banner ong educaction

Portrait : Ibrahim Issa Bio, du pâturage à l’école

La démarche alerte, le sac en bandoulière, Ibrahim Issa Bio, tout sourire, est en route pour le CEG Gando où il suit les cours depuis trois ans.

Ce fils de la grande communauté peulh, prédestiné comme les enfants de son âge au pâturage des bœufs et aux travaux champêtres, a connu un bien meilleur destin : le chemin de l’école. En classe de 4ième aujourd’hui, Ibrahim Issa Bio est respecté par la communauté peulh de Gando pour qui, le jeune est devenu une référence. Educ’Action est allé à la rencontre de ce jeune garçon de la commune de Bembèrèkè, au Nord du Bénin, qui émerveille ses enseignants, et inspire ses parents. Voici Ibrahim Issa Bio, du pâturage à l’école…

«Déjà à 5 ans, je suivais mon grand-frère pour faire paître les bœufs. Le matin à cinq heures, on se réveille et on conduit les bœufs au pâturage. Avec un bâton de commandement, une gourde d’eau, on se débrouille bien dans la brousse avec les bœufs. Je grandissais sans savoir qu’un jour, l’école m’ouvrirait ses portes ». Ainsi parlait Ibrahim Issa Bio que nous avons rencontré sur la route conduisant au CEG Gando. Le jeune garçon, aux traits fins, le regard inquisiteur, d’une politesse appréciable, se demandait certainement ce que nous lui voulions ! Néanmoins, il poursuivit : « Un jour, alors que je m’apprêtais à suivre mon frère au pâturage, mon père m’appela et me dit : ‘‘tu iras dans une école qu’on appelle PAEFE qui n’est pas loin de nous. Comme moi, je n’ai pas pu fréquenter, toi, tu iras tenter ta chance pour voir ce que ça donne.’’ C’est ainsi que j’ai été accueilli dans le centre Barka de Gando à Bembèrèkè ». Le concept de centre Barka a été retenu par les concepteurs du Programme d’Appui à l’Education et à la Formation des Enfants exclus du système éducatif (PAEFE). Selon Nadine Oké, Coordonnatrice de ce programme du consortium Helvetas-Solidar Suisse financé par la Coopération Suisse, « Centre Barka » signifie école de la deuxième chance. C’est donc à Gando, que le destin de Ibrahim Issa Bio a pris une nouvelle tournure.
Ibrahim Issa désormais à l’école…

A neuf ans, Ibrahim Issa Bio met, pour la toute première fois de sa vie, les pieds dans une école. « Je me perdais au départ. Je ne parlais presque jamais en classe. En réalité, je ne parlais pas Baatonu alors que les deux premières années, il fallait faire les cours en Baatonu. Je me demandais si j’allais m’en sortir. Mais j’avais une grande volonté de réussir et j’apprenais mes leçons au jour le jour. », témoigne le jeune homme à Educ’Action. Pour mieux comprendre l’utilité des cours en Baatonu, nous avons interrogé Im-Raschina Garba, Coordonnatrice adjointe du PAEFE, chargée du partenariat local. « Le principe des centres Barka, c’est d’accorder une place de choix aux langues nationales afin que les enfants puissent partir de leur langue avant d’aboutir au français. C’est pour cela que chaque centre Barka, en fonction du milieu, choisit une langue nationale pour les apprentissages. Pour le cas de Ibrahim Issa, c’est un enfant que nous avons suivi avec fierté. Il a gravi les escaliers avec beaucoup de détermination. », a-t-elle expliqué avant d’exprimer sa grande satisfaction pour la noble ambition de Ibrahim Issa qui se bat pour aller le plus loin possible. Zacharie Doko Orou, animateur PAEFE au centre Barka de Gando, qui a encadré Ibrahim Issa Bio avant son CEP, témoigne: « c’est un garçon intellectuellement brillant. Lorsque vous lui apprenez quelque chose, et que vous lui demandez de le restituer, il le fait sans défaut. Figurez-vous qu’en tant que peulh, Ibrahim Issa a d’abord assimilé le Baatonu qui n’est pas sa langue maternelle avant d’apprendre le français. Issa est une exception. »
Selon les informations reçues de la coordination du PAEFE à Parakou, les centres Barka administrent un programme de 4 ans aux enfants de 9-15 ans. Ces 4 ans sont répartis en 02 ans de langue nationale et 02 ans de français. Au bout des 4 ans, les enfants qui le souhaitent peuvent passer le CEP et poursuivre leur cursus scolaire au Collège. C’est le cas de Ibrahim Issa qui a décroché son Certificat d’Etudes Primaires (CEP) avec entrée en 6ième. Et pourtant, Issa n’a pas d’électricité à la maison. « C’est avec une lampe torche que j’étudie mes leçons », nous a confié, le jeune garçon qui continue de faire parler de lui au collège. « Ibrahim Issa est l’un des meilleurs élèves que nous avons dans notre établissement. Dès son arrivée en 6ième, il a pris la tête de la promotion avec plus de 16 de moyenne. En 5ème, il est 2ième avec également plus de 16 de moyenne. Cette année, nous n’avons pas encore calculé les moyennes du premier semestre mais ses notes parlent d’elles-mêmes. », a attesté le directeur du CEG Gando, Yataou Issa Tamou. Ce directeur dont le CEG est juste en face du Centre Barka de Gando ne manque pas de s’y rendre. « J’aime visiter les centres Barka de temps à autre pour voir comment les cours sont dispensés. C’est toujours avec stupéfaction que j’observe, avec une admiration béate, les élèves de ce centre lire et écrire couramment en Baatonu, faire des calculs de grands nombres en Baatonu. Ce que moi-même en tant que directeur, je ne peux pas faire. », confesse le directeur qui conclut : « le PAEFE, s’il n’avait pas existé, il fallait le créer. Ibrahim qui en est sorti fait notre joie ».

