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Paralysie des activités académiques au Bénin : La facture amère de la grève dans l’enseignement

Plus de deux mois que l’école béninoise est secouée par la paralysie des activités académiques. Dans ce bras de fer entre le gouvernement et ses partenaires sociaux, le secteur éducatif s’en sort avec une facture salée. Les conséquences économiques de la grève des enseignants, c’est à découvrir dans ce dossier spécial que nous vous proposons...

 

Couchée sur l’un des bancs de son centre informatique dans l’après-midi du vendredi 30 mars 2018, Natacha adresse ses prières à l’Eternel pour que les activités pédagogiques reprennent dans un bref délai sur le campus universitaire d’Abomey-Calavi. Au centre commercial du rectorat annexe presque désert, les tenancières des boutiques ont vu considérablement baisser leurs chiffres d’affaires depuis le démarrage de la grève à l’Université d’Abomey-Calavi. « Au départ, c’était les enseignants seuls qui faisaient la grève et on parvenait à vendre. Mais, depuis que les étudiants se sont mis également dans la danse, nous ne vendons plus rien. Le campus est mort », témoigne Augustine Kloussou, vendeuse de riz et du haricot dans l’enceinte de l’université depuis quatre ans. Avec des dettes sous les bras, nombre de vendeuses de ce centre commercial ont trouvé refuge dans certains restaurants où elles sont engagées comme salariées. N’ayant pas encore trouvé une opportunité pareille, dame Augustine poursuit bon gré mal gré son petit commerce. « J’ai réduit la quantité de riz en passant à une bassine par jour. Cela n’arrive pas à couvrir toutes les charges parce que j’ai engagé des serveuses qui m’aident dans la préparation des repas », fait-elle savoir avec tristesse avant de préciser que la situation au centre commercial du rectorat annexe permet plus ou moins de resister à la tempête économique, car elle peut compter au moins sur le personnel administratif du rectorat qui vient se restaurer dans son maquis. Ce qui n’est pas le cas au niveau du centre commercial de l’ENEAM, où la clientèle est constituée majoritairement d’étudiants. La grève enclenchée dans le secteur éducatif n’a pas seulement eu que de répercussions économiques dans les universités mais aussi dans le sous-secteur de l’enseignement primaire. A sa descente au Complexe scolaire « La Voix des Anges » de Hêvié, l’équipe de reportage du journal Educ’Action a eu l’occasion de surprendre le comptable qui sillonnait les salles de classes pour réclamer aux apprenants le solde de la scolarité. Toujours dans cette même localité du département de l’Atlantique, les établissements d’enseignement primaire sont confrontés à un retard dans le payement de la scolarité en l’occurrence au CM2. Même constat fait au Secondaire où les candidats aux examens du BEPC et du Baccalauréat observent une lenteur dans le payement de la contribution scolaire. Certains acteurs rencontrés dans plusieurs collèges apportent des éléments d’éclaircissement sur les conséquences de la grève.

Les collèges privés en difficulté de recouvrement de scolarité …

Selon les propos recueillis auprès des responsables d’établissements privés, les grèves ne profitent à personne. Pendant ces périodes de débrayage, ce sont, pour s’en tenir aux propos des autorités rencontrées, les écoles privées qui paient les frais de ce qui se passe entre gouvernement et syndicats dans le public. « Dans le privé, les enfants vont régulièrement au cours, mais ils ne sont pas aussi tranquilles. L’incertitude plane dans le cœur des apprenants et des parents d’élèves. Ils se demandent si les examens seront organisés ou est-ce qu’il y aura une année blanche », rapporte Germain Ganlonon, le fondateur du Complexe Scolaire ‘‘Bon Berger’’ avant d’expliquer que : « Les parents d’élèves ne paient plus la contribution parce que, pour eux, l’année sera blanche. Donc, ce serait un gaspillage de payer l’écolage et c’est cette situation qui fait que les fondateurs des écoles privées ont de sérieuses difficultés à faire face aux diverses charges ». A en croire le fondateur qui donne l’exemple propre de son complexe, les parents d’élèves ne veulent plus solder les frais de scolarité. « Nous essayons de faire comprendre aux apprenants que l’année ne sera pas blanche, mais quand ils vont vers leurs parents pour les inviter à payer, ceux-ci sont catégoriques. Les parents se refusent de s’approcher de nous pour ne serait-ce que tenter de justifier le retard du reste de la scolarité à libérer. Là où se posera un sérieux problème dans les écoles privées, après la reprise des classes dans les établissements publics, c’est lorsque l’Etat décidera d’une rallonge pour essayer de sauver l’année », souligne-t-il. Selon les explications de Germain Ganlonon, quand l’Etat va rallonger l’année scolaire, « on sera obligé de garder les enfants en classe, surtout ceux qui vont aux divers examens afin de renforcer leur niveau. Les professeurs qui vont les encadrer pendant toute cette période doivent être payés. Et quand nous demanderons un complément aux parents pour fait de report d’examen, ça pose problème. Ils ne sont même pas prêts à payer un complément. D’abord, le principal n’a pas été payé, comment le complément serait-il payé. Donc, tout ceci constitue des difficultés ». D’un promoteur d’établissement privé à un autre, les craintes et les appréhensions sont les mêmes. Au groupe scolaire ‘‘Le Berger Fidèle’’, la même situation se produit. « Les parents ne veulent plus rien savoir quand il y a rallonge. Pour eux, quand ils font l’effort de payer la scolarité, le reste importe peu, encore que la totalité n’est pas encore entièrement libérée au niveau de tous les apprenants », déplore, visiblement anxieux, Hervé Houangni, directeur des enseignements scolaires du groupe scolaire ‘’Le Berger Fidèle’’ avant d’informer que pour cette année, les dispositions sont prises pour que, quoiqu’en soit la prorogation de l’année, les enseignants de son école soient rémunérés. Les conséquences économiques que subissent les écoles privées n’épargnent en aucun cas les collèges d’enseignement général. Dans les collèges publics sillonnés, le seul censeur à avoir accepté de se prononcer sur la question des conséquences économiques de ces grèves perlées, n’a fait que corroborer les déclarations de ces collègues du privé. Dans ces envolées explicatives, Casimir Todedjrapou, censeur du CEG Dantokpa, confie que les établissements publics fonctionnent sur la base d’un budget et les fonds qui alimentent ce budget proviennent aussi bien des parents d’élèves que de l’Etat sous forme de subventions. Mais, il est évident que les subventions de l’Etat ne couvrent pas la totalité des charges relatives au fonctionnement des établissements. « La grosse part de ce budget provient de la contribution des parents d’élèves. Mais voilà que depuis deux mois environ, les activités académiques sont éprouvées », a décrit le censeur pour signifier que depuis près de deux mois, aucun parent n’a voulu se manifester pour solder les frais de scolarité de son enfant. Même si les parents désirent solder les contributions, il faut reconnaître que dans une certaine mesure, ils sont attentistes et réticents parce que doutant de l’issue de l’année pour défaut de consensus entre les différentes parties en conflit. « Au moment où je vous parle, dans mon établissement, on n’a pas encore tenu le conseil du premier semestre. Dans ces conditions, quel parent, de gaité de cœur, va sortir de l’argent quand il n’a pas encore le point du premier semestre et ne sait pas ce que le second semestre lui réserve ? », a laissé entendre le censeur irrité par l’inexistence des fonds pour faire normalement fonctionner son établissement.

