de recherche. Documents, ordinateurs, instruments et tableaux se côtoient pour faire jaillir l’étincelle créatrice dans un méli-mélo qui ne dit pas son nom. Bienvenue dans la tanière du Professeur Antoine Vianou, l’école doctorale des sciences de l’ingénieur. Pour cet ancien Vice-recteur de l’UAC, « la recherche est produite pour tout l’univers. C’est pour cela qu’il faut publier ce qui en ressort. Si nous n’en n’avons pas besoin ici, d’autres personnes vont s’en servir ». Même son de cloche chez son successeur, le Professeur Marcel Zannou, qui renchérit en ces termes : « les résultats d’une recherche doivent servir pour la progression sur le plan académique et sur le plan du développement ». Pour lui, le développement s’entend d’abord amélioration des conditions de vie et de bien-être des populations.

Le mémoire comme aide à la décision politique …

Dans la même logique que son prédécesseur et son successeur, le Professeur Maxime Da Cruz, alors Vice-recteur chargé des affaires académiques et de la recherche scientifique de l’UAC devenu Recteur de la plus ancienne des universités Nationales du Bénin, souligne la nécessité de valoriser les résultats de l’étudiant ou du chercheur pour booster le développement dans les domaines où le besoin se fait sentir. « Dès que le chercheur a produit les résultats de ses recherches, il faut travailler à mettre ces résultats à la disposition de la Nation à travers la résolution d’un certain nombre de problèmes au niveau du monde industriel » a-t-il précisé. « Il faut mettre les recherches à la disposition de ceux qui peuvent les utiliser parce qu’elles contiennent des indications qui peuvent être utilisées pour aller faire des expertises dans les services publics ou les structures privées », ajoute Joseph Hounhouigan pour corroborer les propos du Recteur de l’UAC. Le mémoire, à travers l’analyse de la situation qui y est faite et ses conclusions, occupe aussi une place dans l’essor économique à travers les innovations apportées pour la résolution des problèmes sociaux et économiques. C’est ici qu’interviennent les structures étatiques telles que le Centre Béninois de Recherche Scientifique et de l’Innovation (CBRSI), dirigé actuellement par le Professeur Marc Kpodékon. Assis dans son bureau de l’étoile rouge, il soutient que « les mémoires de maîtrise et de master y compris les thèses nous sont envoyés, mais c’est très rares ». Et pour cause, poursuit-il, « il n’y a pas d’accord entre le CBRSI et les universités qui dit qu’il faut envoyer les mémoires et les thèses ici. C’est à leur bon vouloir qu’ils sont ou non envoyés. Si nous voulons traiter des thématiques données, nous allons dans les universités. Quand des personnes ont besoin d’informations, nous les orientons vers les universités ou facultés qui leur fournissent les informations ». Cet amer constat met en lumière une faille dans le traitement de l’information scientifique. Ce qui justifie la raison de cette enquête de votre journal. La pertinence d’un lien entre ces deux structures est encore relevée par le Directeur Général du CBRSI. Insistant sur cette nécessaire jonction, il reconnaît que cela peut, considérablement, améliorer la diffusion des résultats de recherches car, une recherche n’a de valeur que si elle est diffusée, selon ses propos. A l’en croire, il est donc important d’avoir d’autres structures de diffusion des résultats de recherches. Malgré ces contraintes, Marc Kpodékon, s’affairant devant son ordinateur alors qu’il sonnait déjà 18 heures, laisse entendre que l’essentiel, c’est qu’il y ait un répertoire où on peut consulter ces mémoires-là afin qu’on puisse y déposer les recherches. Selon lui, il est important qu’il y ait un lien entre la recherche universitaire et la recherche non universitaire. Et les entreprises l’ont bien compris.

Le mémoire comme élément déclencheur de partenariat …

« Nous avons par exemple des contrats avec Orange en France dans le cadre de la recherche sur un composant important du téléphone portable. Grâce à ce partenariat, Orange finance l’achat de matériel pour la poursuite de la recherche ». C’est avec un visage tout fier et un large sourire que AntoineVianou illustre ce modèle de partenariat entre son laboratoire et cette grande multinationale française de la téléphonie mobile. Cette prouesse est le résultat d’une thèse soutenue par l’un de ses doctorants en cotutelle avec l’université de Limoge en France. Face à de tels cas d’école, Maxime da Cruz insiste sur « la nécessité de savoir à quelles fins les entreprises peuvent exploiter ces résultats. Qu’est-ce que l’on peut tirer comme éléments de résolution d’un certain nombre de problèmes soulevés dans la société ? » Joseph Hounhouigan éclaircit davantage. « Les mémoires peuvent être effectivement utilisés pour créer une entreprise, mais cela ne suffit pas. Une entreprise, ce n’est pas le savoir dans une discipline donnée, mais c’est un ensemble de savoirs qui créent l’entreprise ». Entre preuves et justifications, il soutient par des exemples tangibles que « si un chercheur trouve une nouvelle formulation pour nourrir la volaille et que c’est publié, tous ceux qui ont lu et qui sont dans le domaine de la production peuvent utiliser cette formulation pour augmenter la productivité dans leur domaine ». De la même manière, « si, par exemple, un chercheur développe une nouvelle méthode de valorisation d’un produit forestier, tous ceux qui ont lu peuvent aller conseiller des ONGs pour créer des entreprises pour valoriser cette méthode ». Le lien entre recherche et essor économique est tout trouvé mais quelle est la place du chercheur ?

Que gagne le mémorant après de riches contributions au développement de son pays ?

La plupart des personnes interrogées dans le cadre de cette enquête ont indiqué que le mémoire n’est qu’une étape d’introduction dans la production de la connaissance (savoirs, savoir-faire, …) mais Maxime da Cruz va plus loin dans le traitement réservé aux nouveaux « Maîtrisards ». Un fonds d’encouragement est mis à la disposition de tout étudiant ayant soutenu à la fin de sa formation « … Dès qu’on a soutenu un mémoire et qu’on en a apporté la preuve, il y a ce qu’on appelle les frais de mémoires. Ce n’est pas grand-chose, c’est juste un peu d’argent pour soutenir les étudiants », dévoile Professeur Maxime Da Cruz. Pour une meilleure valorisation des résultats des travaux de mémoire et de recherche en général, il lève un coin de voile sur les fonds compétitifs de recherche que l’université a initiés. « Ces fonds impliquent la participation de beaucoup de mémorants et de beaucoup de doctorants. Ces étudiants, dans le processus de leur formation et de leur mémoire, ont la possibilité de prendre part à des manifestations au Bénin comme à l’étranger », explique-t-il. Les étudiants en sont-ils informés ? La question reste posée.

La Redaction

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