Joie pour ses enseignants, fierté pour sa communauté …

Pour le papa du jeune garçon, la satisfaction est totale. Ibrahim Issa est devenu l’interprète de la communauté. Le centre Barka lui a, non seulement, donné le savoir intellectuel et l’ancrage culturel, mais aussi une capacité organisationnelle appréciable. « Avant le centre Barka, mon fils n’aimait pas faire les travaux domestiques. Aujourd’hui, tu n’as pas besoin de lui demander d’aider sa mère et sa grand-mère. Il le fait spontanément. Les week-ends, il m’accompagne au champ et s’organise aussi pour lire ses leçons », a témoigné Ibrahim Oumarou Bio, père du jeune garçon. C’est Ibrahim Issa qui a ouvert la porte aux autres enfants de cette communauté peulh qui n’hésite plus à envoyer leurs enfants à l’école. Le Chef traditionnel de la communauté peulh de Gando, Orodji Bio, nous a d’ailleurs déclaré : « la rentrée prochaine, nous nous apprêtons à envoyer au moins quinze (15) de nos enfants dans les centres Barka pour qu’ils deviennent aussi comme Ibrahim Issa. Si ce petit ne change pas négativement, il aura toujours notre bénédiction. Nous sommes très contents de ce qu’il est devenu. »

Ibrahim Issa Bio rêve d’enseigner un jour l’histoire…

« Je veux devenir professeur d’histoire un jour parce que je réussis bien en histoire et j’aime les histoires. Mon grand-père, avant sa mort, me racontait souvent des histoires et cela me réjouissait beaucoup et me donnait beaucoup de courage. Il m’a raconté la résistance de Bio Guerra avec beaucoup d’autres choses. », nous a confié Ibrahim Issa.
Au CEG comme à la maison, Ibrahim Issa est devenu une star pour sa communauté pour laquelle il est aujourd’hui une source d’inspiration et de motivation grâce au PAEFE, Programme d’Appui à l’Education et à la Formation des Enfants exclus du système éducatif.
Tout comme jadis Ibrahim Issa, ils sont plusieurs milliers d’enfants béninois à n’avoir jamais mis pied à l’école. Selon le rapport 2016 de l’étude sur les enfants hors école dans les soixante-dix-sept (77) communes du Bénin, 1 million 903 mille 069 enfants sur 4 millions 338 mille 795 enfants âgés de 3 à 17 ans, soit 43,2%, sont exclus du système scolaire. En d’autres termes, 4 enfants sur 10 sont en dehors de l’école. Le phénomène touche plus les filles que les garçons avec des proportions respectives de 46,1% et 41,7%, indique le rapport. Pour faire une certaine analogie avec les saintes écritures, on dira que la moisson est abondante mais les ouvriers peu nombreux ! Combien d’enfants le PAEFE pourra-t-il repêcher dans ces centaines de milliers d’enfants qui ne cessent d’augmenter tous les jours. En attendant que la mise en œuvre du Plan Sectoriel de l’Education post 2015 ne prenne en compte ces oubliés de l’école formelle, l’Etat ne gagnerait-il pas à mettre en place une réelle stratégie d’absorption de ces effectifs vertigineux d’enfants hors de l’école ? Une réponse urgente s’impose.

Ulrich Vital AHOTONDJI

Developed in conjunction with Joomla extensions.

Vidéos

Developed in conjunction with Joomla extensions.