Les experts de l’éducation se prononcent sur les conséquences de la grève…

Selon Dr Christian Adékou, assistant du STP-PDDSE, les grèves engendrent des pertes à tous les niveaux. « Les parents ont fait des investissements avant la rentrée. Ces dépenses concernent la scolarité, l’achat des fournitures et autres. Les parents qui sont dans cette situation vivent une psychose indescriptible parce que l’enfant n’est pas là où il doit être. Quand l’enfant est à la maison, pendant que le parent est au service, il n’y a pas de suivi. Vu que c’est la grève, les filles peuvent attraper des grossesses, ce qui a aussi des conséquences économiques », explique le spécialiste en planification de l’éducation qui souligne également que tout comme le parent, l’Etat perd aussi des investissements quand la grève aboutit à une année blanche. « Si les cours reprennent, l’année scolaire sera prorogée. Cette prorogation de l’année scolaire aura un coût du côté des parents. Les parents seront obligés de subvenir aux besoins des apprenants en termes d’encadrement à la maison, de Travaux Dirigés, de photocopies et autres », renchérit Evrard Adahou, chargé de l’organisation de l’Association des Planificateurs, Analystes et Gestionnaires de l’Education au Bénin (APAGE- Bénin). Aussi, complète Clément Aguédé, président de l’association, la grève entraîne des surcoûts pour les établissements scolaires, notamment privés pour qu’il n’y ait pas de relâchement au niveau des enfants et pour qu’ils ne désapprennent pas. Pour cela, ils sont obligés de mobiliser les enseignants pour garder les élèves, notamment ceux qui sont en classe d’examen. Dans une réflexion futuriste, Fortuné Amoussou, Secrétaire Général de l’APAGE, confie : « Lorsque les grèves continuent, le parent qui a besoin d’une main-d’œuvre au champ va profiter de l’opportunité. L’enfant lui sera plus utile au champ pour l’aider. Alors, l’enfant va abandonner. Les redoublements vont aussi entraîner un surcoût pour l’investissement public et aussi pour les parents d’élèves. C’est comme un serpent qui se mord la queue. Ces taux de redoublement qui ont une conséquence immédiate, l’année suivante, ils auront une conséquence économique encore bien plus grave parce qu’on aura davantage de classes bondées de monde. Il faudra davantage que l’État fasse un gros effort en termes d’investissement en matériels et mobiliers pour contenir le monde et en termes de construction de nouvelles salles de classes ». Enseignant à l’Ecole Nationale d’Economie Appliquée et de Management (ENEAM), le professeur Barthélémy Sènou maîtrise bien le sujet des conséquences économiques d’une grève. Dans les locaux du campus numérique à l’Université d’Abomey-Calavi, l’homme éclaire la lanterne de l’équipe du journal Educ’Action. « Si on se met dans cette logique et que la grève devient persistante et que l’année est perdue, toutes les ressources publiques et privées qui ont été mobilisées pour conduire l’année deviennent entièrement improductives. Du fait de cette grève, les micro-activités économiques qui se mènent autour des différents établissements à savoir les vendeuses et autres, seront entièrement perturbées », fait remarquer l’universitaire qui estime qu’il n’est pas possible d’isoler les effets de la grève des enseignants sur l’économie béninoise.

La Rédaction

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